Églises romanes ou temples gaulois ? L’âge d’or médiéval chrétien a-t-il existé ?

Source : Agora Vox – par Emile Mourey

Je suis effaré. Oui, tout à fait effaré. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres provinces de France, mais en ce qui concerne la Bourgogne, je suis vraiment tombé des nues quand je me suis lancé dans le réexamen des textes que citent les experts pour donner une date de fondation à nos églises romanes. Eh bien oui, je n’ai trouvé que du flou, du peut-être et du faux ! Rien que cela !

I. Temples gaulois ou églises romanes ? (à droite, mes interprétations).

Vézelay, vous connaissez ? Bien sûr que oui ! Tout le monde connait sa merveilleuse basilique. Et puis, il suffit de se reporter à Wikipedia pour y apprendre quand sa construction a été décidée, quand elle a été consacrée, construite et dédicacée. Et c’est ainsi, véritable scandale, que s’écrit l’Histoire ! Car tout cela est faux, archi-faux. Présentée comme une suite de certitudes par Wikipedia, il s’agit en réalité d’un consensus sur lequel les historiens de l’art se sont mis d’accord en partant d’hypothèses formulées sur des textes auxquels on peut faire dire ce que l’on veut. Les éditions bien-pensantes du Zodiaque qui, dans les années 70, furent les maitres à pensée en matière d’art roman, montrent bien la fragilité de ce raisonnement : quatre grandes pages de discussions vaseuses et contradictoires sur des bouts de textes imprécis pour arriver à la conclusion tout aussi vaseuse qu’il ne serait dès lors pas exclu que la célébration de 1132… se fut appliquée à l’ensemble de l’église encore debout, et proche, à cette date, de son achèvement (Bourgogne romane, éditions du Zodiaque). Comprenne qui pourra !
Autun, vous connaissez ! Si vous avez visité la ville, vous avez aussi visité sa cathédrale. Là aussi, mêmes certitudes à partir de textes auxquels on fait dire ce qu’ils ne disent pas vraiment. Cela fait plus de dix ans que j’explique que la charte de 1146 sur laquelle on se base ne concerne que la construction d’un porche et qu’on ne peut pas en déduire la date de la construction du monument. Nous sommes dans un dialogue de sourds. Il faut dire que les services du ministère de la Culture sont particulièrement actifs dans ce type de bourrage de crânes ; la plupart de ses membres ne sont-ils pas issus du monde des Arts, ce monde débordant d’imagination où l’intuition l’emporte sur la logique ?
De la cathédrale de Chalon-sur-Saône que vous avez peut-être visitée, vous n’avez probablement pas retenu grand chose. Personne ne vous a dit, en effet, que c’est là que se dressait le plus beau temple de l’univers qu’évoque le rhéteur Eumène dans son panégyrique à Constantin, ou plutôt à son père Constance-Chlore. Les textes sont pourtant là ; ils sont extrêmement précis si on les traduit correctement et ils ne permettent pas de situer ce temple à Grand, dans le Nord, comme on veut nous le faire croire. En revanche, on n’aura pas manqué de vous montrer le grand Alexandre sculpté dans un chapiteau de l’entrée. Le problème, c’est que le personnage n’a rien d’un monarque mais tout d’un pauvre Gaulois trainant aux pieds les chaines de ses péchés. Et puis, on vous a probablement dit que la ville de Chalon avait été maintes fois saccagée et détruite du fait des invasions du IIIème siècle. Tout cela est archi-faux ! Le seul texte probant auquel on se réfère ne parle en réalité que de la destruction d’un malheureux pont des environs.

II. Notre riche patrimoine ne mérite-il pas un peu plus de sérieux et de rigueur dans la recherche de son histoire ?

La mère de nos églises romanes, c’est le temple de Mont-Saint-Vincent, un temple aux sculptures archaïques que les fondateurs de la cité ont construit à l’image du temple de Salomon. On a voulu faire de Cluny, toute proche, le centre du rayonnement des églises romanes, c’est une erreur. Tout est parti de Mont-Saint-Vincent plusieurs siècles avant J.C.. Ensuite, le temple de Gourdon est apparu sur une hauteur voisine, à quelques kilomètres seulement.
Il faudra attendre le III ème siècle après J.C. pour voir s’élever à Chalon-sur-Saône, ville éduenne par excellence, le temple de Cabillo, le plus beau temple de l’univers dont parle le rhéteur Eumène ; jamais détruit, toujours debout. 
Les ducs, ou leurs successeurs, lui ont simplement rajouté deux grandes tours/clochers qui modifient quelque peu son allure massive d’origine. Nous sommes à l’époque de Posthumus, premier empereur gaulois à avoir rompu avec Rome, ce qui signifie qu’il ne payait plus le tribu habituel et qu’il conservait pour sa cité les revenus de l’impôt. A cela se sont ajoutés les nombreux prisonniers qu’il avait ramenés de ses campagnes militaires et auxquels il fallait bien trouver une occupation. Toutes les conditions étaient réunies pour un grand chantier de construction. Ces conditions se sont à nouveau retrouvées à Autun au temps du César Constance-Chlore qui y avait établi son siège : ressources de l’impôt et nombreux prisonniers ramenés de ses campagnes militaires, notamment de Grande-Bretagne. Ainsi naquit la cathédrale d’Autun, au début du IVème siècle (toiture refaite et clocher rajouté par Rolin). Lui succède peu de temps après la basilique de Vézelay qui glorifie l’avènement de l’empereur Julien. Mêmes conditions favorables : ressources de l’impôt du fait de la scission de la Gaule d’avec l’empereur en titre et nombreux prisonniers, fruits des campagnes de Julien vers les frontières du Rhin.
Ensuite, comment ne pas évoquer, en voisin, la cathédrale Saint-Jean de Lyon où les fouilles archéologiques ont donné naissance aux interprétations les plus folles alors qu’il suffisait d’un peu mieux traduire la description qu’en donne au V ème siècle le poète arverne Sidoïne Apollinaire.
Elle brille de mille feux, La rosace céleste du temple. Du haut de sa façade Que rien ne gêne,
Elle guette le soleil couchant équinoxial. Scintille la lumière ! Ondulent, à l’intérieur, les reflets du soleil Comme une feuille d’or Qui vient s’étaler sur les lambris dorés. Courent les nuances de marbre Sur la voute, sur le sol et sur les fenêtres ! Fleurissent les volutes de verdure aux bourgeons de saphir Dans les figures symboliques des chapiteaux ! Les vitraux précieux et cristallins les font reverdir. Contre la façade s’appuie une triple galerie à colonnes, Imposante avec ses superbes piliers aquitains (essai de traduction de lettres, II, 10).

