Matriarcat Moso (Chine) : sans père ni mari, mais pas sans oncles, le paradis de la déesse-mère Gemu

Les Moso, ou Mosuo, forment un sous groupe des Naxis [Na-hsi]. C’est l’une des plus petites minorités ethniques de Chine, qui compte 30 000 à 60 000 habitants : l’Etat chinois ne reconnaît pas les enfants conçus hors mariage, donc sans père légal. Ils vivent dans le sud-ouest de la Chine, à 200 km au nord-est de la ville Lijiang. Leur Lac Mère, Shinami en langue Moso, ou lac Lugu, « tombé à l’eau » en chinois, est à cheval sur le Yunnan et le Sichuan, sur les contreforts de l’Himalaya, à plus de 2700m d’altitude, dans l’ancien Tibet historique. Dans la région, le mont Youlong, ou Dragon de Jade, culmine à 5600m.

Carte ethnique du Yunnan

Carte ethnique du Yunnan

La sérénité éternelle

Leur district a été nommé Yongning en chinois, ce qui veut dire « Sérénité Éternelle »… C’est à se demander si les chinois ne leur envient finalement pas un peu leur culture. Yongning est aussi le nom de leur petite capitale, dans la plaine agricole derrière la montagne-mère Gemu.

Ode à la déesse Shinami, le Lac Mère des Moso

Les Naxi originels

Le terme « Moso » désignait anciennement tous les Naxi ; il est maintenant repris par un sous-groupe, essentiellement les habitants de Yongning et des bords du lac Lugu, qui souhaitent souligner les différences entre eux et les Naxi, désormais patriarcaux, de la ville de Lijiang et des environs. Les chinois les surnomment les cowboy, à cause des chapeaux que portent les hommes. Les ethnologues préfèrent l’appellation « Na » pour l’ensemble des populations qui utilisent pour autonyme la syllabe « Na » ; cette appellation recouvre les Naxi de Lijiang et les Moso de Yongning et du lac Lugu. Ainsi, un livre (en français) consacré aux coutumes des Moso est intitulé « Une société sans père ni mari : les Na de Chine ».

Chant : Fierté des matriarches Moso et Naxi de Lugu et Lijiang (Chine)

A la recherche du royaume des femmes du Tibet

Joseph Rock est un explorateur américain qui vécut en Chine entre 1920 et 1949. En arrivant dans l’Empire céleste, Il entendit parler d’une montagne plus haute que l’Everest et aux pieds de laquelle vivait une redoutable tribu tibétaine dirigée par une reine qui interdisait tout accès à son territoire ! Alors, pendant des années, Rock organisa des expéditions insensées dans les grands espaces tibétains à la recherche de ce mystérieux sommet. Les récits de ses nombreuses et stupéfiantes aventures, publiés dans le National Geographic, firent rêver des millions d’Américains et d’Européens. J. Rock fit découvrir au monde l’extraordinaire culture des Naxi de la région de Lijiang et réalisa de nombreuses photos des Mosuo du lac Lugu. Cette région merveilleuse, ou les femmes ne se marient pas, est connue sous le nom de « Pays des femmes ».

1924, Joseph Rock découvre le royaume des femmes Moso (sous-titré)

Les 16 clans totémiques originels

Les Moso sont les descendants des anciennes tribus Qiang, qui ont migré vers le sud à partir du plateau tibétain du Qinghai, se sont établis au Sichuan et au Yunnan, et ont donné naissance à plusieurs peuples de langue tibéto-birmane dans la région, tels que les Yi et les Pumi. Le Jiu Tangshu (Histoire de la fin des Tang, Xe siècle) parle d’un « Royaume des femmes de l’est », constitué par une branche des tribus Qiang, ayant une reine à sa tête. Selon ce texte, au Sud de ce royaume se trouve un peuple, mentionné sous le nom de Luonüman, qui signifie tribu des femmes tigre, « luo » ayant le sens de tigre chez les tibéto-birmans. Cette tribu a donc comme totem un tigre et pour caractéristique une forme de matriarcat. Il s’agit très probablement des ancêtres des Mosuo. Selon le Hou Hanshu (Histoire des Han postérieurs, 25-220), ces tribus portent des noms d’animaux : yak, cheval blanc, loup, et sont caractérisées par les coutumes matriarcales. Le Hou Hanshu décrit ainsi les habitants de la région de Yanyuan (au Sud du Sichuan) « Ils honorent les femmes, qui dirigent le clan, et brûlent les morts ». Leur société était divisée en seize clans. Les textes d’époques Qing, comme le Yanyuan xianzhi (Annales du district de Yanyuan) critiquent les «mauvaises mœurs » de ces femmes aux « grands pieds » qui ne se marient jamais et « s’accouplent sauvagement comme les animaux » !

Coupés du monde depuis l’Eden

Établis dans une zone particulièrement difficile d’accès, les Mosuo sont restés, jusque dans les années 50, pratiquement coupés du monde. C’est seulement une vingtaine d’années plus tard qu’une route a été construite de Lijiang à Yongning. Cette route unique qui longe des pentes escarpées, est souvent impraticable, en raison des fréquents éboulements lors de la saison des pluies. Cela explique en partie qu’y soient conservés quasiment intacts un mode de vie, des coutumes, probablement inchangés depuis l’aube de l’humanité.

Le peuple fossile, témoin de la première humanité

Chanson d’amour pour la pêche au pied du mont Gemu, la montagne-mère

C’est le dernier peuple matriarcal intact. Les ethnologues le surnomment « le peuple fossile ». Jusqu’à récemment, les enfants ignoraient l’identité de leur père. Leur découverte récente au milieu du siècle dernier remet en cause toutes les théories sociologiques académiques qui stipulent qu’il ne pourrait y avoir de société viable sans mariage, et que le complexe d’œdipe serait universel. Les coutumes des Tibétains du bassin de la rivière Yalong et des Mosuo de Lugu sont identiques, et beaucoup de traces de ce matriarcat originel se retrouvent chez les différents peuples de l’Himalaya. Ce mode de vie reste encore profondément enraciné, en dépit des efforts entrepris par les gouvernements locaux successifs (tibétains, chinois, communistes…).

Lire Matriarcat himalayen : polyandrie sur la montagne-mère primordiale de l’univers

Un modèle pour l’avenir de l’humanité

“Le dernier endroit paisible de la planète, le dernier endroit où la guerre n’a jamais existée, où les habitants vivent en harmonie, c’est le lac Lugu.” - Joseph Rock, explorateur américain, 1924

Lors de son 50ème anniversaire, l’UNESCO a donné aux Moso le titre de communauté modèle. Parce qu’ici, selon des anthropologues, il n’y aurait pas de rapports de domination entre hommes et femmes, ni de ces querelles courantes dans les sociétés modernes concernant la propriété. Les Moso n’ont pas ressenti le besoin d’inventer des mots pour parler de guerre, de meurtre ou de prison.

Guerres tribales

On peut observer cependant des guerriers Moso au musée de Lijiang, qui portent armures, épées et casques de fer. De même, des livres d’anthropologie chinoise indiquent que les moso ont été par le passé impliqués dans des guerres tribales. Aujourd’hui encore, il subsiste des tensions avec les ethnies voisines, Pumi et Yi, qui les inféodaient ou volaient leurs enfants pour en faire des esclaves.

Les trois piliers du matriarcat

Les mères sont les piliers de la société. La société Moso est matrilinéaire et matrilocale. Seule l’ascendance féminine est prise en compte, et la transmission du nom comme des biens est exclusivement féminine. Ce sont les filles qui héritent des noms de familles et des biens.

- matrilinéarité : toute transmission (nom de clan, héritage, pouvoir…) se fait par la mère.
- matrilocalité : la vie sociale s’organise autour de la mère.
- avonculat : l’éducation de l’enfant est assurée par l’oncle maternel, le frère de la mère.

Les principes de vie Moso

« C’est le seul peuple au monde, à croire que le mariage détruit les familles. » – Christine Mathieu, Adieu au Lac Mère

Le clan est constitué exclusivement par la matrilignée dont sont exclus pères et maris. Traditionnellement, le mariage et la vie conjugale n’existent pas. L’homme ne se sent aucun devoir vis-à-vis de la famille de son amante, et l’amante ne jouit d’aucun droits sur son amant.

- pas de mariage : les enfants restent vivre chez leur mère toute leur vie.
- pas de paternité : les enfants sont élevés par les oncles, pas de complexe d’Oedipe.
- tout est transmis par la mère : nom, propriété…
- la sexualité est libre : chacun est libre d’avoir (en secret) autant d’amants qu’il le désire, et de changer à volonté.
- ils vivent en communisme familial : la propriété appartient à tout le clan familial, il n’y a pas d’héritage*.

