Utopie du couple : Les éléments de la prostitution dans le mariage (garant de la paternité)

Le mariage a été inventé dans le seul but de garantir la reconnaissance de paternité, fondement du patriarcat. Le sexe hors mariage engendre des enfants sans père. Le contrat de fidélité du mariage est l’appropriation du ventre et des enfants de la mère par le mari. L’épouse n’est qu’une mère porteuse pour les enfants de son époux.

Un droit de propriété sur autrui

Avoir un homme ou une femme à soi, en toute propriété, c’est cela le mariage ; et on considère cela comme respectable. Coucher avec l’homme ou la femme d’autrui est appelé adultère et considéré comme criminel. Se servir d’une femme qui se donne à plusieurs hommes pour de l’argent est pire que l’adultère ou le crime, mais résulte d’un commerce patenté et autorisé. De même est patenté et autorisé le mariage comme respectable.

Quelle différence entre mariage et prostitution ?

Quelle est, après tout, la différence entre le mariage et la prostitution ? La prostitution est l’utilisation publique d’un certain corps alors que le mariage est le monopole privé d’un certain corps. Pour le reste, nous allons voir que les mêmes éléments sont à l’œuvre dans la prostitution comme dans le mariage.

L’argent pour entretenir l’amour

Tout homme peut posséder une femme en toute propriété et garder « son amour » tant qu’il a l’argent nécessaire pour entretenir son corps. « Quand la pauvreté entre par la porte, l’amour sort par la fenêtre » est un proverbe très familier chez nous. Quand l’amour et la misère sont forcés de cohabiter, les querelles prennent la plus grande partie du temps qu’on vit ensemble. « Quand il n’y a plus de foin au râtelier, les animaux se battent ». L’argent détermine la longueur et l’intensité de ce qui passe ordinairement pour être de l’amour.

La prostituée, épouse en intérim

Dans l’état de prostitution, une femme passe un contrat pour peu de temps avec un homme, puis, les clauses du contrat exécutées, « transfère » son affection et son contrat à un autre homme, dés lors qu’il est prêt à verser 1a somme requise. Lorsqu’une prostituée trouve un homme disposé à l’entretenir continuellement, ses difficultés sont finies. Une prostituée est semblable à l’ouvrier payé à l’heure ou à la pièce et qu’on remercie, sa tâche achevée. Dans l’état de mariage, une femme passe généralement contrat avec un homme – pour aussi longtemps qu’elle le désire ou qu’elle est attachée à lui ou qu’il l’entretient. Le mariage est un contrat indéfini qui peut, à un moment donné, être résilié définitivement. La femme peut aimer l’homme, l’homme peut aimer la femme – ils peuvent s’aimer mutuellement – mais c’est le droit à la possession exclusive du corps qui fait durer le mariage plus longtemps que la prostitution.

Le mari est le patron, la femme est le prolétaire

On peut objecter que, dans le mariage, la femme peu choisir son amant habituel, ce qui n’existe pas dans la prostitution. La femme qui choisit son amant permanent peut très bien ne pas être guidée par l’amour ; ayant choisi une fois pour toutes, elle ne peut pas se dédire facilement. C’est comme l’ouvrier qui choisit son patron, contracte un engagement – l’ouvrier sachant qu’il ne manquera pas de travail tout le temps que durera le contrat et le patron sachant qu’il obtiendra un meilleur rendement, de cette façon, que s’il changeait fréquemment d’ouvrier. La femme choisit son mari parmi plusieurs prétendants comme cet ouvrier choisit son patron parmi plusieurs exploiteurs.

L’utopie du mariage d’amour

Très souvent sa femme ou l’homme qui cherche à se marier n’épouse pas du tout le partenaire qui lui conviendrait – tantôt pour raisons économiques, tantôt pour motifs d’ordre social. Même lorsqu’il ou elle a choisi ce qu’il y avait de mieux, le mari ou la femme doit supporter les défauts de son conjoint, jusqu’à ce qu’ils se séparent. La question de l’amour passe alors au second plan. C’est le support des défauts mutuels qui occupe la première place. Ce support mutuel des imperfections des conjoints est ce, qui porte le plus de tort à « l’amour conjugal ».

La prostitution est supérieure au mariage

Y a t-il quelque chose de pire dans la prostitution ? La prostituée peut, elle aussi, choisir un client parmi plusieurs qui la sollicitent, et elle ne le supporte que pendant le temps prescrit par le contrat : moments, une heure, une nuit. Elle peut même aimer son amant de passage, le recevoir sans pour cela être obligée de cohabiter avec lui. La prostitution, sous ce rapport, est supérieure au mariage.

