Paul Lafargue : étude sur les origines de la famille, le matriarcat

Au XIXe siècle, Paul Lafargue (gendre de Karl Marx et auteur du Droit à la paresse), avait bien compris le rôle nuisible de l’avènement du patriarcat et dans la revue Le Socialiste (septembre 1886) il dresse un panorama éloquent des mœurs et traditions de nombreuses sociétés primitives ne connaissant pas la famille paternelle. Des Naïrs en Inde, aux Iroquois en Amérique du Nord, en passant par les Touaregs en Afrique, ce sont les femmes qui gouvernent la maison et qui ont plusieurs hommes afin qu’aucun d’eux ne puisse se revendiquer comme père.

L’humanité première

Paul Lafargue publia en 1886 Le matriarcat, étude sur les origines de la famille (pdf), et en 1909, Recherches sur l’origine et l’évolution des idées de justice, du bien, de l’âme et de dieu (pdf). À travers l’ethnologie, l’Archéologie (l’Egypte pharaonique), et la mythologie grecque (le matricide d’Oreste, le feu sacré de Prométhée, la boîte de Pandore…), Lafargue démontre que la famille matriarcale (sans père ni mari, mais pas sans oncle) est originelle à toute l’humanité, et que l’avènement de la famille patriarcale (reconnaissance de paternité) a été une révolution sanglante.

Le matricien Prométhée tente de renverser le patricien Zeus

Le mythe tel qu’il est rapporté par de nombreux auteurs fait du titan Prométhée un rebelle contre l’ordre patriarcal de Zeus. Il tente de restaurer l’ère matriarcale des déesses-mères, et de leurs frères les titans, en rendant aux mortels le « feu sacré » qui permet de bâtir familles et cités, après l’avoir volé à Zeus. Celui-ci l’avait lui-même dérobé aux anciennes déesses lors de sa prise de pouvoir sur le mont Olympe. Agacé par ses excès, Zeus, le roi des dieux, le condamne à finir enchaîné et torturé.

Lire Le mythe de Prométhée – le culte du feu – extraits de Paul Lafargue

Le matricide d’Oreste et sa légitimation

Oreste, meurtrier de sa mère, poursuivi par les EryniesPaul Lafargue fait une lecture très intéressante de l’Orestie, la trilogie d’Eschyle (526-456). Clytemnestre tue Agamemnon parce qu’il a tué sa fille Iphigénie. Il a versé le sang de la mère. Dans la tradition matrilinéaire, un tel crime ne peut rester impuni, et nécessite le meurtre du criminel. Les Euménides, les « bienveillantes », des déesses chargées de punir les matricides, approuvent la vengeance ; d’après la loi antique, et en fonction de la filiation maternelle, le père et le fils appartiennent à des clans différents : ils peuvent donc s’entre-tuer, sans qu’il y ait parricide ou infanticide. Or Apollon, le nouveau dieu, demande à Oreste de venger son père et de tuer Clytemnestre sa mère.  À partir de ce moment, ce n’est plus le meurtre de la mère qui doit être puni, mais celui du père. Et ce ne sont plus les Euménides, les déesses qui vont en décider, mais l’assemblée des hommes, l’Aréopage, institué par Athéna (Minerve), symbole de la paternité, puisqu’elle n’est pas née d’une femme, mais est sortie, adulte et toute armée, du crâne de Zeus (Jupiter).  C’est donc la société qui se charge de la punition des crimes, laissée jusqu’alors aux membres de la lignée de la mère.

« Le rôle des Euménides est fini. La femme est descendue de son rang supérieur… La mère n’est plus qu’une capsule enfermant le germe… Le fils n’appartiendra plus à la mère, il lui commandera… Et un crime nouveau était né : l’adultère. »  Ibid.

Lire Les euménides – Le matricide d’Oreste – Extraits de Paul Lafargue

La maternité, pouvoir suprême des femmes

 » La maternité et l’amour permettront à la femme de reconquérir la position supérieure qu’elle occupait dans les sociétés primitives, dont le souvenir a été conservé par les légendes et les mythes des antiques religions. «  Paul Lafargue – La question de la femme – 1904.

L’imposture du féminisme bourgeois

 » Le capitalisme n’a pas arraché la femme au foyer domestique et ne l’a pas lancée dans la production sociale pour l’émanciper, mais pour l’exploiter encore plus férocement que l’homme ; aussi s’est-on bien gardé de renverser les barrières économiques, juridiques, politiques et morales, qu’on avait dressées pour la cloîtrer dans la demeure maritale.

La femme, exploitée par le Capital, supporte les misères du travailleur libre et porte en plus ses chaînes du passé. Sa misère économique est aggravée ; au lieu d’être nourrie par le père ou le mari dont elle continue à subir la loi, elle doit gagner ses moyens d’existence, et sous prétexte qu’elle a moins de besoins que l’homme, son travail est moins rémunéré, et quand son travail quotidien dans l’atelier, le bureau ou l’école est terminé, son travail dans le ménage commence.

La maternité, le travail sacré, la plus haute des fonctions sociales, devient dans la société capitaliste une cause d’horribles misères économiques et physiologiques. L’intolérable condition de la femme est un danger pour la reproduction de l’espèce. «  - Paul Lafargue – La question de la femme – 1904.

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