* Depuis l’instauration d’un système féodal au 17e siècle, la propriété collective a disparu, les moso ont du alors instaurer l’héritage par primogéniture féminine.

Communisme primitif

La propriété était autrefois collective au clan, gérée par les femmes, et sous la responsabilité de la matriarche. La propriété se transmettait de génération en génération sans aucune procédure juridique. Il n’y avait donc pas d’héritage, ni de guerres d’héritage. C’est ce qu’on appelle le communisme primitif. Mais depuis le 17e siècle, la juridiction chinoise ne reconnaît plus la propriété collective familiale.

Primogéniture féminine

La maison et les terres appartiennent donc à la grand-mère cheffe du clan, qui cède le titre de propriété à sa fille jugée la plus compétente, la Dabu. Ainsi, la propriété est transmise de mère en fille, sans division. Une femme âgée prépare une de ses filles à sa succession ; il est indispensable qu’une fille lui succède, car si elle n’a que des descendants de sexe masculin, leurs enfants habiteront la maison de leurs mères respectives et la maisonnée privée de descendants s’éteindra. Il n’y a pas de partage du patrimoine à sa mort. La propriété familiale reste la même de générations en générations.

Une société sans père

Si le père peut être connu, il n’est pas reconnu, et l’enfant est donc élevé par le frère de sa mère. Les enfants connaissent leur mère, mais pas toujours leur père, qui peut être n’importe lesquels des nombreux amants que les femmes sont libres de choisir, le modèle de rôle masculin étant donné par l’oncle maternel. Dans le passé, l’identité du père n’avait pas d’importance, et le mot père et mari n’existaient pas dans la langue des Mosuo, mais de nos jours, avec la pression administrative chinoise, on sait en général qui est le père. Si le père n’a aucun droit sur l’enfant, la mère permet cependant des visites. Un homme Moso a ses droits et devoirs envers la maison de sa mère, pas dans la maison de son amoureuse, où il est seulement un invité. Marco Polo avait déjà noté cet usage qui permettaient aux visiteurs et aux étrangers d’avoir des relations sexuelles avec les femmes si elles étaient consentantes.

Dissocier le père et la loi, l’oncle

Le matriarcat Na (Moso) de chine par René Bickel - sans père mais pas sans oncle maternel

« L’aigle dans le ciel est le plus haut, et l’oncle sur la Terre est le plus important »

Dans le cœur des Mosuo, le respect pour leur oncle est supérieur à celui pour leur propre père. Les enfants sont élevés par leurs oncles maternels et éprouvent à leur égard le même type d’affection qu’ils auraient envers leur père dans d’autres types de société. Tous les parents mâles sont des oncles appelés A Wu. L’originalité du système de parenté des Moso réside donc dans le fait que les fonctions paternelles habituelles de représentant de la loi et de partenaire sexué sont totalement dissociées, l’une étant assurée par la mère et ses frères (les oncles maternels des enfants), l’autre par des anonymes.

L’homme arrosoir

Ils pensent que le sperme ne contribue en rien à la fabrication de l’enfant. Ils disent que « si la pluie ne tombe pas du ciel, l’herbe ne peut pas pousser », et ils expliquent que, dans l’accouplement, le but de la femme est d’avoir du plaisir et/ou des enfants et celui de l’homme est à la fois de s’amuser et de faire acte de bienfaisance vis-à-vis de la femme (et de sa lignée) en l’arrosant.

Berceuse : enfants heureux dans une famille sans père mais pas sans oncles

Les « gens du même os » maternel

Les gens qui descendent d’une même ancêtre, qui forment une même matri-lignée, sont appelés « les gens du même os ». Pour les Moso, les caractères héréditaires sont contenus dans les os, et sont transmis par les femmes. La croyance en l’hérédité matrilinéaire par les os provient probablement d’un culte des os (crânes) oublié depuis : c’est ce qui persiste après la mort. La croyance selon laquelle « l’os » de la femme transmet les caractères héréditaires, différencie les moso des Han (l’ethnie chinoise majoritaire) et des Tibétains, pour lesquels l’os vient de l’homme et la chair de la femme. Chaque Siri regroupe les descendants d’une même grand-mère, et possède un cimetière commun, où les urnes funéraires sont rangées par familles.

Accouchement, cordon ombilical, et placenta

Si traditionnellement les femmes Moso accouchent à la maison, accroupies, aidées par leur mère, tantes et sœurs, elles accouchent désormais de plus en plus à l’hôpital selon les procédures modernes habituelles. Comme dans la plupart des sociétés matrilinéaires (exemple : les Navajo des USA), le placenta et le cordon ombilical bénéficient d’un culte particulier. Après l’accouchement, ils sont enterrés sous le seuil de la maison-temple de la grand-mère, afin de favoriser la santé et la longévité de l’enfant. Avec l’essor de la médecine moderne, ces pratiques sont en voie de disparition.

Solidarité inter-générationnelle

Toute la descendance de lignée maternelle reste vivre ensemble, toute leur vie, sur plusieurs générations. Les jeunes prennent ainsi soin des anciens. Il n’y a pas de maisons de retraite. Les sœurs de la même génération sont toutes mères de la génération suivante. Il n’existe pas de lien tante-neveu ou tante-nièce. Les enfants appellent leurs tantes « mère » et les mères appellent tous les enfants « fils » et « fille », y compris les enfants d’autres femmes reconnus par leurs frères. Les hommes adultes vivent chez leur mère, certains habitent dans une maison commune avec les hommes âgés.

Un sexisme harmonieux

Le matriarcat Moso n’a rien à voir avec la gynarchie féministe (théorie du genre). Il s’agit bien ici d’une société sexiste, où hommes et femmes ont chacun des droits et des devoirs coutumiers différents. Les femmes sont plutôt responsables de toute l’économie domestique (foncier, immobilier, agriculture…). Les hommes gardent en général les représentations politiques, et gèrent les affaires extérieures au clan : travaux d’artisanat, commerce et transport par caravanes de chevaux, chasse, pêche, abattage des animaux, labour, charpentes… Ils s’occupent également des rituels religieux lamaïstes dans la pièce qui leur est réservée dans une aile de la maison. On parlera plutôt de système matricentré ou matristique, car la mère n’est pas au-dessus mais au centre de la société.

Chant agricole Moso, labour et battage du riz. A l’origine, les Moso ne cultivent que des potagers (dont les 3 sœurs : courge + haricot + maïs). Le riz a été introduit tardivement par les Han.

L’oncle et la mère, chefs de famille

Le rôle de chef de famille est très rarement assumé par un homme. Dans ce cas là, il doit être assisté d’une de ses sœurs ou nièces, faisant office de « maîtresse de la maison ». Les frères et sœurs gèrent ensemble les affaires de la famille (les aînés ayant plus d’autorité que les cadets) ; d’une famille à l’autre, ce peut être un frère ou une sœur qui a le plus d’influence. Le partage des tâches entre hommes et femmes est réglé avec précision, d’une façon qui varie beaucoup d’une localité à l’autre (les coutumes au bord du lac Lugu ne sont pas exactement les mêmes que dans la plaine de Yongning voisine). Au lac Lugu, les femmes organisent l’ensemble de la société, les hommes organisent surtout le travail agricole, où plusieurs familles coopèrent, et réalisent les travaux de force comme le labour.

Par le mérite et les compétences

Au sein de chaque matrilignée, il existe donc 2 chefs, un homme et une femme (dabu) : « le chef masculin s’occupe des affaires extérieures, le chef féminin se charge des affaires intérieures ». Ils partagent l’autorité, ne jouissent pas de privilèges particuliers mais travaillent plus que les autres. Pour être chef, deux conditions sont requises : compétence et impartialité. L’autorité découle du mérite personnel et la capacité individuelle prime sur tout. Les ascendants ont le devoir de transmettre aux descendants les connaissances morales et techniques, séparément pour les deux sexes : les femmes pour les filles et les hommes pour les garçons.

Propriété et gestion collectives

La dabu ne jouit pas de privilèges notables. En plus des rudes travaux des champs, elle assume sa part des corvées domestiques. La lourde responsabilité dont elle est investie ne l’autorise pas à agir à sa guise : les terres, le bétail, le matériel agricole, la maison ou les meubles appartiennent à toute la famille. Seuls les vêtements, et quelques rares articles d’usage courant restent propriété individuelle.

Chant agricole Moso, labour et battage du riz. A l’origine, les Moso ne cultivent que des potagers (dont les 3 sœurs : courge + haricot + maïs). Le riz a été introduit tardivement par les Han.

