«Adopte un mec» ouvre une vraie « boutique » à Paris. Quand les femmes choisissent les hommes !

Source : Libération Next

12 septembre 2012, par QUENTIN GIRARD

A l’intérieur, les visiteuses peuvent trouver des hommes dans des boîtes et examiner des photos de membres aux murs.

«Le Surfeur», «le Mecano», «le Geek», «le Barbu», «l’Aventurier», «Mr Chic», ils sont tous là, ces beaux mecs, exposés comme une gamme de poupées Barbie dans des boîtes en carton. Mardi soir, le site de rencontre en ligne Adopte un mec a inauguré une boutique éphémère à l’angle de la rue des Halles et de la rue des déchargeurs («aucun jeu de mots s’il vous plaît», demande le directeur marketing, Thomas Pawlowski), à Paris. Le principe est le même que sur le site Internet. Les hommes sont des «objets», des «animaux», qui payent pour être mis à disposition de femmes qui peuvent les choisir à leur convenance.

Au départ, cela devait être une blague de premier avril. Mais cette année cela tombait un dimanche, les journalistes ont lu sur leur boîte mail le communiqué le lundi et y ont cru. «Presque personne ne nous a appelés pour nous demander si c’était vrai», raconte Thomas Pawloswki, «et devant le succès et l’attente, on a finalement décidé de se lancer vraiment». La boutique, qui ouvre officiellement ce mercredi à 14 heures, ne doit rester dans la capitale qu’une dizaine de jours avant de faire un tour à Bruxelles, Lausanne, Toulouse et Lyon. Puis, si le succès est au rendez-vous, elle reviendra s’installer à Paris en novembre sur le long terme.

A l’intérieur, l’ambiance reprend les codes couleurs du site, noir et rose, un peu tamisé. Plusieurs dizaines de photos d’hommes sont affichées sur un grand mur, avec chacun un numéro pour que les femmes puissent ensuite les retrouver sur le site. Certains ont le droit à des feuilles cartonnées un peu plus complètes où ils peuvent se présenter. Il s’agit de paraître spirituel en peu de mots, comme Max, «40 ans, Paris», «éleveur de tamanoir dans le Larzac». Les clientes peuvent demander aux hommes dans les boîtes de les accompagner au sous-sol où des fauteuils ont été installés pour discuter un peu plus et prendre un verre. Sorti de son contexte, tout cela ressemble furieusement tout de même au principe d’un bar américain.

«Super buzz»

Mais, pour Virgine et Alice, deux jeunes femmes invitées pour l’occasion, «c’est original, c’est un super buzz». «C’est vraiment plutôt marrant», estime la première. Toutes deux se sont inscrites à un moment sur le site lancé en 2008 (gratuit pour le sexe féminin) et elles estiment que cette initiative va peut-être les pousser à y revenir. «Ça change des vitrines à Amsterdam, pour une fois que c’est l’inverse», ajoute la seconde. Cependant, si le même concept était appliqué aux femmes, «ça serait mal pris», jugent-elles.

Thomas Pawlowski veut déminer par avance toute polémique : «Nous, nous sommes un peu fous. L’idée c’est que cela soit vraiment bon enfant, amusant.» Pour le soir de l’inauguration, il reconnait que les hommes présentés dans les boîtes sont très beaux, «mais nous avons tous les physiques, vraiment, et tous les inscrits pourront venir passer un moment dans une boîte si elle est libre».

Adopte un mec/boutique.

Olivier a 23 ans, il est étudiant en master développement de marchés émergents. Il attend son tour sagement pour être mis en avant comme une poupée vivante. «C’est sûr que c’est bizarre, reconnaît-il. Mais en même temps, c’est le concept du site qui est juste appliqué en vrai. C’est histoire de rigoler. Franchement, je trouve que c’est plus marrant qu’humiliant.» Thomas, à ses côtés, est étudiant en licence chargé d’affaires en vente et solution durable. «C’est le reflet de notre société de consommation actuelle, juge-t-il. On mise tout sur le packaging

Mais cela ne le dérange pas plus que cela, il va «délirer à le faire». Ce soir-là, magie des soirée d’ouverture, tout le monde est beau, mais s’ils sont dans une boîte, un jeudi après-midi pluvieux et qu’une fille qui les approche ne leur plaît pas, comment feront-ils ? «Moi, je lui dis direct « non, tu m’intéresses pas », explique Olivier. Je suis honnète«Moi, je ne peux pas être aussi franc, on va aller au sous-sol pour discuter puis ensuite je vais remonter et lui dire que, finalement, non», imagine Thomas.

