Matriarcat Moso (Chine) : un paradis sans père ni mari, mais pas sans oncles

Les Moso (sous groupe des Naxis [Na-hsi]) sont un petit peuple de 30 000 habitants du sud de la Chine, entre le Sichuan et le  le nord-ouest du Yunnan, autour de la ville de Lijiang, sur les contreforts de l’Himalaya. Leur district a été nommé Yongning en chinois, ce qui veut dire "Sérénité Eternelle"… C’est à se demander si les chinois ne leur envient finalement pas un peu leur culture.

Les chinois les ont surnommé Moso, ou Mosuo, les cowboy, à cause des chapeaux que portent les hommes. Les Naxis sont les descendants des anciennes tribus Qiang, qui ont migré vers le sud à partir du plateau de Qinghai, se sont établis au Sichuan et au Yunnan, et ont donné naissance à plusieurs peuples de langue tibéto-birmane dans la région. C’est le tout dernier peuple resté totalement "matriarcal". Les ethnologues le surnomment "le peuple fossile". Jusqu’à récemment, les enfants ignoraient l’identité de leur père. Leur découverte récente au milieu du siècle dernier remet en cause toutes les théories sociologiques académiques qui stipulent qu’il ne pourrait y avoir de société viable sans mariage, et que le complexe d’œdipe serait universel.

Un modèle pour l’avenir de l’humanité

Lors de son 50ème anniversaire, l’ONU a donné aux Moso le titre de communauté modèle. Parce qu’ici, selon des anthropologues, il n’y aurait pas de rapports de domination entre hommes et femmes, ni de ces querelles courantes dans les sociétés modernes concernant la propriété. Les Moso n’ont pas ressenti le besoin d’inventer des mots pour parler de guerre, de meurtre ou de prison.

« C’est le seul peuple au monde, à croire que le mariage détruit les familles. » – Christine Mathieu, Adieu au Lac Mère

Les principes de vie Moso

- pas de mariage : les enfants restent vivre chez leur mère toute leur vie.
- pas de paternité : les enfants sont élevés par les oncles, pas de complexe d’Oedipe.
- tout passe par la mère : nom, propriété…
- la sexualité est libre : chacun est libre d’avoir (en secret) autant d’amants qu’il le désire, et de changer à volonté.
- ils vivent en communisme familial : la propriété appartient à tout le clan familial, il n’y a pas d’héritage.

Une société sans père

La société Moso est matrilinéaire et matrilocale. Ce sont les filles qui héritent des noms de familles et des biens. Le mariage et la vie conjugale n’existent pas, le père n’est pas reconnu, et l’enfant est donc élevé par son oncle maternel. Les enfants connaissent leur mère, mais pas leur père, qui peut être n’importe lesquels des nombreux amants que les femmes sont libres de choisir, le modèle de rôle masculin étant donné par l’oncle maternel. Marco Polo avait déjà noté cet usage qui permettaient aux visiteurs et aux étrangers d’avoir des relations sexuelles avec les femmes si elles étaient consentantes. Ils pensent que le sperme ne contribue en rien à la fabrication de l’enfant. Il n’y a pas dans la langue de terme pour désigner un mari ou un père. Le clan est constitué exclusivement par la matrilignée. Un homme Moso a ses droits et devoirs envers la maison de sa mère, pas dans la maison de son amoureuse, où il est seulement un invité.

L’homme arrosoir et les "gens du même os"

Les gens qui descendent d’une même ancêtre, qui forment une même matri-lignée, sont appelés « les gens du même os ». Pour les Moso, les caractères héréditaires sont contenus dans les os, et sont transmis par les femmes. La croyance selon laquelle « l’os » de la femme transmet les caractères héréditaires, différencie les Na des Han (l’ethnie chinoise majoritaire) et des Tibétains, pour lesquels l’os vient de l’homme et la chair de la femme. Ils disent que « si la pluie ne tombe pas du ciel, l’herbe ne peut pas pousser », et ils expliquent que, dans l’accouplement, le but de la femme est d’avoir des enfants et celui de l’homme est à la fois de s’amuser et de faire acte de bienfaisance vis-à-vis de la femme (et de sa lignée) en l’arrosant.