Les femmes responsables des affaires intérieures

Ce sont des femmes qui ont entre quarante et soixante ans qui sont généralement choisies par les membres clan pour être matriarche, appelée  »dabou ». La dabu est la plus compétente, un véritable chef. Elle organise le travail, gère le budget et le patrimoine de la famille, reçoit les visiteurs, et préside à la distribution de la nourriture. Avec l’aide de ses sœurs, elle gère les affaires sociales, économiques et la maison-clan. Elle gère les réserves et distribue les repas, et chaque jour elle fait les offrandes aux ancêtres. Elle est l’administratrice de toutes les possessions du clan: la maison, les champs, les animaux et la nourriture domestique, aussi bien que les chevaux, qui sont la plupart du temps employés par les hommes du clan, ses frères et les fils.

Gardienne du feu et prêtresse de la maison-utérus

Toutes les marchandises sont remises entre ses mains* : les récoltes des champs, les fruits des jardins, les poissons et les animaux chassés ainsi que les marchandises et l’argent qui ont pu être gagnés par les hommes avec leurs caravanes. Elle distribue aussi ces marchandises, s’inquiétant du bien-être de chaque membre de la famille étendue. Le chef féminin organise le travail aux champs et au foyer. Elle programme le travail agricole, se pose en tant qu’hôte pour les invités, et enfin fait office de prêtresse de la maison-clan pendant les cérémonies importantes de la famille, comme la fête de d’initiation des filles et les cérémonies funèbres pour les défunts.

* le marché moderne du travail et l’accès à un compte en banque permet aux hommes une plus grande autonomie financière.

Les hommes responsables des affaires extérieures

Un de ses frères, choisi pour être le représentant du clan, l’aide en organisant les affaires extérieures, qui impliquent la communication avec les voisins et la planification du travail des hommes. Le chef masculin se charge de tout ce qui touche aux rapports avec des étrangers en ce qui concerne la terre, le bétail, les entraides entre voisins et il représente sa lignée vis-à-vis des autres lignées. Mais toute grande décision concernant une matri-lignée ou une maison, la cession ou la location de terres par exemple, implique un débat au consensus entre tous les membres de la lignée, hommes et femmes avant toute décision.

Rôles et fonctions des différents âges de la femme :

Amma : chant d’hommage à la Grand Mère cheffe de clan Moso

  • 1ère génération (Amma) : Les femmes de cette génération ont plus de 60 ans. Elles pratiquent le culte des ancêtres.
  • 2ème génération : ces femmes ont entre 40 et 60 ans. Elles s’inquiètent des affaires sociales,économiques et de la maison-clan. Une femme d’un groupe de sœurs a été choisie par les membres clan pour être la matriarche, la Dabu.
  • 3ème génération : Cette jeune génération des femmes effectue le travail dur dans les domaines et les jardins. Elles sont également occupées avec l’amour, la grossesse, et la maternité.

La maison-mère : grenier, temple, cuisine et séjour

Les maisons traditionnelles Moso sont en bois, soutenues par des poutres faites de troncs d’arbres massifs, des vastes forêts alentours de pins d’altitude. Elles sont claires et spacieuses, environ 300m², répartis autour d’une cour intérieure. Des bannières bouddhistes flottent au vent devant l’entrée. Il existe une maison spéciale qui s’appelle « maison de la mère » et qui est le cœur de la ferme et de la culture Moso: c’est à la fois une salle à manger, un salon de réception, un lieu de détente et de prière.

La maison de la grand-mère, avec le Huotang (d’origine Qiang), le foyer éternel transmis de mère en fille, devant l’autel des « joyaux du bouddhisme », et au fond à droite, la salle des vivres, des accouchements, et des morts (les hommes n’y sont pas admis). Il n’y a pas de fenêtre, et la lumière filtre à travers l’ouverture dans le toit qui fait office de cheminée.

Amma : chant d’hommage à la Grand Mère cheffe de clan Moso

Architecture Moso : concilier vie communautaire et vie intime

Le nizhayi, ou motel pour les jeunes : rez-de-chaussé pour les garçons, premier étage pour les filles. Parfois, le bâtiment entier est réservé aux femmes. Les personnes âgées disposent d’un dortoir propre.

La maison des Mosuo est en bois et composée de 4 bâtiments autour d’une cour, derrière laquelle se trouve un potager et des champs : maïs, courge, haricot, pommes, cannabis…

Lire Permaculture matriarcale universelle : les trois sœurs – les femmes gardiennes des semences

La maison des morts et des vivants : aller-retour au ventre de la Terre-Mère

Premièrement,  la maison de la grand-mère, appelée yimei, qui sert de salle à manger au centre de laquelle se trouve l’autel du dieu du Feu Zabala, juste au dessus du foyer éternel, et juste devant la représentation en bois sculpté des 3 joyaux du bouddhisme. C’est dans l’yimei, noire et enfumée, que dort la dirigeante de la famille dans une alcôve de bois sculpté. C’est également là que sont stockés les vivres, se déroulent les accouchements, et sont enterrés les morts avant leur crémation en position fœtale pour accéder à la réincarnation. Contrairement aux autres bâtiments recouverts de tuiles arrondies, l’yimei est recouverte de simples planches de bois retenues par de grosses pierres posées dessus. Il n’y a pas de fenêtres, l’encadrement de la porte est surélevé d’une trentaine de centimètres que l’on doit enjamber, et une simple ouverture dans le toit fait office de cheminée. On reconnaît la maison de la grand-mère par le drapeau jaune bouddhique qui flotte sur son toit.

Deuxièmement, une étable, une porcherie ou une écurie ; troisièmement, un bâtiment où sont stockés les outils et les récoltes qui sèchent;

Quatrièmement, un bâtiment de deux niveaux appelé nizhayi : au rez-de-chaussée les chambres des garçons (fenêtres tournées vers la cours), et à l’étage accessible par un escalier à l’intérieur de la cours, les chambres des filles (fenêtres tournées vers l’extérieur), appelées « chambres des fleurs» (Babahuago en langue Moso) où elles reçoivent leurs amants.

Animaux totémiques

Les grand-mères portent le nom totémique de leur clan : Mère Arbre, Mère Tigre, Mère Aigle, Mère Serpent… Diverses traces d’un ancien culte totémique du tigre se sont maintenues jusqu’à nos jours, en particulier dans les noms de lieu. Bading Lamu est une déesse dont le nom signifie tigresse. Elle est l’objet d’un culte dans certains villages. Le mont Nala, dans la région de Yongsheng, signifie « tigre noir ».

La montagne du Lion, Gemu en Mosuo, avait dans le passé un autre nom, Lala, qui signifie « tigre », ou encore « La montagne de la fille à l’aigle sacré ». C’est une montagne-déesse qui est selon la légende issue d’une immortelle descendue du ciel.

Le chien sacré, un membre de la famille moso

Par ailleurs, le chien est un animal totémique essentiel du peuple Moso. Il est interdit de le manger ou de le maltraiter. C’est un membre de la famille à part entière. Une légende raconte qu’autrefois, le chien avait une longévité bien plus grande que celle de l’homme. Il l’échangea avec lui contre sa protection et bienveillance. Par ailleurs, lors de la cérémonie de passage à l’âge adulte, il faut aussi se prosterner devant lui.

Zehongjijimi et Ajiduolomi, les mères primordiales des Moso

Amma enseigne le tissage à sa Dabu

Ainsi les Mosos pratiquent un chamanisme animiste mélangé avec le bouddhisme tibétain de leurs envahisseurs (mongoles ou tibétains). D’ailleurs, le chaman est un homme, appelé le Daba. Selon les croyances Mosuos, si l’esprit d’un défunt n’est pas guidé par un Daba, il finira par se perdre, et sans les prières d’un Lama, il ne pourra pas se réincarner. Cependant, si le Daba est prêtre du culte extérieur; l’Amma, la grand-mère matriarche du clan est prêtresse du culte intérieur, la maison-temple-utérus. Le Daba est donc le gardien de la tradition orale Moso. Il connait par cœur l’histoire de son peuple qu’il récite pendant 6 jours consécutifs. Il rend un culte particulier à l’une des mères-ancêtres des Moso, Ajiduolomi. Il existe cependant un culte encore plus ancien parmi les moso, le chamanisme Bisha. Les chamans Bicha vénèrent les ancêtres, en l’occurrence la mère ancestrale des Moso, Zehongjijimi. Chez leurs cousins Naxi, la déesse-mère Cunhongbaobai est l’ancêtre céleste des rois Mu de Lijiang et des êtres humains, elle serait la fille du dieu céleste Zhilao Apu.

Chant Moso sur leur double religion : chamanisme de Gemu, la montagne déesse-mère, et le bouddhisme tibétain.