Séduire pour se vendre

C’est surtout dans l’art d’aimer qu’il n’y a pas de différence entre le mariage et la prostitution. Dans les deux états, la femme doit être désirable. Elle doit avoir tel air, s’habiller de telle façon, se conduire de telle manière. Pour attirer, charmer l’homme, il lui faut ne pas dépasser telle taille, tel poids ou vice-versa ; elle doit posséder «  la ligne » à la mode ; user de coquetterie, s’offrir, se refuser, fleureter, etc.

La nature commune de l’épouse et de la putain

C’est un jeu qu’elle a appris à mener dés son enfance. Il n’y a pratiquement aucune différence dans la façon dont s’y prend une « honnête » fille pour « gagner » un mari et, une prostituée pour « faire » un client.

Les putains déterminent la mode

Dans le mariage, la femme doit même apporter de l’argent, sinon un trousseau. L’amant trouve en effet, que sans dot, une femme coûte cher à habiller. Il est très difficile de savoir si c’est pour imiter leurs sœurs respectables que les prostituées se vêtent luxueusement ou si c’est pour imiter leurs sœurs prostituées que les femmes honnêtes font de la toilette. Quoi qu’il en soit, les magasins de nouveauté fournissent les mêmes vêtements aux unes et aux autres et ce sont très souvent les prostituées qui déterminent la mode – mode qui doit en premier lieu plaire aux hommes qui les entretiennent.

Le coût d’entretien de la mondanité

La jeune fille en quête d’époux – la future maîtresse de maison – doit, pour gagner un mari, se rendre plaisante, agréable à tous les hommes. Si elle ne l’est pas naturellement, elle doit avoir recours à des artifices. Chez elle, une femme peut être aussi insignifiante et laide qu’il est possible d’imaginer ; à l’extérieur, il faut qu’elle brille et plaise. Tout futur époux se pose donc cette question : « combien cela me coûtera-t-il pour que ma future épouse brille et plaise en société ? ». Toute future épouse se demande quelles ressources possède son prétendant pour lui permettre de briller et plaire en société. Un train de maison luxueux, une situation solide, des « espérances » sont des éléments de séduction incontestables. – Le prix d’une prostituée ne dépend-il pas lui aussi de son train de maison, de sa situation ?

L’art de théâtre des dames respectables

Les femmes honnêtes apprennent rapidement quelles toilettes plaisent, aux hommes et à tout ce que la perversité d’esprits oisifs peut inventer sous ce rapport, elles se soumettent facilement. Si elles parviennent à triompher des prostituées pauvres, c’est simplement parce qu’elles sont entretenues par un homme, et que le contrat qui les lie à cet homme est plus difficile a rompre que l’engagement qui lie à la prostituée ou femme entretenue, son amant de passage ou son entreteneur. L’art de la prostitution est un art de théâtre, que les dames respectables pratiquent avec assiduité ; en régime capitaliste, on appelle cela de la « culture ».

L’acte méprisable sanctifié

La prostituée n’a pas honte de coucher avec l’homme qui l’a engagée. La femme honnête est même orgueilleuse de montrer qu’elle accomplit l’acte sexuel, dans des conditions qui, de méprisable, l’ont sanctifié ou légalisé ; non pas, remarquez-le, pour le plaisir qu’elle en retirera. Au Japon, les prostituées encagées doivent accomplir la cérémonie nuptiale avant de coucher avec chacun de leurs clients ; je trouve cela plus logique, plus romantique. En Perse, (j’ignore si ce système a survécu à la modernisation d’après-guerre) tout homme pouvait se marier, en accomplissant la cérémonie requise, pour l’espace d’une semaine, d’un mois, selon les termes d’un contrat expressément établi. Dans l’Inde, le mariage était un contrat monogamique (tout au moins pour la femme) qui durait non seulement toute la vie du mari, mais que la mort de celui-ci ne résiliait pas ; l’amour n’y tenait aucune place ; c’est le sort (calculs astrologiques) qui décidait de l’union. C’était la cérémonie nuptiale qui constituait l’acte essentiel ; venait ensuite la procréation des enfants. Mourir sans enfants déconsidérait la femme ; mourir sans s’être mariée était considéré comme un péché.

Une affaire lucrative

Le mariage et la prostitution sont deux termes d’une même opération, qu’il s’agisse de l’Europe où de l’Asie. Le mariage est de la prostitution prolongée, la prostitution est un mariage temporaire.

L’amour – c’est-à-dire la consommation de l’acte sexuel pour le plaisir qu’il procure – ne compte que rarement dans le mariage. Le sexe est affaire de possession, propriété privée, et le propriétaire des organes sexuels n’est pas libre de s’en servir quand il le désire et de la façon dont il le désire. Il ne s’agit plus d’une coopération mutuelle, volontaire, visant à l’accomplissement d’une fonction vitale ou à la recherche d’un plaisir partagé ; mais d’une affaire offrant plus ou moins de profit matériel, d’une entreprise vénale, ce qui est justement la caractéristique de la prostitution.

M. Acharya
L’En-Dehors °202-203, 15 mars 1931

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