Dissocier le père et la loi

Le matriarcat Na (Moso) de chine par René Bickel - sans père mais pas sans oncle maternelL’originalité du système de parenté des Moso réside donc dans le fait que les fonctions paternelles habituelles de représentant de la loi et de partenaire sexué sont totalement dissociées, l’une étant assurée par la mère et ses frères (les oncles maternels des enfants), l’autre par des anonymes.

Solidarité inter-générationnelle

Toute la descendance de lien maternelle reste vivre ensemble, toute leur vie, sur plusieurs générations. Les jeunes prennent ainsi soin des anciens. Il n’y a pas de maisons de retraite. La propriété est collective au clan, gérée par les femmes, et sous la responsabilité de la matriarche. La propriété se transmet de génération en génération sans aucune procédure juridique. Il n’y a donc pas d’héritage, ni de guerres d’héritage. C’est ce qu’on appelle le communisme primitif.

Les 3 piliers du matriarcat Moso sont donc :
- matrilinéarité : toute transmission (nom de clan, héritage, pouvoir…) se fait par la mère.
- matrilocalité : la vie sociale s’organise autour de la mère.
- avonculat : l’éducation de l’enfant est assurée par l’oncle maternel, le frère de la mère.

Un sexisme harmonieux

Le matriarcat Moso n’a rien à voir avec la gynarchie féministe. Il s’agit bien ici d’une société sexiste, où hommes et femmes ont chacun des fonctions et des droits différents. Les femmes sont plutôt responsables de toute l’économie domestique (foncier, immobilier, agriculture…). Les hommes gardent en général le pouvoir politique, et gèrent les affaires extérieures au clan. On parlera plutôt de système matricentré ou matristique, car la mère n’est pas au-dessus mais au centre de la société.

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L’oncle et la mère, chefs de famille

Le partage des tâches entre hommes et femmes est réglé avec précision, d’une façon qui varie beaucoup d’une localité à l’autre (les coutumes au bord du lac Lugu ne sont pas exactement les mêmes que dans la plaine de Yongning voisine). Au lac Lugu, les femmes en groupe assurent l’essentiel du travail pour la subsistance quotidienne. Les femmes organisent l’ensemble de la société, les hommes organisent surtout le travail agricole, où plusieurs familles coopèrent, et réalisent les travaux de force comme le labour.

Au sein de chaque matrilignée, il existe deux chefs (dabu), un homme et une femme : « le chef masculin s’occupe des affaires extérieures, le chef féminin se charge des affaires intérieures ». Ils partagent l’autorité, ne jouissent pas de privilèges particuliers mais travaillent plus que les autres. Pour être chef, deux conditions sont requises : compétence et impartialité. L’autorité découle du mérite personnel et la capacité individuelle prime sur tout. Les ascendants ont le devoir de transmettre aux descendants les connaissances morales et techniques, séparément pour les deux sexes : les femmes pour les filles et les hommes pour les garçons.

Ce sont des femmes qui ont entre quarante et soixante ans qui sont généralement choisies par les membres clan pour être matriarche, appelée "dabou". Avec l’aide de ses sœurs, elle gère les affaires sociales, économiques et la maison-clan. Elle gère les réserves et distribue les repas, et chaque jour elle fait les offrandes aux ancêtres. Elle est l’administratrice de toutes les possessions du clan: la maison, les champs, les animaux et la nourriture domestique, aussi bien que les chevaux, qui sont la plupart du temps employés par les hommes du clan, ses frères et les fils.

Toutes les marchandises sont remises entre ses mains: Les récoltes des champs, les fruits des jardins, les poissons et les animaux chassés ainsi que les marchandises et l’argent qui ont pu être gagnés par les hommes avec les caravanes des hommes. Elle distribue aussi ces marchandises, s’inquiétant du bien-être de chaque membre de la famille étendue. Le chef féminin organise le travail aux champs et au foyer. Elle programme le travail agricole, se pose en tant qu’hôte pour les invités, et enfin fait office de prêtresse de la maison-clan pendant les cérémonies importantes de la famille, comme la fête de d’initiation des filles et les cérémonies funèbres pour les défunts.

Un de ses frères, choisi pour être le représentant du clan, l’aide en organisant les affaires extérieures, qui impliquent la communication avec les voisins et la planification du travail des hommes. Le chef masculin se charge de tout ce qui touche aux rapports avec des étrangers en ce qui concerne la terre, le bétail, les entraides entre voisins et il représente sa lignée vis-à-vis des autres lignées. Mais toute grande décision concernant une matri-lignée ou une maison, la cession ou la location de terres par exemple, implique un débat entre tous les membres de la lignée, hommes et femmes avant toute décision.