Gemu, la montagne déesse-mère des Moso

« Les Moso sont les seuls parmi leurs voisins à avoir pour divinité tutélaire une déesse-mère pacifique au lieu d’un dieu guerrier et oppressif »Joseph Rock, explorateur américain, 1924

Ode à la déesse Gemu, la montagne-mère des Moso

Quand Dieu était une femme

Le matriarcat est le premier système familial qu’a connu l’humanité. On en retrouve des traces dans toutes les traditions du monde. Son origine fut l’ignorance du lien entre la sexualité et la reproduction, donnant à la femme le statut sacré d’unique procréatrice, la parthénogenèse. Les Moso adorent les forces de la nature, l’eau, le tonnerre, le soleil, la lune, le feu, etc., mais leur principal culte est dédié à « la fertilité de la femme »La nature est considérée comme femelle, comme la Grande Créatrice. Ils vénèrent de nombreuses déesses-mères : Lac Mère Shinami (Lugu en chinois) déesse de la maternité, Montagne Mère Gemu déesse de l’amour, qui culmine à plus de 3700 m… Le mont Gemu est aussi appelé « Mont de la Femme ». Enfin on rend grâce au soleil, divinité elle aussi féminine. Les autres monts autour du lac seraient ses nombreux amants : Houlong sur la péninsule centrale, Waru Shila plus à l’est… Sur le mont Gemu se trouve une grotte sacrée gardée par des singes, le ventre de la déesse. Au fond de la caverne, c’est un stalagmite géant qui est vénéré en tant qu’idole de la Déesse. Il y coule une source où viennent boire les femmes qui désirent un enfant. Cela n’est pas sans rappeler le culte des sources et des grottes mariales dans l’Europe chrétienne…

Lire Paganisme matriarcal basque : origines de la sorcellerie chez les derniers païens d’Europe

Source sacrée au coeur de la montagne de la déesse Gemu, où viennent boire les femmes stériles

Quand la Déesse vainquit les dieux du Tibet

On raconte que Gemu est parti lutter à Lhassa pour réussir à se faire une place parmi les dieux du Tibet. Depuis on fête chaque année sa victoire : la montagne du Lion, Gemu, est vénérée au cours d’un pèlerinage qui a lieu chaque année le vingt-cinquième jour du septième mois lunaire. Des sacrifices sont pratiqués par les prêtres Daba et les lamas. Les jeunes venus de tous les villages vêtus de leurs plus beaux costumes se rendent en procession sur la montagne du Lion et y campent une nuit. Le lendemain ont lieu des courses de chevaux, des pique-niques en montagne, des chants et des danses et une procession appelée « parade autour de la mer ». Les pèlerins marchent autour du lac Lugu dans le sens des aiguilles d’une montre par petits groupes, et arrosent de grains de blé les amas sacrés de pierres de mani construits par les lamas. Les lamas récitent des sutras durant tout le temps de la procession.

Chant traditionnel : fête de la montagne Gemu, déesse-mère des Moso

Serpents-totems des clans matrilinéaires

Lire Nuwa et Fuxi, les divinités-serpents civilisatrices de la Chine, inventeurs du mariage

Chez les Moso, et encore d’avantage chez les Naxi, le culte des serpents-totems, appelés Ssù, est resté vivace. Bien que très proche du culte des Naga, par l’influence de l’hindouisme qui a transité par le bouddhisme tibétain, il garde de nombreuses caractéristiques archaïques, comme chez les Nairs matriarcaux du Kérala, dans le sud de l’Inde. Le culte des serpents n’y est jamais mélangé avec le bouddhisme, il est préservé à l’écart des autres cultes locaux (Dongba, Bön…), comme une relique d’une période antérieure. Chaque clan matrilinéaire est protégé par un animal totem, dont le bas du corps est un serpent.

Lire Matriarcat Nair (Inde) : la caste guerrière du dieu-serpent fertile, compagnon de la déesse-mère

Chant Naxi aux esprits-totem

Le dieu-serpent de la nature

Les serpents totems sont gouvernés par un grand dieu de la nature, mi-homme mi-serpent, appelé Shugu. Il est le gardien d’une source sacrée qui coule aux pieds d’un arbre sacré, près du mont Youlong (le Dragon de Jade, 5600 m), dans le village de l’Eau de Jade (chinois: 玉水寨; pinyin: Yù Shuǐ Zhài), où sa statue géante bénéficie de nombreuses cérémonies en son honneur. Généralement bienveillant, il peut cependant se courroucer et punir avec des catastrophes naturelles, lorsqu’on ne prend pas soin de l’environnement.

Lire Le dieu serpent fertile, gardien de l’arbre cosmique, et compagnon de la Déesse-Mère primordiale

Daba, l’écriture pictographique Moso

L’écriture Daba est un système pictographique utilisé pour transcrire la langue Mosuo, un dialecte du Naxi. C’est un des trois systèmes d’écriture pictographique encore vivants aujourd’hui. Les deux autres sont donc l’écriture Dongba, utilisée par les Naxis, et l’écriture Shuishu, utilisé par les Shui. Les Daba sont aussi les prêtres de la religion chamanique moso.

Dongba, l’écriture pictographique Naxi

Au VIIIème siècle, les Naxis inventent une écriture picturale qu’ils utilisent pour leur histoire, leur religion et leurs coutumes. Cette écriture, la religion Naxi et leurs chamans ont tous pris le nom de Dongba. Les Naxi possèdent donc leur propre écriture de plus de deux mille caractères, en utilisant des pictogrammes spéciaux pour exprimer leurs coutumes et transcrire leurs écrits. Comme dans le hiéroglyphe, chaque caractère équivaut à un mot, mais ici le dessin représente le mot de façon graphique et non abstraite.

Les femmes chamanes sont remplacées par des hommes

Llubhu ou Leebu désigne les chamans Naxi, à l’origine seules les femmes pouvaient être llubhu. Mais plus tard, avec l’avènement du patriarcat, la plupart d’entre eux étaient des hommes. La religion Dongba est semblable à la religion Bôn qui a précédé le Lamaïsme au Tibet. C’est une religion patriarcale dont la charge sacerdotale est désormais transmise de père en fils. Le Bôn, appelée aussi « Secte noire », est une religion tibétaine prétamaïque, dont les divinités terrifiantes ont été « récupérées » par le bouddhisme tibétain, qui en a fait les divinités terribles, protectrice du Dharma. Le Bôn est devenu par la suite une des formes du bouddhisme tibétain.

Égalité entre les sexes : la source et les voyageurs

Les relations femmes – hommes dans la société Mosuo sont particulièrement égalitaires. En effet, les femmes sont considérées comme « la source » et comme les garantes d’une certaine constance. Les hommes par contre, « les voyageurs » sont ceux qui sont exposés aux changements. La mère représente l’origine de la vie et de la société. La culture matriarcale des Mosuo met l’accent sur la position de la femme, ce qui ne veut pas dire que celle de l’homme soit dépréciée. L’homme ne se réalise pas en tant que père et mari, mais en tant qu’oncle et frère.

Le rituel de la puberté

Célébré au cours des festivités du Nouvel An, il constitue l’événement le plus important de la vie : garçons et filles qui ont eu treize ans dans l’année deviennent membres à part entière de la société. S’ils décèdent avant cette cérémonie, ils n’obtiendront pas de funérailles traditionnels. À partir de ce moment, garçons et filles acquièrent le droit de participer aux activités sociales (conseils familiaux)… et amoureuses. Il existe en effet une stricte distinction au chapitre des droits, des devoirs, et plus généralement à tous les niveaux, entre adultes et non adultes au sein d’un même clan. Ils ont désormais un rôle politique, et peuvent donc participer aux assemblées générales.

Cérémonie de passage à l’âge adulte

Au cours de la cérémonie, ceux-ci doivent se tenir debout sur un cochon séché ou sur un sac de blé pour s’assurer un avenir favorable. Ils doivent se prosterner devant la grand-mère, le grand-oncle, devant l’autel des esprits, mais aussi devant le chien de la famille, qui est un animal sacré.

Le pilier droit féminin

La mère préside pour la fille qui se tient debout à côté du pilier droit de la maison, pilier qui symbolise le féminin. La mère (ou la grand-mère) aide la fille à revêtir de nouveaux habits : jupe, veste et ceinture (avant l’âge de treize ans, garçons et filles sont habillés de la même façon avec une robe en lin). Elle reçoit alors l’âme réincarnée d’une ancêtre (souvent considérée comme revenant après quatre générations), un nouveau nom, et la clé de sa « chambre des fleurs » ou babahuago, où elle pourra recevoir librement ses amants. Après les prières, la grand-mère offre un bijou à la fille, tandis que les autres participants lui offrent de l’argent et lui souhaitent prospérité et beaucoup d’enfants.

Le pilier gauche masculin

Le rituel pour le garçon est présidé par l’oncle ou le grand-oncle maternel. Le garçon se tient à côté du pilier gauche qui symbolise le masculin. L’oncle revêt le garçon d’un pantalon, d’une veste, d’une ceinture, d’un chapeau et d’une paire de bottes. Après le rituel, le garçon tresse une poignée de cheveux sur le crâne en réalisant une natte d’environ 20 cm qui pend derrière ou est gardée sous le chapeau pendant toute sa vie. Dans la conception des Moso, c’est un signe de longévité.

