La ville de Rodez est fière de son ancien bordel : Virginité au mariage, faiseuses d’anges, clients mariés et croyants

Rue de la Bullière, rue des plaisirs

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Les fantasmes d’une prude bourgeoisie

Certains racontent que les vitraux de cette demeure annonçaient la couleur. Des corps dénudés, enchevêtrés dans des positions défiants toutes les lois de l’apesanteur. Les vitraux du bordel de Rodez, à l’angle de la rue de la Bullière, ont alimenté les fantasmes d’une prude bourgeoisie autant que ceux des modestes gens, espérant avoir quelques pécules pour trousser la gourgandine.

Des clients très croyants, constamment à l’église

L’As de pic, c’est le nom de ce joyeux bordel, n’est, en tout cas, pas une chimère. Ce lieu de débauche a ravi plus d’un monsieur jusqu’en 1946. «Je peux vous dire que j’y ai croisé des têtes que je n’aurais jamais cru capables de mettre les pieds là-bas. Des gens très croyants, constamment à l’église», s’exclame Monsieur M. avec humour, accompagnant sa stupéfaction d’un geste de la main. Cette maison close, Monsieur M. l’a fréquenté pendant quelque temps «pour s’amuser avec les copains», comme il dit.

Virginité au mariage, faiseuses d’anges, et clients mariés

Il serait cruel d’émettre un quelconque jugement car il faut replacer ces plaisirs de la chair dans une époque où jeunes gens et jeunes filles n’entamaient pas une relation aussi facilement qu’aujourd’hui. Entre une certaine pruderie, le poids de la famille, la peur du qu’en dira-t-on, la virginité que certaines voulaient sauvegarder jusqu’au mariage, les faiseuses d’anges qui n’avaient pas pignon sur rue mais que l’on connaissait quand même, la bagatelle pouvait se payer au prix fort. Alors entre éducation sexuelle, plaisir d’un soir ou contrées nouvelles pour l’homme marié, L’As de pic, ne savait plus où donner de la tête. Et les dames de cœur de leur cul. «Il y avait toujours du monde et de l’ambiance, un accordéoniste travaillait là-bas. Lamiche, on le surnommait. La tenancière essayait de faire de cet endroit quelque chose de charmant malgré tout. Il y avait beaucoup de tissus, de banderoles, de décorations. C’était chouette. On entrait dans une sorte de hall, on pouvait y poser nos affaires, vestes et manteaux, y boire un verre puis on allait à l’étage pour converser», plaisante ce papé qui aujourd’hui arbore fièrement ses 97 printemps. Pour Monsieur M., évoquer la maison des plaisirs ne lui rappelle pas seulement le bon temps révolu, c’est presque une histoire de famille pour lui.

Histoire de fesse qui finit à la messe

«Vous savez, mon frère il a sorti une femme de ce bordel. Il est tombé amoureux puis ils se sont mariés. C’était en 1940 je crois, avant la guerre. C’était une Bordelaise, comme beaucoup de filles, elle ne venait pas du coin. Elle s’était fâchée avec ses parents et de fil en aiguille elle avait atterri ici, rue de la Bullière», ajoute cet ancien, tentant de réveiller ses souvenirs. Elles étaient «jeunes et moins jeunes» selon lui. La quarantaine en moyenne, loin de la chair fraîche qui peut susciter certains fantasmes. La plupart de ceux ayant connu cette maison close ne sont plus de ce monde aujourd’hui. Certains y ont changé des serrures, d’autres ont aidé aux visites médicales. «Elles allaient au dispensaire accompagnées par la tenancière de temps en temps, et elles s’arrêtaient boire le café sur le retour. Ma grand-mère disait que c’était une maison de repos, parce que les filles accoudées aux fenêtres étaient toujours en robe de chambre», se souvient un acolyte de Monsieur M. En avril 1946, avec la loi Marthe Richard, L’As de pic, comme toutes les maisons closes de France, ferma définitivement ses portes. Aujourd’hui, il ne reste du bordel que les anciennes façades. Aux fenêtres, fraîchement rénovées, seul un panneau à vendre tente encore d’aguicher les passants.

Elodie Cabrera

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