Les différents âges de la femme : rôles et fonctions

  • 1ère génération : Les femmes de cette génération ont entre 60 et 80 ans. Elles pratiquent le culte des ancêtres.
  • 2ème génération : ces femmes ont entre 40 et 60 ans. Elles s’inquiètent des affaires sociales,économiques et de la maison-clan. Une femme d’un groupe de soeurs a été choisie par les membres clan pour être la matriarche.
  • 3ème génération : Cette jeune génération des femmes effectue le travail dur dans les domaines et les jardins. Elles sont également occupées avec l’amour, la grossesse, et la maternité. Leur coutume traditionnelle devait avoir le mariage mutuel entre deux clans, mais cette forme a cessé d’exister.

La maison-mère

Les maisons traditionnelles Moso sont en bois, soutenues par des poutres faites de troncs d’arbres massifs, de forêts d’altitude aujourd’hui disparues par la "grâce" des coupes du gouvernement communiste. Elles sont claires et spacieuses, environ 180m², répartis autour d’une cour intérieure. Des bannières bouddhistes flottent au vent devant l’entrée. Il existe une pièce spéciale qui s’appelle "salle de la mère" et qui est le cœur de la maison et de la culture Moso: c’est à la fois une salle à manger, un salon de réception, un lieu de détente et de prière.

Religion totémique des déesses-mères

C’est le premier système familial qu’a connu l’humanité. On en retrouve des traces dans toutes les traditions du monde. Son origine fut l’ignorance du lien entre la sexualité et la reproduction, donnant à la femme le statut sacré d’unique procréatrice, la parthénogenèse (culte des déesses-mères).

La famille Moso : sans père ni mari, mais pas sans oncleLes premiers Naxis adoraient les forces de la nature, l’eau, le tonnerre, le soleil, la lune, le feu, etc., mais leur principal culte était dédié à "la fertilité de la femme". La nature est considérée comme femelle, comme la grande Créatrice. Ils vénèrent de nombreuses déesses-mères : Mère Lac Shinami (Lu Gu en chinois), déesse de la maternité, Mère Montagne Gun Mu, déesse de l’amour… Ils portent le nom totémique de leur clan : Mère Arbre, Mère Tigre, Mère Aigle, Mère Puma…

Par ailleurs, le chien est l’animal totémique principal du peuple Moso, il est interdit de le manger ou de le maltraiter, c’est un membre de la famille à part entière. Une légende raconte qu’autrefois, le chien avait une longévité bien plus grande que celle de l’homme. Il l’échangea avec lui contre sa protection et bienveillance.

Ainsi les Mosos pratiquent un shamanisme animiste mélangé avec le bouddhisme tibétain de leurs envahisseurs. D’ailleurs, le shaman est un homme. Il est le gardien de la tradition orale Moso. Il connait par coeur l’histoire de son peuple qu’il récite pendant 6 jours consécutifs.

Écritures Moso et Naxi

Au VIIIème siècle, les Naxis ont inventé une écriture picturale qu’ils ont utilisé pour leur histoire, leur religion et leurs coutumes. Cette écriture, la religion Naxi et leurs chamans ont tous pris le nom de Dongba. La religion Dongba était semblable à la religion Bôn qui a précédé le Lamaïsme au Tibet.

L’écriture Daba est un système pictographique utilisé pour transcrire la langue Mosuo, un dialecte du Naxi. C’est un des trois systèmes d’écriture pictographique encore vivants aujourd’hui. Les deux autres sont donc l’écriture Dongba, utilisée par les Naxis, et l’écriture Shuishu, utilisé par les Shui.

Les Naxi possédent donc leur propre écriture. Ce qui ne cesse de surprendre et conduit à considérer cette culture comme remarquable, c’est que les ancêtres des Naxi aient pu créer un système d’écriture de plus de deux mille caractères, en utilisant des pictogrammes spéciaux pour exprimer leurs coutumes et transcrire leurs écrits. Comme dans le hiéroglyphe, chaque caractère équivaut à un mot, mais ici le dessin représente le mot de façon graphique et non abstraite. La plupart des mots représentés sont en rapport avec le mode de vie ancestral des Naxi, et concernent l’agriculture, la nature, la religion ou la guerre. L’écriture naxi, qui à environ mille ans est restée originelle.