Une majorité sexuelle précoce

Les filles Moso sont majeures à 13 ans. A l’issue d’une grande fête, la jeune femme réincarne une ancêtre, et sa mère lui donne alors une chambre individuelle, la « babahuago » ou « chambre des fleurs ». Elle peut y accueillir ses amants en toute liberté, sans rendre de compte à personne. Par soucis de pudeur, les amants entrent discrètement par la fenêtre, ou par l’escalier intérieur de la cour. Seul l’amant officiel a le droit de dîner avec la famille, après avoir été présenté. L’homme s’introduit dans la chambre de la femme à la tombée de la nuit et repart à l’aube afin que personne ne l’aperçoive. Hommes et femmes jouissent d’une égalité totale, chacun(e) ayant le droit d’accepter ou de refuser la relation qui peut durer une ou plusieurs nuits, des semaines, des mois, ou des années… Mais une asymétrie existe tout de même entre les partenaires : c’est toujours l’homme qui rend visite à la femme et non l’inverse, par mesure de sécurité pour la femme. On dit aussi que c’est pour refréner ses désirs qui seraient supérieurs à celui de l’homme.

« Hadouweï Madami » : Je t’aime mon amour – Hymne national Moso – Amour libre & Visites furtives

Liberté amoureuse et sexuelle

Hommes et femmes peuvent avoir autant de relations qu’ils le désirent, et changer à volonté, sans avoir de comptes à rendre à personne. Seul l’inceste matrilinéaire est interdit et puni de mort. Si certains Moso affirment n’avoir eut dans leur vie que quelques relations, il n’est pas rare d’entendre des jeunes affirmer en avoir eut des centaines ! Une femme très belle eut ainsi, dit-on, plus de 120 amants. La séduction est un art de vivre. Il n’y a donc pas véritablement de couple, et donc pas de serment de fidélité, d’autant plus que l’identité du père est secondaire.

Chant Moso : Amour secret dans la chambre des fleurs

Pas de vie à deux : la paix dans le foyer

Les amants ne vivent donc pas ensemble. Les femmes Moso nous affirment que cela garantit la paix dans le foyer. Selon elles, la vie conjugale est source de conflits. Elles disent demeurer attachées au maintien de ce mode de vie car elles estiment ne vivre avec leur compagnon que des moments d’amour et de sentiments partagés sans que les questions pratiques ne s’immiscent dans cette relation. Les aspects matériels, les questions de propriété, les aspects de l’éducation des enfants, tous les sujets dont débattent nécessairement les couples qui vivent ensemble, n’ont qu’une importance secondaire dans la relation entre amants du peuple moso. Il n’y a pas de relations amoureuses ni de mariages arrangés ou forcés. Ils se sont choisis et lorsque l’homme se languit d’une compagne, il va la voir.

 »Qui partage le même lit, ne partage pas le même bol ».

Le tabou de l’inceste

S’il ne tient pas compte de l’âge, du statut social, et de la richesse familiale de chacun des conjoints, le mariage ambulant est cependant interdit aux membres d’un même clan matrilinéaire. Le mot “inceste”  n’existant pas dans leur vocabulaire, les moso utilisent plutôt des expressions telles que « se conduire comme des animaux » ou « ne pas connaître les règles ». Une particularité étonnante de la prohibition de l’inceste est l’interdiction d’évocation sexuelle. Par l’intermédiaire de leurs ascendants de même sexe, les enfants, dès l’âge de sept ans, apprennent qu’il ne faut pas parler de sexualité, ni même partager affects ou émotions avec les consanguins de sexe opposé. La prohibition de l’inceste, pour les consanguins vivant toute leur vie sous le même toit, est renforcée jusqu’à l’interdiction d’évocation sexuelle.

Inceste (social) et consanguinité (biologique)

Il est rigoureusement interdit de parler avec un frère ou une sœur, ou tout autre consanguin cohabitant de l’autre sexe, de ses aventures et relations amoureuses. Il est aussi interdit de se baigner avec ses frères et ses oncles, pour les femmes, et avec ses sœurs, ses tantes et sa mère, pour les hommes. Ainsi aussi, lors des rondes villageoises, il n’est pas permis aux hommes et aux femmes de la même maisonnée de danser côte à côte. Ainsi enfin, la télévision doit être regardée soit par les hommes, soit par les femmes de la maisonnée, car à tout moment, une scène romantique pourrait apparaître à l’écran. Il leur est également interdit d’être photographiés ensemble ou de parcourir le même chemin pendant la nuit. La consanguinité constitue ainsi un fait social différent de la consanguinité biologique.

Ronde et chanson dédiées à Gemu, la Déesse-Mère montagne

Risques de consanguinité

Dans la Chine traditionnelle, les unions ont lieu au sein d’un même village. Les mariages comportent alors énormément de risques de consanguinité. Les Mosuo eux, pratiquent une forme de sélection naturelle : ceux qui plaisent le plus ont la plus vaste progéniture. Mais puisque le lien biologique paternel n’est pas reconnu, l’inceste en lignée paternelle est donc théoriquement possible. Cependant, bien que non reconnue, la paternité est en général connue. Dans toute société, le risque de consanguinité zéro n’existe pas, ce qui supposerai de certifier toutes les filiations, notamment paternelles. Mais ce risque diminue avec le nombre d’habitants concernés par les échanges amoureux, et les distances entre les amants. On pourra remarquer que les records de consanguinité et de maladies génétiques connexes, sont détenues non pas par les sociétés matriarcales, mais au contraire par les sociétés les plus patriarcales, où les unions consanguines en lignée paternelle ne sont pas des risques, mais une institution pour éviter de disperser les héritages. Exemple : les sociétés islamiques, ou des gens du voyages : roms, tziganes, manouches

Bals populaires libertins

Les soirs, des bals populaires appelés Johol’équivalent de nos Fest Noz bretons, sont organisés pour faire des rencontres au son des chants, des tambours et des flûtes. Appelé aussi guozhuang, c’est une occasion où les jeunes peuvent mieux se connaître et se faire des amis. À travers la danse, ils se découvrent et peuvent tomber amoureux pour finalement devenir des compagnons de vie, sans avoir à se marier. À cette occasion, les jeunes femmes peuvent choisir un nouvel amoureux parmi les hommes. Ces derniers ne font pas le choix eux-mêmes. Pendant la danse, ils grattent la paume de la main de celle qu’ils convoitent. Si celle-ci laisse sa main, cela signifie qu’elle est consentante pour le recevoir chez elle après le bal… Si un garçon arrache un objet appartenant à une fille et que celle-ci répond avec un sourire, c’est qu’elle est d’accord pour nouer des relations azhu. Si elle prend un air sévère et réclame l’objet volé, c’est un refus.

Drague Moso

Les hommes sont en général les plus entreprenants. Les uns font leur déclaration aux jeunes filles, et si ces dernières consentent à devenir azhu, procèdent à l’échange des turbans, des ceintures et des alliances. Les autres confient à un tiers la mission de déclarer leurs sentiments aux jeunes filles, et à leur remettre un objet personnel. D’autres encore, au vu et au su de tout le monde, arrachent un objet de la main ou une parure de celles qu’ils aiment. Si l’élue sourit sans protester, cela signifie qu’elle consent à devenir une azhu.

Fest Noz Moso pour rencontres amoureuses – 7 danses folkloriques

Libertinage pudique : les visites furtives

Mariage ambulant ou visite furtiveUn homme peut passer la nuit avec une femme, mais le matin il doit rentrer chez sa mère avant le lever du soleil. Les hommes quittent le soir la maison de leur mère pour rejoindre discrètement le lit d’une de leurs amoureuses, qui elles aussi vivent en sécurité chez leur mère. C’est la tradition du Zohun »visites furtives » »mariage ambulant », ou  »mariage à pied ». Plus l’amant vient de loin, et plus le prestige de la femme est grand. Cette mesure prévient ainsi contre la consanguinité. Les Moso sont très pudiques, et ne montrent donc en publique aucun signe d’affection. La plupart des relations amoureuses restent secrètes. Il est difficile de savoir qui fréquente qui. Il n’y a donc ni possessivité, ni violences sexuelles. Il n’y a pas de mot pour désigner la jalousie dans leur langue.

