Paternité forcée : Je lui ai fait un enfant dans le dos. L’esclavage des hommes par la loi française

Certes, l’horloge biologique est cruelle avec les femmes. Mais cela nous donne-t-il le droit de piéger un homme en le rendant père malgré lui ? En lui faisant un bébé dans le dos? Enquête et témoignages sur une nouvelle donne de la paternité.

Source : Marie Claire, Septembre 2012

Paternité forcée : Les femmes et leur pouvoir de procréation

En douce, arrêter la pilule. Coucher avec son mari, compagnon ou amant de passage avec le désir énorme et secret de tomber enceinte. Et lui faire un enfant à son corps défendant, un enfant dans le dos… Depuis que les femmes ont chèrement acquis la maîtrise de leur corps et le pouvoir de procréer quand elles le veulent, on vit dans un schéma idéal : la naissance d’un enfant, ça se désire et ça se décide à deux. Seulement il arrive que ce choix harmonieux et partagé soit impossible, que l’homme ne veuille pas être père, pour une raison ou pour une autre. Face à ce refus de paternité, certaines choisissent de passer en force, engagent une vraie partie de poker. Elles disposent d’un atout maître, ce corps capable de fabriquer la vie, elles bluffent en arrêtant clandestinement leur contraception et espèrent ainsi rafler la mise. Parfois, elles gagnent. L’homme change d’avis, accepte l’enfant ou, tout au moins, le prend en charge financièrement. Parfois elles perdent, et l’enfant qu’elles ont voulu imposer perd avec elles. L’homme se sent piégé, manipulé par un pouvoir exorbitant, et il s’en va, au bord de la haine.

Un patriarcat inversé : la prison de la paternité pour les hommes

Les témoignages que nous avons recueillis illustrent une vertigineuse inversion. La maternité, accablant jadis des femmes incapables de s’y soustraire, s’impose aujourd’hui à des hommes souvent paniqués. Il suffit de faire un tour sur Internet pour se rendre compte de l’ampleur et des enjeux du phénomène. Des témoignages d’hommes furieux ou totalement déboussolés pullulent sur les forums de discussion.Extraits : « Je suis dans une angoisse pas possible. Mon amie vient de m’apprendre qu’elle est enceinte. Elle ne m’a pas demandé mon avis et je n’ai aucune envie d’avoir un gosse maintenant. Je suis K-O, je ne sais pas quoi faire. » Réponse d’un internaute : « Moi, si une meuf me fait un gosse dans le dos, je bouge, je change d’abonnement téléphonique et je me fais même une teinture. »Autre extrait, trouvé sur le forum du magazine Famili. « Il y a quelques années, j’ai eu une relation purement sexuelle avec une fille qui m’avait dit qu’elle prenait la pilule. En 2002, elle me téléphone pour m’annoncer, je cite : « Ça y est, tu m’as remplie ! » Il n’y a pas longtemps, je reçois une lettre d’un tribunal pour une action en recherche de paternité. Pour moi, ce sera toujours l’enfant du mépris et du dégoût, et j’ai du mal à comprendre qu’une femme puisse faire cela ! »

Paternité forcée : Un statut de « géniteur sous X »?

Courant 2007, la presse rend compte d’un procès inédit. Devant la Cour de cassation, Benoît, avocat de profession, demande réparation pour une paternité qu’il refuse mordicus. En 1991, il a eu une aventure avec Anne-Marie, dont il est persuadé qu’elle prend la pilule. Mais Anne-Marie tombe enceinte et, en 1993, assigne Benoît en justice pour une action en reconnaissance de paternité.

Coupable d’éjaculation

Benoît se dit « victime d’un piège, d’une ruse machiavélique ». Il multiplie les procédures. En vain. En 2000, il est reconnu officiellement père de l’enfant et est condamné à verser une pension. Il fait appel mais est débouté. Selon le jugement, « le simple fait de devenir père, même sans l’avoir recherché, ne saurait être considéré comme un fait dommageable… Tout homme qui accepte des rapports non protégés encourt la possibilité d’une procréation ». Benoît est condamné à verser 10 000 € de dommages et intérêts et se pourvoit en cassation (le jugement n’a pas encore été rendu).