Égalité entre les sexes

Les relations femmes – hommes dans la société Mosuo sont particulièrement égalitaires. En effet, les femmes sont considérées comme « la source » et comme les garantes d’une certaine constance. Les hommes par contre, « les voyageurs » sont ceux qui sont exposés aux changements. La mère représente l’origine de la vie et de la société. La culture matriarcale des Mosuo met l’accent sur la position de la femme, ce qui ne veut pas dire que celle de l’homme soit dépréciée. Ceci se reflète dans les modèles de famille, dans les modèles économiques, dans les modèles d’union, qu’ils soient polygames ou monogames, ainsi que dans les sentiments qui s’expriment le plus dans cette société.

Initiation à l’âge adulte

Le rituel de la puberté, célébré au cours des festivités du Nouvel An, constitue l’événement le plus important de la vie : garçons et filles qui ont eu treize ans dans l’année deviennent membres à part entière de la société. À partir de ce moment, garçons et filles acquièrent le droit de participer aux activités sociales… et amoureuses. Voici quelques étapes de ce rituel complexe.

Le pilier droit féminin

La mère préside pour la fille qui se tient debout à côté du pilier droit de la maison, pilier qui symbole le féminin. La mère (ou la grand-mère) aide la fille à revêtir de nouveaux habits : jupe, veste et ceinture. Avant l’âge de treize ans, garçons et filles sont habillés de la même façon avec une robe en lin. Après les prières, la grand-mère offre un bijou à la fille, tandis que les autres participants lui offrent de l’argent et lui souhaitent prospérité et beaucoup d’enfants. À partir de ce moment, la fille laisse pousser ses cheveux.

Le pilier gauche masculin

Le rituel pour le garçon est présidé par l’oncle ou le grand-oncle maternel. Le garçon se tient à côté du pilier gauche qui symbolise le masculin. L’oncle revêt le garçon d’un pantalon, d’une veste, d’une ceinture, d’un chapeau et d’une paire de bottes. Après le rituel, le garçon tresse une poignée de cheveux sur le crâne en réalisant une natte d’environ 20 cm qui pend derrière ou est gardée sous le chapeau pendant toute sa vie. Dans la conception des Moso, c’est un signe de longévité.

Une majorité sexuelle précoce

À l’intérieur des maisons, les hommes dorment autour du foyer dans la pièce centrale, et les femmes ont chacune leur chambre séparée, dont une porte donne sur l’extérieur afin de recevoir discrètement leurs amants. Les filles Moso sont majeures à 13 ans. A l’issue d’une grande fête, où la jeune femme réincarne une ancêtre, sa mère lui donne alors une chambre individuelle, la "babahuago" ou "chambre des fleurs", où elle a le droit de faire venir qui elle désire, sans rendre de compte à personne. Par soucis de pudeur, les amants entrent par la fenêtre, ou par un escalier de service aménagé à cet effet. Seuls l’amant officiel, présenté à la famille, à le droit de venir par l’entrée principale et de dîner avec la famille. L’homme s’introduit dans la chambre de la femme vers minuit et repart à l’aube afin que personne ne l’aperçoive. Hommes et femmes jouissent d’une égalité totale, chacun(e) ayant le droit d’accepter ou de refuser la relation qui peut durer une ou plusieurs nuits, des semaines ou des mois… Mais une asymétrie existe tout de même entre les partenaires : c’est toujours l’homme qui rend visite à la femme et non l’inverse, par mesure de sécurité pour la femme.

Liberté amoureuse

Mariage ambulant ou visite furtiveHommes et femmes peuvent avoir autant de relations que désirés, et changer à volonté, sans avoir de comptes à rendre à personne. Seul l’inceste est interdit et puni de mort. Si certains Moso affirment n’avoir eut dans leur vie que quelques relations, il n’est pas rare d’entendre jeunes femmes et jeunes hommes affirmer en avoir eut des centaines ! La drague et la séduction sont un art de vivre. Les amants ne vivent donc pas ensemble. Les femmes Moso nous affirment que cela garantit la paix dans le foyer. Selon elles, la vie conjugale est source de conflits. Il n’y a donc pas véritablement de couple, et donc pas de fidélité, d’autant plus que l’identité du père est secondaire.

"Qui partage le même lit, ne partage pas le même bol".