« Chez nous, la jalousie et la possessivité, c’est honteux, c’est être faible, on appelle ça boire du vinaigre. »

Pluralisme sexuel : « Axia » et « Azhu »

« Axia » et « Azhu » sont deux mots de la langue Mosuo qui signifient « compagnon intime ». Toutefois, « Axia » est utilisé entre les amoureux, alors que « Azhu » est utilisé par les autres personnes pour parler des amoureux. Les partenaires, qui se désignent mutuellement açia, « ceux qui couchent ensemble », ne peuvent être dits amants, car ils ne sont açia que le temps de l’acte sexuel qui les rapproche. La liberté sexuelle entre non-consanguins est totale et chacun peut avoir plusieurs açia, même au cours d’une nuit. Ainsi, pendant une seule nuit, une femme attrayante peut recevoir deux ou trois amants, et vice versa un homme séduisant peut rendre visite à plusieurs femmes. Selon l’éthique dominante, la fidélité est honteuse car elle implique un commerce, voire un chantage. Dans ce réseau de multi-partenariat, toute tentative de monopoliser un partenaire est jugée stupide et même honteuse : « le village se moquera [d’eux] pour un bon bout de temps ». Il est par conséquent facile d’initier ou de mettre un terme à la relation. La sexualité étant réellement libre, abondante et surtout gratuite, il n’y a ni frustrations, ni prostitution, ni aucune marchandisation du sexe.

« Hadouweï Madami » : Je t’aime mon amour – Hymne national Moso – Amour libre & Visites furtives

Le matriarcat Na (Moso) de chine par René Bickel - libertinage pudique »Chez nous, seuls les sentiments comptent. La situation de chacun n’entre jamais en jeux ».

Ce type de relation ne tient compte ni de l’âge, ni du statut social, ni de la richesse des deux partenaires. Une telle société n’exclut certainement pas les sentiments, bien au contraire. Dans une société moderne, les hommes doivent lutter pour obtenir un statut et séduire ainsi les femmes. Alors que les hommes mosuo n’y pensent jamais. Un homme mosuo ne cherche ni la célébrité, ni la richesse car les femmes mosuo estiment que les possessions d’un homme sont de l’ordre de sa vie privée.

Les sources d’eau chaude sacrées libertines

Les sources d’eau chaude sacrées libertines de YongningPrès de Yongning se trouve une source chaude soufrée qui est un lieu sacré pour les Mosuo. Autrefois, ils allaient à cheval camper près de la source et y séjournaient plusieurs jours, se baignant nus tous ensemble, hommes et femmes. Dans les années 1980, un mur a été construit par le gouvernement chinois pour séparer les deux sexes. Mais, imperceptiblement, les briques du mur disparaissaient peu à peu et le mur était de plus en plus bas. Il ne reste plus aujourd’hui qu’une simple poutre pour séparer le bassin en deux. On dit que les Mosuo ont trouvé une autre source chaude, mais ils ne disent pas où elle est…

Relations prolongées : pouvoir manger ensemble

Certes, tisese (visite furtive) n’est pas l’unique pratique connue des Moso. Lorsqu’un homme et une femme éprouve de l’inclination partagée, ils s’adonnent à une visite ostensible, « marcher ouvertement », qui implique des dons réciproques et surtout une commensalité commune. Le visiteur, désormais appelé dhu zï « partenaire », peut s’attarder le soir en présence de ses beaux-frères et même partager un repas avec eux. Dans la visite ostensible ou ouverte, l’homme n’est pas obligé d’éviter les membres de la lignée de la femme. Cette visite, qui n’implique aucun partage économique, n’exclut pas la pratique de la visite furtive avec d’autres partenaires. Si un enfant naît, le père peut venir s’installer chez son azhu. S’il vit avec la mère, il doit alors apporter sa contribution à l’économie familiale, mais ce devoir disparaît si les relations sont interrompues. En cas de besoin, l’homme peut vivre dans la famille de sa femme pendant une courte durée, mais il ne fait pas partie de cette famille.

Concubinage économique temporaire

Enfin, dans certains matrilignages, tels que ceux des aristocrates et des riches (dans la société féodale imposée par les Han au 17e siècle), ou encore dans ceux qui manquent cruellement de main-d’œuvre masculine ou féminine, les Moso s’adonnent à la cohabitation. On réside alors ensemble non seulement pour vivre maritalement, mais aussi et surtout pour coopérer économiquement. La modalité de la cohabitation implique, elle, que les partenaires passent ensemble non seulement la nuit mais aussi la journée, « partageant le même pot et le même feu », formant ainsi une unité économique. Il existe toujours un privilège sexuel mutuel dont la transgression est réprimandée seulement si elle est découverte.

Une solution de crise temporaire

La cohabitation représente une solution de crise temporaire lorsqu’il manque un membre dans une lignée. Sa fonction – tout comme l’adoption – est celle de pallier à ce manque qui pourrait menacer la survie de la lignée. La cohabitation a donc pour but la perpétuité de la maisonnée et, en dehors de ce contexte, elle est réprouvée, voire interdite. Quand une Dabu se marie, elle perd son statut de Dabu, et est souvent pris par la cadette : en général par ordre d’âge, sauf exception de compétences. Les titres de propriétés sont toujours légalement détenus par les femmes, qu’il y ai mariage ou non. A la génération suivante, une fois la descendance assurée, on revient à l’usage normal des visites.

Maîtresse et serviteur : quand les mosos vivent en couple

Toutefois, les résidences virilocales (chez l’homme) et uxorilocales (chez la femme) sont dissymétriques. Lorsqu’une femme habite dans la maisonnée d’un homme, elle y devient la maîtresse, l’intendante respectée de la vie domestique. En revanche, lorsqu’un homme demeure dans la maisonnée d’une femme, il en devient le serviteur exploité pour sa main-d’œuvre. La fidélité n’étant jamais acquise, les cohabitations et les visites ostensibles sont amenées à se disloquer avec le temps, et les partenaires séparés reviennent alors à la pratique normative de la visite furtive. On revient donc à l’usage normal des visites.

Les différents types de relations sexuelles

Les relations sexuelles sont importantes, parce que pour la femme, c’est le moyen de faire des enfants, et pour l’homme un moyen d’attirer du bonheur sur la famille de celle qu’il visite.

- la visite furtive, la plus fréquente : nana sésé

La relation qui se noue s’appelle açia. Hommes et femmes affirment leur désir de nouer une açia, de façon égale, via une phrase directe, un sourire : « je m’empare de ta ceinture, si tu me souris tu es d’accord, si tu me la prends tu ne l’es pas ». L’homme va alors aller chez la femme pendant la nuit. Une femme n’a pas le droit d’aller chez un homme, et sera mal considérée si elle le fait (trop « ardente »). Elle serait alors traitée de « truie en chaleur ». Il n’est pas rare de voir plusieurs garçons demander à la fille s’ils peuvent rentrer ; le plus convainquant rentre. Parfois un garçon s’introduit par surprise ; la fille ne peut pas crier à cause de l’interdit de l’inceste. Elle doit donc lui dire clairement qu’elle ne veut pas. Le consentement est quelque chose de primordial.

La jalousie n’existe pas dans l’açia et ceux qui auraient une relation exclusive seraient mal vus. Plus on est joli-e, plus on a de partenaires. Il y a des cadeaux, de l’argent donné entre partenaires mais cela n’est pas assimilé à de la prostitution. S’il naît un enfant de cette relation, il reste donc chez sa mère. On peut savoir qui est son géniteur (si la femme n’avait qu’un açia), mais celui ci ne représente rien pour personne. C’est un étranger comme les autres. Açia est une relation privée, entre partenaires, qui s’arrêtera quand l’un des eux le veut. Ils sont açia le temps que dure la relation, plus ensuite et peuvent le redevenir. C’est interdit d’avoir des açia avant 13 ans et mal vu après 50 ans. Il est interdit de se disputer entre 2 personnes du même sexe pour une personne du sexe opposé.

- La visite ostensible, plus rare : gepié sésé

On commence toujours par la visite furtive, mais si on s’entend bien, on peut vouloir que ça dure, et alors on échange sa ceinture. La femme va alors en parler à la cheffe de sa lignée, et va s’organiser un repas où l’homme viendra voir cette cheffe de lignée. L’homme apporte des présents ; la cheffe de lignée donne à cet homme les présents de son amante. Il y a un devoir : c’est le privilège des relations sexuelles. Cela ne veut pas dire que l’açia n’existe plus ; simplement si un homme arrive chez une femme avec qui il est en visite ostensible, et que celle ci est avec un autre homme, celui ci doit s’en aller. Sinon il y a conflit. Chacun peut rompre quand il le veut.

- La cohabitation, très rare : ti dzï jï mao the

La cohabitation devient nécessaire quand il manque de femmes dans une lignée (pour faire des enfants), d’homme pour la main d’oeuvre. C’est celui ou celle qui manque de membres dans sa famille qui va aller chercher quelqu’un. Celui qui part cohabiter doit être sûr-e que sa lignée est d’accord. Ceux qui sont venus cohabiter gardent leur qualité consanguine. Il y a privilège sexuel entre les deux partenaires.

