La fin du patriarcat islamique : la disparition du mariage dans les pays arabes

Les métamorphoses du mariage au Moyen-Orient

B. Drieskens, Les métamorphoses du mariage au Moyen-Orient (Ifpo, 2008)Depuis plusieurs années, les démographes attirent notre attention sur la montée du célibat, la réduction de l’écart d’âge entre partenaires et les fluctuations du taux de divorce dans le Moyen-Orient contemporain. Cet ouvrage rassemble diverses contributions visant à rendre compte des implications de tous ces phénomènes sur les idées et les pratiques sous-jacentes aux données quantitatives.

Source : Institut français du Proche-Orient ; Mariage tardif et célibat au Moyen-Orient : quels enjeux ?

Technologie et éducation

Les mariages tardifs et le célibat sont actuellement en passe de bouleverser nos sociétés en profondeur. Le conformisme à l’institution du mariage peut certes être considéré comme un idéal. Cependant la société de consommation, l’accès à internet, et l’accès des femmes à l’éducation, se sont aujourd’hui imposés dans quasiment tous les États Arabes. Ces changements qui bouleversent ces pays influence aussi profondément sur leurs comportements sociaux. Aujourd’hui, les jeunes se marient de plus en plus tard, ce qui suscite de grandes inquiétudes. C’est pourquoi scientifiques et organismes gouvernementaux se sont penchés sur les causes de ce phénomène, de 1990 à aujourd’hui.

La police des mœurs

Les relations extra-conjugales et les naissances illégitimes (hors mariage) sont sévèrement punies par un système judiciaire répressif, légitimé par un lourd dispositif de conditionnement social, la religion, faisant ainsi de l’institution du mariage un point de passage obligatoire pour tout épanouissement sexuel et social.

Des traditions trop chères

L’accès au mariage, et donc à l’hétéro-sexualité, a toujours été sous contrainte économique : il faut travailler et s’enrichir pour s’approprier et entretenir une épouse. L’une des causes de ces mariages tardifs se trouve donc dans la dot, et les dépenses occasionnées par les noces. Si les femmes participent de plus en plus aux frais, rien n’indique pour autant que des accords moins contraignants financièrement soient conclus. Ainsi, ces traditions du mariage provoquent elles-même ce retard d’âge parmi les prétendants, voire même le célibat.

Un modèle familial en faillite

La norme universelle du mariage précoce est toujours liée à la reproduction du schéma de la famille conjugale, et elle reproduit également la hiérarchisation sociale, par l’augmentation de la dot et du douaire. Dans un tel contexte, les faibles revenus sont particulièrement affectés par le retard forcé du mariage, et plus encore par le célibat forcé, qui engendre une grande frustration chez ces jeunes n’ayant pu recevoir de leurs parents le capital nécessaire à l’accès à une existence sociale et à l’épanouissement personnel.

Une punk attitude face à l’esclavage du mariage

Si les facteurs cités plus haut font du célibat ou du mariage tardif une contrainte, il y en a un autre qui lui, peut-être considéré comme un avantage, une émancipation, dont les célibataires n’ont parfois même pas conscience. Rester célibataire ou retarder son mariage peut en effet constituer une réaction aux contraintes sociales pesant sur le choix du conjoint (mariages arrangés) ; traduire une hésitation à reproduire la structure familiale traditionnelle (couple, fidélité), en particulier vis à vis de l’âge et des rôles assignés (écarts, femme au foyer) ; ou plus simplement exprimer une attitude de refus face aux contraintes imposées par la vie de couple (se supporter, violences) et les parents (esclavage de l’épouse par la belle-mère).

Les nouvelles working-girls

Ayant un niveau social au moins égal à celui de leur maris, et plus encore à celui de leur parents, les femmes exercent de plus en plus souvent une activité économique. Pour chaque tranche d’âge, la proportion de jeunes femmes actives de nos jours est au moins deux fois, et jusqu’à quatre fois supérieure à celle observée 20 ou 25 ans plus tôt, c’est à dire pendant la génération de leur mères. Cette question est importante pour comprendre ce développement dans les comportements matrimoniaux :

  • Les filles non seulement acquièrent des ambitions professionnelles, qui peuvent entrer en conflit avec le modèle « traditionnel » de construction familiale, mais aussi, du moins pour certaines d’entre elles, accèdent à un pouvoir économique, et ce d’autant que la décohabitation de chez les parents est toujours conditionnée par le mariage.
  • Elles contribuent ainsi au développement d’une nouvelle « classe » sociale, celle des célibataires, dotées d’une puissance économique et éloignées des valeurs de leurs parents : donner des fils à son époux, et assumer le poids de cette responsabilité familiale.

Ainsi, le développement d’un célibat lié à l’émancipation sociale et professionnelle des jeunes femmes nous conduit à prévoir l’émergence, encore discrète cependant, d’une classe de jeunes actifs « cocoonés », s’écartant du mariage soit par réaction à la norme sociale, soit par ambition professionnelle, ou encore pour des raisons plus matérielles, liées à leurs priorités à court terme.

Émancipation et mondialisation fracturent les sociétés arabes

En conclusion, la question du célibat permet de mettre en évidence l’émergence d’un nouveau phénomène, l’existence d’une fracture au sein des sociétés arabes, engagées comme les autres dans un processus de changement sociétal, lié en premier aux effets de l’émancipation des femmes, et secondairement, à la mondialisation.

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