Le tabou de l’inceste

Le mot “inceste”  n’existant pas dans leur vocabulaire, les Na utilisent plutôt des expressions telles que « se conduire comme des animaux » ou « ne pas connaître les règles ». Une particularité étonnante de la prohibition de l’inceste est l’interdiction d’évocation sexuelle. Par l’intermédiaire de leurs ascendants de même sexe, les enfants, dès l’âge de sept ans, apprennent qu’il ne faut pas parler de sexualité, ni même partager affects ou émotions avec les consanguins de sexe opposé. La prohibition de l’inceste, pour les consanguins vivant toute leur vie sous le même toit, est renforcée jusqu’à l’interdiction d’évocation sexuelle.

Il est rigoureusement interdit de parler avec un frère ou une sœur, ou tout autre consanguin cohabitant, de ses aventures et relations amoureuses. Il est aussi interdit de se baigner avec ses frères et ses oncles, pour les femmes, et avec ses sœurs, ses tantes et sa mère, pour les hommes. Ainsi aussi, lors des rondes villageoises, il n’est pas permis aux hommes et aux femmes de la même maisonnée de danser côte à côte. Ainsi enfin, la télévision doit être regardée soit par les hommes, soit par les femmes de la maisonnée, car à tout moment, une scène romantique pourrait apparaître à l’écran. Il leur est également interdit d’être photographiés ensemble ou de parcourir le même chemin pendant la nuit. La consanguinité constitue ainsi un fait social différent de la consanguinité biologique.

Bals populaires en l’honneur de la déesse de l’amour

Une fois par an, les jeunes de la région vont à un pèlerinage à leur montagne sacrée. Là, ils ont un festival de danse, l’équivalent de nos Fest Noz bretons,  le Joho, pour honorer Gun mu, la grande déesse-mère montagne de l’amour. À cette occasion, les jeunes femmes choisissent un nouvel amoureux parmi les jeunes hommes. Les hommes ne font pas le choix eux-mêmes. Pendant la danse, ils grattent la paume de la main de celle qu’ils convoitent. Si celle-ci laisse sa main, cela signifie qu’elle est consentante pour le recevoir chez elle après le bal…

Libertinage pudique

Un homme peut passer la nuit avec une femme, mais le matin il rentre chez sa mère où il habite normalement. Les hommes quittent le soir la maison de leur mère pour rejoindre discrètement le lit d’une de leurs amantes, qui elles aussi restent vivre en sécurité chez leur mère. C’est la tradition du Zohun"visites furtives""mariage ambulant", ou "mariage à pied". Plus l’amant vient de loin, et plus le prestige de la femme est grand. Cette mesure prévient ainsi contre la consanguinité. Les Moso sont très pudiques, et ne montrent donc en publique aucun signe d’affection. La plupart des relations amoureuses restent secrètes. Il est difficile de savoir qui fréquente qui. Il n’y a donc ni jalousie, ni possessivité, ni violences sexuelles.

« Chez nous, la jalousie et la possessivité, c’est honteux, c’est être faible, on appelle ça "boire du vinaigre ". »

Pluralisme sexuel

Les partenaires, qui se désignent mutuellement açia, « ceux qui couchent ensemble », ne peuvent être dits amants, car ils ne sont açia que le temps de l’acte sexuel qui les rapproche. La liberté sexuelle entre non-consanguins est totale et chacun peut avoir plusieurs açia, même au cours d’une nuit. Ainsi, pendant une seule nuit, une femme attrayante peut recevoir deux ou trois amants, et vive versa un homme séduisant peut rendre visite à plusieurs femmes. Selon l’éthique dominante, la fidélité est honteuse car elle implique un commerce, voire un chantage. Dans ce réseau de multi-partenariat, toute tentative de monopoliser un partenaire est jugée stupide et même honteuse : « le village se moquera [d’eux] pour un bon bout de temps ». Il est par conséquent facile d’initier ou de mettre un terme à la relation. La sexualité étant réellement libre, abondante et surtout gratuite, il n’y a ni frustrations, ni prostitution, ni aucune marchandisation du sexe.

"Chez nous, seuls les sentiments comptent. La situation de chacun n’entre jamais en jeux".