- Le mariage, exceptionnel : jï the ti dzï

Le conjoint ou conjointe doit être non consanguin. Le chef de la lignée preneuse va demander au chef de la lignée donneuse. Le mariage est un don, ou plutôt une vente. Celle/celui qui va habiter chez l’autre prend son nom. La famille de celui qui part reçoit une forte compensation : si il y a « divorce » elle doit rendre. Une épouse abandonnée par son mari ne peut revenir chez elle ; c’est tabou.

Une démographie auto-régulée

Paradoxalement, malgré leur grande et précoce liberté sexuelle, le taux de croissance de la population (+ 0.78 %) y serait le plus bas au monde. C’est pour cela que les Moso ne sont pas astreints à la loi de l’enfant unique. Leur autonomie leur permet d’avoir 3 à 4 enfants par femme indépendamment de la politique de contrôle de la population. La régulation démographique des Moso reste aujourd’hui encore un mystère. Les femmes moso expliquent qu’elles sont tout simplement attentives à leurs cycles de fertilité. Mais avec l’essor de la médecine moderne, elles optent de plus en plus pour les contraceptifs modernes : stérilet, implant, pilules…

Pas d’infanticide féminin

Contrairement au reste de la Chine, et dans toute société patriarcale traditionnelle, les naissances féminines sont préférées aux naissances masculines, afin d’assurer la continuité de la lignée d’une maison. Si la naissance d’une fille vient à manquer, alors on en adopte une, et vice-versa s’il manque de garçons. Les mères peuvent ainsi s’échanger leurs bébés excédentaires à leur naissance.

Gemu, déesse-mère des Moso, dans son temple sur sa montagne sacrée

Persécutions patriarcales

« Il n’y a pas d’aigles blancs, et il n’y a pas de Han gentils. » - proverbe Moso

Les empereurs Han, suivis par les communistes, ont toujours exercé de fortes pressions économiques et légales pour imposer les schémas familiaux traditionnels aux coutumes Moso. Après la chute du royaume de Dali devant les forces de la dynastie mongole des Yuan en 1253, les Naxis et les autres sociétés matriarcales ont été soumises à une intense pression quand les Chinois ont entrepris d’imposer des règles de comportement social compatibles avec les valeurs confucéennes.

« Le roi est le pilier de l’Etat, le mari est le pilier de la famille, l’époux est le pilier de l’épouse. » - Confucius, VIe siècles av-JC.

« suicides pour l’amour » des indiens de la Chine

La littérature Naxi décrit douloureusement les vagues de « suicides pour l’amour » provoquées par l’imposition des mariages arrangés par les autorités Han. Pendant l’expansion de l’empire chinois, les Mosuo ont été traités aussi brutalement que l’ont été les Indiens nord-américains. Les Mosuo et d’autres groupes ethniques non-Chinois marginalisés ont pu s’appeler les Indiens de la Chine. Mais, contrairement à la majorité des autres ethnies autrefois matriarcales qui ont cédé à la pression sociale de l’envahisseur et se sont peu à peu transformées en sociétés patriarcales, les Moso ont tenu bon, et dans leur région éloignée, ils ne pouvaient pas être forcés à le faire.

Les mongoles ont-ils apporté le mariage, le féodalisme et le bouddhisme ?

Au XIIIe siècle, Kubilaï Khan et ses armées mongoles aurait établit son quartier général dans le sud du lac Lugu. Un gouvernement féodal aurait suivi lorsque les officiers et les troupes auraient stationné ici. Kubilaï Khan aurait introduit le bouddhisme tibétain, aurait renforcé les lois de l’administration civile, accompagné de principes religieux autour du lac et de Yongning. C’est à cette période que la pratique du mariage monogamique pratiquée par les officiers de l’armée mongole s’est répandue parmi les Mosuo, en particulier dans les villages de Yankouba et Tuodian. Cependant, cette version est celle véhiculée tardivement par la propagande des gardes rouges auprès des Mosuo lors de la révolution culturelle. Aucun élément archéologique ne vient attester la présence des mongoles dans cette région.

La fin de l’aristocratie patriarcale Moso

Une autre version raconte qu’après 1656, les Qing exigèrent que la chefferie du Tusi (le chef Moso) devienne héréditaire de père en fils, signifiant par là que le chef était dans l’obligation de se marier pour transmettre la charge à sa progéniture, avec obligation pour la femme de demeurer chez le mari (comme dans Tristan et Iseult). Mais les Moso ont conservé le principe de la consanguinité matrilinéaire et la pratique de la visite furtive, tout en satisfaisant formellement aux exigences de l’Empire. L’institution du mariage du chef, qui créa une stratification tripartite de la société Moso, prit fin en 1956 avec l’avènement du Communisme.

La ville de Lijiang convertie à la vertu par les armes

La ville la plus proche du lac Lugu est Lijiang, de plus d’1 millions d’habitants, à 7 heures d’une unique route escarpée et dangereuse. L’ethnie principale est celle des Naxi qui vécurent eux aussi selon des mœurs matriarcales. Une version raconte que c’est seulement au 18ème siècle que l’empire chinois envoya ses armées pour convertir de force à la paternité et au mariage ces  »barbares aux mauvaises mœurs ». Systématiquement, les mariages s’arrangeaient entre familles de même rang social, et donc par intérêts économiques ou politiques. Les couples aux amours interdits fuirent en masse, se cachèrent dans les forêts et les montagnes, ou se suicidèrent. C’est ainsi que Lijiang fût surnommée  »la ville des amours perdus ». C’est parce qu’ils vivent dans des régions montagneuses reculées et inaccessibles que les Moso furent épargnés par la mondialisation patriarcale.

Suicides par amour anti-mariage

suicide pour l'amour - jade water villageLes amoureux, dans l’impossibilité de se marier librement se rendaient alors au pied du mont Yulong, sur une prairie d’altitude où ils se suicidaient par amour. Ce type de suicide est un aspect important des coutumes matrimoniales traditionnelles de Lijiang. Soit ils se pendaient à un arbre, soit ils s’attachaient ensemble avec une corde et se jetaient à l’eau, soit ils avalaient une boulette d’opium ou bien une sorte d’herbe empoisonnée. Lorsque cette herbe agissait, elle gonflait leur gorge en les étouffant peu à peu, les empêchant de proférer un son pour appeler à l’aide. Une légende dit que ceux qui mouraient ainsi pouvaient accéder au Troisième royaume, peuplé de tigres doux comme des chats, où ils vivaient éternellement heureux.

Mariage matrilocal : l’adoption du gendre

Les Naxi de Baidi ont conservé le mariage matrilocal, dit de « l’adoption du gendre », c’est à dire que le mari va vivre chez son épouse. Pour contracter un mariage, c’est la famille de la fille qui fait venir une entremetteuse et demande en mariage le garçon à sa famille. Si celle-ci est d’accord, la famille de la fille envoie quelqu’un avec des cadeaux pour choisir un jour favorable pour le mariage. Quand le garçon quitte sa famille pour se marier, il doit pleurer abondamment.

Mariage arrangé patrilocal, rapt de l’épouse, dot, virginité

Chez les Naxi de Lijiang, la monogamie est aujourd’hui de rigueur. Les coutumes matrimoniales des Naxi de Lijiang ont subi l’influence des Han. Le mariage est arrangé par une entremetteuse. Au moment des récoltes, la fiancée vient donner un coup de main, mais les fiancés n’ont pas le droit d’avoir des relations intimes. Lors des noces, la mariée doit pleurer à grand bruit. Le couple ne peut pas dormir chez les parents de la fille : la mariage matrilocal est interdit. Le cinquième jour la mariée rentre toute seule chez ses parents pour recevoir leurs conseils. Le soir même, elle retourne chez son mari. Si la famille du garçon est trop pauvre pour offrir la dot et que la famille de la fille refuse le mariage, on peut avoir recours à la coutume du « rapt de l’épouse ». Lorsque les parents viennent réclamer leur fille chez son nouveau mari, ils entament alors une négociation discrète sur les prix.

Consanguinité anti-matrilinéaire adelphique

Dans la région de Sanba, près de Zhongdian, il reste encore le système de la « maison commune ». Les jeunes de quatorze ou quinze ans ont le droit de quitter leur parents pour aller conter fleurette dans la maison commune, mais ils doivent dormir séparément. Les Naxi de Sanba ont conservé la tradition du mariage endogamique (à l’intérieur d’un même clan). Les mariages entre cousins germains par la mère sont favorisés et les frères peuvent échanger leurs épouses (mariage panuléen/adelphique)… Selon les coutumes traditionnelles, le fils de l’oncle maternel a la priorité sur sa cousine qui n’a pas le droit de refuser la demande. Dans le matriarcat, toute relation sexuelle entre consanguins matrilinéaires est strictement interdite, elle est punie de mort chez les Moso.