Tout ces résumés, je les ai développés en long et en large dans mes ouvrages, vivant dans l’impossible espoir d’un ministre de la Culture qui remettrait de l’ordre dans sa maison. Chartes anciennes que j’ai retraduites, Eumène, Sidoïne Apollinaire, Grégoire de Tours et autres chroniqueurs sont mes références écrites et irréfutables. J’en arrive maintenant à la basilique de Paray-le-Monial, fille de Cluny, ce qui m’évite de m’engager dans une polémique stérile avec les inventeurs de Cluny I, II et III. S’il est une basilique dont on connait à peu près l’acte de naissance – XI ème XII ème siècle – c’est bien celle-ci. Nous avons des textes explicatifs ( normal ! C’est l’époque où on commence à archiver). Nous avons aussi une logique de situation : la puissance des comtes de Chalon et celle des abbés de Cluny, lesquels étaient d’ailleurs liés par des liens familiaux. Il faut toutefois ouvrir les yeux : entre le bestiaire des chapiteaux d’Autun et ceux de Paray-le-Monial, il y a des siècles d’appauvrissement. Tout est devenu figé, voire maladroit, malgré quelques timides réminiscences. Paray-le-Monial n’est pas un temple gaulois mais bel et bien une église chrétienne dans l’influence de Cluny.
L’abbatiale Saint-Philibert de Tournus est l’église qui a précédé Paray-le-Monial à la fin du XI ème siècle. Et là, nous avons une inscription que l’on prétend intraduisible et que j’ai pourtant traduite ainsi qu’une logique de situation mais différente des précédentes. Il s’agit en effet du don d’un évêque qui a fait fortune dans un diocèse de Sicile et qui se souvient du monastère bourguignon de ses débuts. C’est ce que j’essaie d’expliquer depuis un certain temps, malheureusement sans succès.

III. Et maintenant, j’en arrive à ma dernière découverte à laquelle m’a conduit le débat sur Agoravox.

Merci à Antenor d’avoir attiré mon attention sur Saint-Julien-de-Joncy. Le lavement de pied comme à Autun, le rapprochement avec la cène sculptée en façade de l’église du Saint Sépulcre, tout cela plaide pour l’époque d’Hélène et de Constantin. Antenor me dit que la tête sculptée du christ du tympan a « de la gueule » et il a raison car c’est bien ce que le sculpteur a voulu exprimer en autorité dans ce visage taillé à la hache ; mais il ne s’agit pas du Christ mais de Constantin le Grand qui trône sur le grand cirque de Rome. Le Christ est représenté, en dessous, dans la cène du linteau. A sa droite se trouve Pierre et ce n’est qu’à la droite de Pierre que s’est placé l’illustre Constantin. Iconographiquement parlant, Constantin n’a pas voulu prendre la place du successeur de Pierre. Il ne pouvait être qu’un parmi les apôtres. Notons, en passant, que les volontaires pour être apôtres ne semblent pas avoir été foule… une seule tête rajoutée après celle de Constantin. Toute cette iconographie est particulièrement intéressante et s’inscrit d’une façon étonnante dans une symbolique beaucoup plus politique que religieuse. Dans la cène sculptée en façade de l’église du Saint-Sépulcre, c’est Bibracte qui apporte le pain au Christ de Galilée. De même à Saint-Julien-de-Joncy avec la précision que c’est tout de même mieux que les poissons du lac que se partagent les apôtres. Mais à Charlieu la cène s’inscrit plutôt dans le rappel des noces de Cana. Bibracte, qui est en avant de la table et qui à Donzy et au Saint-Sépulcre apportait le pain, semble jouer d’un instrument. Le personnage qui trône dans la mandorle est toujours l’empereur Constantin. Merci à Antenor d’avoir douté de mon interprétation du tympan de Mont-Saint-Vincent. L’usure de la pierre m’avait, en effet, abusé. Après le ravalement récent, je constate aujourd’hui que la pierre de ce tympan n’est pas de même nature que celle du reste de l’édifice et qu’elle a donc été remplacée. Cette apparente usure n’était pas le signe de l’ancienneté comme je l’avais cru mais due à la friabilité de la roche, comme à Charlieu d’ailleurs. Le signe de bénédiction en main renversée, qui est à rapprocher de celui de Charlieu et de Joncy, nous donne la date de cette modification.


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