Le matriarcat Na (Moso) de chine par René Bickel - libertinage pudique

Relations prolongées : pouvoir manger ensemble

Certes, tisese (visite furtive) n’est pas l’unique pratique connue des Moso. Lorsqu’un homme et une femme éprouve de l’inclination partagée, ils s’adonnent à une visite ostensible, « marcher ouvertement », qui implique des dons réciproques et surtout une commensalité commune. Le visiteur, désormais appelé dhu zï « partenaire », peut s’attarder le soir en présence de ses beaux-frères et même partager un repas avec eux. Dans la visite ostensible ou ouverte, l’homme n’est pas obligé d’éviter les membres de la lignée de la femme. Cette visite, qui n’implique aucun partage économique, n’exclut pas la pratique de la visite furtive avec d’autres partenaires.

Concubinage économique temporaire

Enfin, dans certains matrilignages, tels que ceux des aristocrates et des riches, ou encore dans ceux qui manquent cruellement de main-d’œuvre masculine ou féminine, les Moso s’adonnent à la cohabitation. On réside alors ensemble non seulement pour vivre maritalement, mais aussi et surtout pour coopérer économiquement. La modalité de la cohabitation implique, elle, que les partenaires passent ensemble non seulement la nuit mais aussi la journée, « partageant le même pot et le même feu », formant ainsi une unité économique. Il existe toujours un privilège sexuel mutuel dont la transgression est réprimandée seulement si elle est découverte.

La cohabitation représente une solution de crise temporaire lorsqu’il manque un membre dans une lignée. Sa fonction – tout comme l’adoption – est celle de pallier à ce manque qui pourrait menacer la survie de la lignée. La cohabitation a donc pour but la perpétuité de la maisonnée et, en dehors de ce contexte, elle est réprouvée, voire interdite. A la génération suivante, une fois la descendance assurée, on revient à l’usage normal des visites.

Maîtresse et serviteur : quand les mosos vivent en couple

Toutefois, les résidences virilocales (chez l’homme) et uxorilocales (chez la femme) sont dissymétriques. Lorsqu’une femme habite dans la maisonnée d’un homme, elle y devient la maîtresse, l’intendante respectée de la vie domestique. En revanche, lorsqu’un homme demeure dans la maisonnée d’une femme, il en devient le serviteur exploité pour sa main-d’œuvre. La fidélité n’étant jamais acquise, les cohabitations et les visites ostensibles sont amenées à se disloquer avec le temps, et les partenaires séparés reviennent alors à la pratique normative de la visite furtive. on revient à l’usage normal des visites.

Les différents types de relations sexuelles

Les relations sexuelles sont importantes, parce que pour la femme, c’est le moyen de faire des enfants, et pour l’homme un moyen d’attirer du bonheur sur la famille de celle qu’il visite.

- la visite furtive, la plus fréquente : nana sésé

La relation qui se noue s’appelle açia. Hommes et femmes affirment leur désir de nouer une açia, de façon égale, via une phrase directe, un sourire : "je m’empare de ta ceinture, si tu me souris tu es d’accord, si tu me la prends tu ne l’es pas". L’homme va alors aller chez la femme pendant la nuit. Une femme n’a pas le droit d’aller chez un homme, et sera mal considérée si elle le fait (trop « ardente »). Elle serait alors traitée de "truie en chaleur". Il n’est pas rare de voir plusieurs garçons demander à la fille s’ils peuvent rentrer ; le plus convainquant rentre. Parfois un garçon s’introduit par surprise ; la fille ne peut pas crier à cause de l’interdit de l’inceste. Elle doit donc lui dire clairement qu’elle ne veut pas. Le consentement est quelque chose de primordial.

La jalousie n’existe pas dans l’açia et ceux qui auraient une relation exclusive seraient mal vus. Plus on est joli-e, plus on a de partenaires. Il y a des cadeaux, de l’argent donné entre partenaires mais cela n’est pas assimilé à de la prostitution. S’il naît un enfant de cette relation, il reste donc chez sa mère. On peut savoir qui est son géniteur (si la femme n’avait qu’un açia), mais celui ci ne représente rien pour personne. C’est un étranger comme les autres. Açia est une relation privée, entre partenaires, qui s’arrêtera quand l’un des eux le veut. Ils sont açia le temps que dure la relation, plus ensuite et peuvent le redevenir. C’est interdit d’avoir des açia avant 13 ans et mal vu après 50 ans. Il est interdit de se disputer entre 2 personnes du même sexe pour une personne du sexe opposé.