A eux aussi, le concept inverse, des filles dans des boîtes, leur paraît «impossible». «On est en France, tout est tabou», argumente Olivier. «Il y aurait quinze associations féministes dans la rue en train de protester», ajoute Thomas. Dans le fond, on a un peu regretté qu’elles ne soient pas là mardi soir et on s’est répété plusieurs fois cette assertion qui en dit beaucoup sur les rapports actuels de genre et de séduction : en 2012, des hommes payent et se mettent en vitrines et dans des boîtes afin d’être sélectionnés par des femmes en vue de relations amicales et/ou sexuelles. Et, «c’est amusant».

Adopte deux mecs !

Par CHLOÉ AEBERHARDT, portrait, le 22 mars 2010

Florent Steiner et Manuel Conejo. Les fondateurs du site de rencontres décalé et ironique Adopteunmec donnent aux femmes pouvoir et initiative.

Ce qui suit risque de ne pas vous plaire, surtout si vous vous reconnaissez dans l’une de ces deux catégories : les casés tellement casés qu’ils ne savent plus brancher que la télé, les célibataires qui croient encore que c’est en sortant de chez eux qu’ils ont le plus de chances de rencontrer quelqu’un. Ça fait du monde, mine de rien. Un paquet d’hommes et de femmes convaincus d’être dans le coup parce qu’ils ont acheté un iPhone et ont reçu deux invitations pour une soirée clandé. Eh bien détrompez-vous. La vérité, c’est que vous avez raté le virage de l’amour 2.0. La vérité, c’est que vous êtes des vieux cons. Oh ne vous en faites pas, ce genre de choses arrive à tout le monde. A nous les premiers, tiens. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a décidé de se rattraper en rencontrant deux révolutionnaires de l’amour : j’ai nommé Florent Steiner et Manuel Conejo, fondateurs du site de rencontres Adopteunmec.com.

Sur «adopte», Florent s’appelle «Flo», il est crédité de 14 500 points de popularité, il sait faire les massages et il a un lit king size. Manuel est «M. Méprisable», il dispose de 39 500 points, il accepte de passer l’aspirateur et sa baignoire fait jacuzzi. «Et alors, quoi de neuf ?» bougonnerez-vous, encore échaudés de vous être fait «traiter» par un journaliste – une petite jeune, en plus. Alors, sur Adopteunmec, ce sont les hommes qui sont relégués au rang d’objet et ce sont les femmes qui font la loi. Elles commencent par créer leur profil, en précisant ce qu’elles aiment lire, écouter, mais aussi le type de sous-vêtements qu’elles portent et leurs pratiques sexuelles préférées. Ensuite, elles comparent les produits disponibles en rayon (aspect général, facilité d’utilisation, look, taille du lit, etc.) Un homme les intéresse ? Elles le mettent dans leur chariot, l’autorisant du même coup à leur parler. S’il s’avère prometteur, elles le gardent. Si c’est un gros lourd, elles l’éjectent. «Adopteunmec a été créé pour les femmes qui en ont marre de passer pour des salopes à chaque fois qu’elles font le premier pas, explique Manuel, le plus féministe des deux. Dans le domaine de la séduction, la femme a toujours été cantonnée à un rôle passif. Avec ce site, on lui donne la possibilité de ne plus être celle qui attend, mais celle qui sélectionne.»

Depuis son lancement en octobre 2007, Adopteunmec fait un carton. Numéro 1 des sites de rencontres en nombre de pages vues, il compte aujourd’hui 4 millions d’inscrits (dont 40% de femmes) et enregistre 6 000 nouveaux arrivants chaque jour. En 2009, son chiffre d’affaires s’élevait à 1,7 million d’euros. Pas mal, pour deux jeunes entrepreneurs de 31 ans.

A les entendre, leur rencontre en classe de 6e relève de l’évidence. Flo et Manu se sont trouvés, comme ces illuminés du coup de foudre persuadés après trois phrases de s’être toujours connus. Fils de profs, mais allergiques à l’école, ils se découvrent rapidement les mêmes vices : les filles, les feux de joie dans la cour de récré et le vol à l’étalage. Sauf que contrairement aux cancres de base, les deux ados ont un QI à la Bill Gates : à 8 ans, Florent maîtrisait la programmation informatique «comme une deuxième langue maternelle». Après le bac, il se fait embaucher dans le milieu du jeu vidéo, se marie à 21 ans, a une petite fille à 22, divorce à 25. En galère d’appartement, il s’installe chez Manuel, lui aussi fraîchement célibataire. CDI, vie de couple, paternité : en six ans, les ex-précoces ont fait le tour de l’âge adulte, et ils trouvent ça plutôt ennuyeux. Décidés à «travailler mieux pour vivre mieux», ils se taillent un job sur mesure : décomplexer l’amour sur le Net et, si possible, l’amour tout court.