Séduction et commensalité, mais chasteté avant le mariage

Avant de se marier, les garçons et les filles sont libres de se fréquenter sans relations sexuelles, et ils profitent des fêtes et de l’assemblée du temple pour se faire la cour. Les filles emmènent de la nourriture, les garçons demandent aux filles qui leur plaisent de leur donner à manger (commensalité synonyme de mariage) et c’est ainsi qu’ils font connaissance. Le soir ils se retrouvent au bord de la rivière et ils jouent de la guimbarde ou chantent pour exprimer leur amour. Mais les garçons et les filles n’ont pas le droit d’être assis face-à-face ou côte à côte. Il doit y avoir entre eux une rivière, ou au moins deux ou trois mètres de distance. Ils se font alors des promesses de mariage. Les Naxi de Zhongdian et de Weixi ont adopté le mariage monogame, mais ils conservent de nombreuses traces des coutumes matriarcales.

Communisme rouge contre communisme tribal

Bien entendu, les communistes combattirent aussitôt cette forme de communisme primitif. Les communistes, persuadés de la supériorité de la monogamie socialiste, tentèrent en vain d’imposer aux Na les « réformes matrimoniales » (1959-1974 et 1980-1990). « Du passé faisons table rase, gloire à la monogamie socialiste » écrivent les gardes rouges sur les maisons Moso, lorsqu’ils humilient les amants exhibés nus sur la place publique, enlevés de force de la couche de leurs amantes. Une fois la Révolution culturelle évanouie, les Moso retournèrent à leurs anciens usages.

Mariage d’amour néolocal

Les autorités encouragent depuis 1949 le mariage monogame, avec plus ou moins de succès. La relation azhu se transforme parfois en relation d’époux. Le mariage est célébré par un festin, les lamas viennent réciter les soutras, bénissent les mariés avec du beurre sur le front, les font manger dans un même bol avec les mêmes baguettes un testicule (symbole de l’union) d’une bête tuée pour l’occasion. Cette cérémonie s’appelle « la mariée boit du vin ». Les nouveaux époux peuvent ensuite avoir leur propre habitation. Chacune des parties a le droit de rompre les relations de mariage à tout moment. Cependant, quand il s’agit d’un mariage patrilocal, où l’épouse doit assurer l’avenir de la matrilignée d’une maison où il n’y a pas de filles, le divorce est très mal vu, et si l’épouse est répudiée, elle ne peut retourner dans sa maison maternelle, c’est le déshonneur.

Face au mondialisme forcé

Mais aujourd’hui encore, leur mode de vie est encore menacé. Le gouvernement chinois cherche par tous les moyens à le faire disparaître. Même si de nombreux jeunes travaillent en ville ou vivent du tourisme sur le lac, tous reviennent à la maison pour les fêtes de famille.

Retour au lac Lugu, Mère Matrie des Moso

Pas de père, pas d’école

Pour bénéficier des prestations sociales de l’Etat (par exemple l’école), le père de l’enfant doit être déclaré dans le livret de famille. Hors, c’est le mariage qui définit en Chine la paternité. Point de mariage, point de père, point d’école, ce qui ne dérange pas plus les Moso. L’administration délivre donc des certificats de mariage pour la moindre visite furtive. Et la mère doit déclarer ce géniteur officiel à la naissance de son enfant. Il arrive tout de même qu’aucun père ne soit déclaré, ou que l’oncle maternel soit déclaré en tant que géniteur… Cependant, les Mosuo obtiennent leur première carte d’identité vers leurs 18 ans, ce qui permet par exemple aux mères d’échanger leurs bébés excédentaires (trop de filles ou trop de garçons).

Le tourisme pour les mariés

Le tourisme se développe dans cette région. Des prêts bancaires avantageux sont accordés aux couples mariés. Symbole de l’amour (car sans mariage), le lac Lugu devient paradoxalement une destination privilégiée pour la lune de miel des Han. Lorsqu’interrogés, certains touristes chinois disent que les Mosuo ne sont en effet ni modernes (xiandairen) ni civilisés (wenming), les tenants explicitement comme un miroir négatif d’eux-mêmes. Ils sont alors considérés comme « barbare en besoin de civilisation, érotique en besoin de purification, ancien en besoin d’avancement ou enfantin en besoin d’éducation ».

Retrait d’argent autour du lac Lugu : Prévoir sur vous assez de liquidité car il est impossible de trouver un distributeur de billets qui accepte les cartes internationales Visa ou autres (uniquement les cartes chinoises Union Pay).

La paternité c’est moderne, le mariage c’est chic

La propagande est aussi une arme redoutable : école, TV, cinéma, magasines, internet… Les moso ont subi plusieurs campagnes de rééducation : on leur a expliqué les bienfaits du mariage, l’utilité du mari, les vertus de la fidélité conjugale, le rôle du père. Sous cette pression culturelle, et pour éviter d’être harcelé par les touristes chinois souffrant de misère sexuelle, les jeunes mosuo se prétendent désormais monogames et fidèles. Le mariage est désormais un phénomène de mode chez les Moso, contaminant 40% de leur population. Mais sans répression sexuelle, la nature humaine reprend toujours ses droits…

Le mariage en progression limitée

Aujourd’hui, sous la pression administrative et culturelle du gouvernement chinois, la vie en couple et le mariage sont en progression, mais tiennent difficilement du faite de la liberté des femmes et des anciens droits coutumiers.

  • 60% des familles sont matriarcales : les amants vivent séparément et pratiquent les visites furtives.
  • 33 % sont matrilinéaires et matrilocales : quand il n’y a pas assez d’hommes dans une maison, l’époux s’installe dans le clan de son épouse mais n’y a aucun droits. Celle-ci ne peut pas détenir le titre de Dabu, qu’elle perdrait aussitôt lors de son mariage.
  • 7% sont matrilinéaires mais patrilocales : quand il n’y a pas de filles dans une maison, son lignage est donc voué à l’extinction. L’épouse s’installe donc chez l’époux, ou plutôt chez sa mère, mais devient tout de même maîtresse de la maison, puisque c’est elle qui va assurer la matrilignée.

Chassez le naturel, il revient au galop !

Un oncle Moso s'occupe de ses neveux et nièces - Francesca Rosati FreemanOn a fait marier tout ce qui était mariable. Mais l’orage passé, les couples se sont défaits, et on est revenu aux anciennes coutumes. Le mariage étant déjà en voie de disparition dans la Chine moderne, comme dans tous les pays où les femmes ont été émancipées (exemple : 50% de célibataires en Algérie), dès les paillettes de la modernité retombées, les unions ne tiennent plus, le divorce se généralise. Chacun retourne dans son clan maternel. Les mères préfèrent finalement confier leurs enfants à leur frère plutôt qu’à leur mari, et les époux trouvent plus pratique d’élever leurs neveux que leur propre progéniture. Les couples préfèrent ainsi retourner à un mode de vie traditionnel leur permettant la liberté sexuelle et garantissant la paix dans le foyer.

Quand les autres ethnies copient les Moso

Les Pumi sont une autre ethnie tibéto-birmane qui côtoie les Moso. Généralement, les Pumi pratiquent un patriarcat monogame, quoique la polygamie soit pratiquée à Yongning, l’ancienne capitale Mosuo. A force de côtoyer les Moso, les Pumi ont fini par adopter leur système matriarcal, par la coutume des visites furtives. Désormais, ces familles sont basées sur la consanguinité matrilinéaire plutôt que sur l’alliance conjugale.

Vers le Meilleur des Mondes ?

Nos sociétés modernes, où le sexe hors mariage est désormais un slogan publicitaire, sont elles aussi de plus en plus  »sans père ni mari », mais hélas, aussi sans oncles… Dirigeons-nous réellement vers une authentique société matriarcale comme le prétendent nos féministes gynarchistes? Ou plutôt vers une société sans famille ni sentiments, comme nous l’annonçait le prophétique  »Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley ?

Sur le peuple Moso voir aussi…

——————————————————————————————————–——
Playslist de Vidéos (Matriarcat TV sur Youtube)
Découvrez les nombreux reportages dont le célèbre peuple Moso a fait l’objet. Le peuple Moso est la preuve qu’un véritable matriarcat est possible, libertin et avunculaire.
——————————————————————————————————–——
L’interview de Mme Yan Ruxian, docteur en ethnologie, au format .PDF :
La douceur idéale du matriarcat Moso

——————————————————————————————————–——
Livres :

  • Yang Erche Namu & Christine Mathieu –  »Adieu au lac mère »
  • Cai Hua –  »Une société sans père ni mari : les Na de Chine »
  • Ricardo Coler – « Le royaume des femmes »


——————————————————————————————————–——

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 2 989 autres abonnés