- La visite ostensible, plus rare : gepié sésé

On commence toujours par la visite furtive, mais si on s’entend bien, on peut vouloir que ça dure, et alors on échange sa ceinture. La femme va alors en parler à la cheffe de sa lignée, et va s’organiser un repas où l’homme viendra voir cette cheffe de lignée. L’homme apporte des présents ; la cheffe de lignée donne à cet homme les présents de son amante. Il y a un devoir : c’est le privilège des relations sexuelles. Cela ne veut pas dire que l’açia n’existe plus ; simplement si un homme arrive chez une femme avec qui il est en visite ostensible, et que celle ci est avec un autre homme, celui ci doit s’en aller. Sinon il y a conflit. Chacun peut rompre quand il le veut.

- La cohabitation, très rare : ti dzï jï mao the

La cohabitation devient nécessaire quand il manque de femmes dans une lignée (pour faire des enfants), d’homme pour la main d’oeuvre. C’est celui ou celle qui manque de membres dans sa famille qui va aller chercher quelqu’un. Celui qui part cohabiter doit être sûr-e que sa lignée est d’accord. Ceux qui sont venus cohabiter gardent leur qualité consanguine. Il y a privilège sexuel entre les deux partenaires.

- Le mariage, exceptionnel : jï the ti dzï

Le conjoint ou conjointe doit être non consanguin. Le chef de la lignée preneuse va demander au chef de la lignée donneuse. Le mariage est un don, ou plutôt une vente. Celle/celui qui va habiter chez l’autre prend son nom. La famille de celui qui part reçoit une forte compensation : si il y a « divorce » elle doit rendre. Une épouse abandonnée par son mari ne peut revenir chez elle ; c’est tabou.

Une démographie auto-régulée

Paradoxalement, malgré leur grande et précoce liberté sexuelle, le taux de croissance de la population (0.78 %) y serait le plus bas au monde. C’est pour cela que les Moso ne sont pas astreints à la loi de l’enfant unique. La régulation démographique des Moso reste aujourd’hui encore un mystère. Les naissances féminines sont préférées aux naissances masculines. Si la naissance d’une fille vient à manquer pour assurer la continuité du clan, alors celui-ci en adopte une; et vice-versa s’il manque de garçons pour élever les enfants. Il peut s’agir de l’amante d’un des fils de la famille. C’est le principe originel du mariage : l’adoption de l’amante par la famille de l’amant pour lui assurer une descendance.

Persécutions patriarcales

"Il n’y a pas d’aigles blancs, et il n’y a pas de Han gentils." - proverbe Moso

Les empereurs Han, suivis par les communistes, ont toujours exercé de fortes pressions économiques et légales pour imposer les schémas familiaux traditionnels aux coutumes Moso. Après la chute du royaume de Dali devant les forces de la dynastie Yuan en 1253, les Naxis et les autres sociétés matriarcales ont été soumises à une intense pression quand les Chinois ont entrepris d’imposer des règles de comportement social compatibles avec les valeurs confucéennes.

"Le roi est le pilier de l’Etat, le mari est le pilier de la famille, l’époux est le pilier de l’épouse." – Confucius, VIe-Ve siècles av-JC.

La littérature Naxi décrit douloureusement les vagues de "suicides pour l’amour" provoquées par l’imposition de l’idéal confucéen des mariages arrangés par les autorités Han. Pendant l’expansion de l’empire patriarcal Han chinois, les Mosuo ont été traités aussi brutalement que l’ont été les Indiens nord-américains. Les Mosuo et d’autres groupes ethniques non-Chinois marginalisés ont pu s’appeler les Indiens de la Chine. Mais, contrairement à la majorité des autres ethnies autrefois matriarcales qui ont cédé à la pression sociale de l’envahisseur et se sont peu à peu transformées en sociétés patriarcales, les Moso ont tenu bon, et dans leur région éloignée, ils ne pouvaient pas être forcés à le faire.