Florent prend en charge l’aspect technique du site, Manuel, la partie marketing. Dorénavant, leur emploi du temps ressemblera à celui d’un étudiant en fac de lettres (soirée jusqu’à pas d’heure, lever 10 heures, journée de travail ponctuée de récrés sur la Toile, resoirée jusqu’à pas d’heure…). Et leur salaire à celui d’un cadre supérieur : 3 000 euros net chacun, auxquels viennent s’ajouter les bénéfices tirés de leur premier site (une boutique en ligne de matériel d’éclairage photo) et le pactole à venir. Pour l’instant gratuit pour les hommes comme pour les femmes, le site pourrait bientôt devenir payant et se développer à l’international.

Parisiens pur jus, ils ont leurs bureaux rue de Rivoli et vivent dans le Marais. Leurs copains sont surtout des copines, parce qu’eux-mêmes sont plus «fringues-discussions» que «bière-foot». Florent est célibataire. Manuel a une petite amie depuis un an, ce qui ne l’empêche pas de passer ses journées connecté sur le site pour, dit-il avec malice, «avoir le ressenti utilisateur». La plupart des gens qui les voient pour la première fois les prennent pour des gays. Manuel s’en amuse : «Vous verriez leur tête quand on se balade tous les deux avec la fille de Flo ! Ils ne comprennent pas.»

Grands, maigres, imberbes, ils cultivent leur ambiguïté avec style. Pendant deux ans, Florent s’est teint les cheveux en rouge. Aujourd’hui, il se contente de quelques happenings vestimentaires pour le moins baroques comme ce long manteau en fourrure, cuir et velours pourpre conçu, cousu et porté par lui. Surprenant, pour quelqu’un qu’Amélie, l’une de ses meilleures amies, qualifie d’«assez réservé». Quant à Manuel, «beaucoup plus sûr de lui», il est en constante représentation. Costard gris Topshop, bague au pouce et grosse broche en argent sur le revers de la veste, il coiffe ses longs cheveux noirs relevés tout droits. Les mauvaises langues prétendent que c’est de lui que s’est inspiré le chanteur de Tokio Hotel.

En réalité, le look, les yeux clairs et le teint pâle de M. Méprisable rappellent davantage Brian Molko époque Taste in Men, ce qui donne plus envie de l’embarquer dans son chariot qu’autre chose. Son trip à lui, c’est de prendre en photo des mannequins nus badigeonnés de peinture en train de vomir des colliers de perles bizarres. «Il sort définitivement du lot, commente une habituée d’Adopteunmec. Déjà, parce que M. Méprisable, ça change des pseudos comme « Lulu » ou « Bogosse ». En plus, les portraits qu’il a mis sur sa fiche d’identité sont de vraies photos d’art.» Elle a 37 ans, elle est thérapeute et trouve les autres sites de rencontres «gonflants» : «Les mecs t’envoient tous leur mail type en forme de CV, avec leur situation professionnelle, leurs loisirs, et une phrase bateau comme quoi tu les intéresses. Au moins, sur Adopteunmec, ils sont obligés de faire preuve d’originalité. Et puis c’est triste à dire, mais la population est quand même plus intéressante que sur Meetic.»

En gros, c’est comme à la Grande Epicerie, il y a du bobo à tous les rayons. De la bonne came, et sympa avec ça : les gens ont beau être célibataires, ils sont supercontents d’être là. Pensez donc : ils font des tas de rencontres, ils ne se prennent pas la tête et en plus, voilà que Libération consacre sa der à montrer comment ils sont branchés. Alors les arriérés, convaincus ? Que celui d’entre vous qui continue de penser que draguer sur le Net, c’est la honte, relise cette page ou se taise à jamais.

Photo OLIVIER ROLLER

En 5 dates

  1. 1978 Naissances de Florent et de Manuel à Paris.
  2. 1989 Rencontre en classe de 6e.
  3. 2000 Naissance de la fille de Florent.
  4. Octobre 2007 Lancement d’Adopteunmec.
  5. Janvier 2010 Création de la version américaine de leur site.
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