L’ancienne ville immorale convertie à la vertu par les armes

La ville la plus proche du royaume Moso est Li Jiang, plus d’1 millions d’habitants, en contre-bas dans la vallée. Elle fut autrefois elle aussi matriarcale, jusqu’au 18ème siècle, lorsque l’empire chinois envoya ses armées pour convertir de force à la patrilinéarité, au mariage, à la fidélité et au culte de la virginité ces "barbares aux mœurs immorales". Automatiquement, les mariages se faisant entre familles de même rang social, donc par intérêts politico-financiers, arrangés ou forcés, les couples aux amours interdits fuirent en masse, se cachèrent dans les forêts et les montagnes, ou se suicidèrent. C’est ainsi que Li Jiang fût surnommé "la ville des amours perdus". C’est parce qu’ils vivent dans des régions montagneuses reculées et inaccessibles que les Moso furent épargnés par la mondialisation patriarcale.

La fin de l’aristocratie patriarcale Moso

Après 1656, les Qing exigèrent que la chefferie du Zhifu (le chef Moso) devienne héréditaire, signifiant par là que le chef était dans l’obligation de se marier pour transmettre la charge à sa progéniture, avec obligation pour la femme de demeurer chez le mari (comme dans Tristan et Iseult). D’autres sources indiquent que ce sont les troupes mongoles du Kubilai Khan qui auraient convertit au XIIIe siècle quelques villages alentours. Mais les Moso ont conservé le principe de la consanguinité matrilinéaire et la pratique de la visite furtive, tout en satisfaisant formellement aux exigences de l’Empire. L’institution du mariage du chef, qui créa une stratification tripartite de la société Moso, prit fin en 1956 avec l’avènement du Communisme.

Communisme rouge contre communisme tribal

Bien entendu, les communistes combattirent aussitôt cette forme de communisme primitif. Les communistes, persuadés de la supériorité de la monogamie socialiste, tentèrent en vain d’imposer aux Na les « réformes matrimoniales » (1959-1974 et 1980-1990). "Du passé faisons table rase, gloire à la monogamie socialiste" écrivent les gardes rouges sur les maisons Moso, lorsqu’ils humilient les amants exhibés nus sur la place publique, enlevés de force de la couche de leurs amantes. Une fois la Révolution culturelle évanouie, les Moso retournèrent à leurs anciens usages.

Face au mondialisme forcé

Mais aujourd’hui, leur mode de vie est encore menacé. Le gouvernement chinois cherche par tous les moyens à le faire disparaître. La première méthode s’avérant peu efficace, il tente désormais par le biais de la finance. Le tourisme se développe dans cette région. Des prêts bancaires avantageux sont accordés aux couples mariés. La propagande est aussi une arme redoutable : école, TV, cinéma, magasines… Les moso ont subi plusieurs campagnes de rééducation: on leur a expliqué les bienfaits du mariage, l’utilité du mari, les vertus de la fidélité conjugale, le rôle du père. Le mariage est désormais un phénomène de mode chez les Moso, contaminant 25% de leur population.

Chassez le naturel, il revient au galop !

Un oncle Moso s'occupe de ses neveux et nièces - Francesca Rosati FreemanOn a fait marier tout ce qui était mariable. Mais l’orage passé, les couples se sont défaits, et on est revenu aux anciennes coutumes. Dès les paillettes de la modernité retombées, les unions ne tiennent plus. Les mères préfèrent finalement confier leurs enfants à leur frère plutôt qu’à leur mari, et les époux trouvent plus pratique d’élever leurs neveux que leur propre progéniture. Les couples préfèrent ainsi retourner à un mode de vie traditionnel leur permettant la liberté sexuelle et garantissant la paix dans le foyer. Nos sociétés modernes, où le sexe hors mariage est désormais un slogan publicitaire, sont elles aussi de plus en plus "sans père ni mari", mais hélas, aussi sans oncles… Dirigeons-nous réellement vers une authentique société matriarcale comme le prétendent nos gynarchistes, ou plutôt vers une société sans famille ni sentiments, comme nous l’annonçait le prophétique "Meilleur des mondes" d’Aldous Huxley ?

Sur le peuple Moso voir aussi…

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Playslist de Vidéos (Matriarcat TV sur Youtube)
Découvrez les nombreux reportages dont le célèbre peuple Moso a fait l’objet. Le peuple Moso est la preuve qu’un véritable matriarcat est possible, libertin et avunculaire.
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L’interview de Mme Yan Ruxian, docteur en ethnologie, au format .PDF :
La douceur idéale du matriarcat Moso

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Livres :

  • Yang Erche Namu & Christine Mathieu - "Adieu au lac mère"
  • Cai Hua - "Une société sans père ni mari : les Na de Chine"
  • Ricardo Coler – "Le royaume des femmes"


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