Aucun moyen d’échapper à une paternité non désirée

Ce procès témoigne d’un retournement radical des contraintes liées à la procréation. Avec la loi sur l’IVG, il a été admis de fait que la maternité pouvait être un « fait dommageable » pour les femmes. Aujourd’hui, au prétexte qu’ils auraient dû prendre des précautions, c’est au tour des hommes de n’avoir aucun moyen d’échapper à une paternité non désirée. Pour sortir de cette inégalité nouvelle, la juriste et chercheuse Marcela Iacub propose un statut de « géniteur sous X ».

« Pour ne pas faire d’un homme le père d’un enfant, il suffirait de créer une procédure analogue à celle de l’accouchement sous X, qui lui permettrait de s’opposer à une action en recherche de paternité. Au moment où un homme prend connaissance d’une grossesse dont il ne souhaite pas assumer les conséquences, il devrait pouvoir faire appel à cette procédure qui le protégerait d’un recours. »

Vers un abus de pouvoir de la maternité

Ce qui se joue, dans toutes ces histoires et ces prises de position, c’est le prix de la liberté, la difficulté de décider rationnellement de ce qui relève souvent d’un désir inconscient et asymétrique. Les femmes ont subi pendant des millénaires la fatalité de naissances qui reposaient sur la contrainte et le hasard. A elles désormais de ne pas transformer leur pouvoir en abus de pouvoir.

« De vieux attributs sont tombés : le désir qu’éprouvait un homme d’avoir un héritier supposait qu’une femme lui “donnât” un enfant, aujourd’hui elle lui en “fait un” mais lui n’est pas sûr d’être reconnu dans sa fonction sociale de père. Plus que d’avoir un enfant, un homme aura pour préoccupation de rester le compagnon d’une femme qui l’habilite dans ses fonctions paternelles et l’y maintiendra. […] Ni la fonction de géniteur, ni la position de mari ne garantissent désormais l’exercice de la paternité. Elle est déterminée par la mère, devenue le parent majeur qui acquiert le pouvoir de tenir un homme sous sa dépendance. » – André Rauch, « Histoire du Premier Sexe de la Révolution à nos Jours », Hachette, Pluriel, 2006, livre II : « L’identité masculine à l’ombre des femmes », p.511

Paternité forcée : Qu’en pense la loi ?

Entretien avec maître Béatrice Ghelber, spécialiste en droit de la famille et en droit européen.« S’il est le père biologique, un homme qui refuse une paternité n’a aucun droit. La femme dispose d’un délai de dix ans après la naissance de l’enfant pour faire une action en recherche de paternité et, si ce délai est échu, l’enfant dispose lui-même de dix ans après sa majorité pour entamer une procédure. C’est le juge qui décide d’une expertise génétique. Si l’homme refuse de s’y soumettre, pour beaucoup de magistrats, cela peut prouver qu’il sait être le père biologique. Dans l’immense majorité des cas, il est reconnu « père » et est condamné à verser une pension. »

Paternité forcée : Sonia 39 ans, intermittente du spectacle, mère d’une fillette de 1 an.

Christophe a dix ans de moins que moi. On s’est rencontrés sur un plateau de théâtre où j’étais régisseuse et lui éclairagiste. Ça a été le coup de foudre, la passion, la complicité, le bonheur total. On a très vite décidé de vivre ensemble. Il est venu s’installer chez moi, il y a trois ans. Alors que ça n’avait jamais fait consciemment partie de mes projets d’avenir, le désir d’enfant m’est venu, de plus en plus obsessionnel.Je lui en ai parlé, bien sûr. « Qu’est-ce que tu dirais qu’on fasse un enfant ensemble ? Je veux un enfant de toi. » Ça a été non, « niet », le refus absolu.  » Pas d’enfant pour le moment, m’a-t-il dit. Je suis trop jeune, on est bien comme ça. » Lui était trop jeune, mais moi j’avais 36 ans. L’horloge biologique tourne vite. Je remettais de temps en temps la question de l’enfant sur le tapis, et il me disait : « Vous, les femmes, vous avez acquis le droit de faire des enfants quand vous voulez. Ça devrait être la même chose pour nous. Si tu me fais un môme, je me casse. »

Que répondre à ça ? Intellectuellement, je comprenais tout à fait qu’il ne veuille pas être père mais, pour moi, ça devenait intenable. J’ai arrêté la pilule sans le lui dire. On faisait l’amour avec encore plus de fougue que d’habitude. J’y voyais un signe. Je me persuadais qu’il devait avoir l’intuition que j’étais féconde et qu’inconsciemment, ça ne lui déplaisait pas.

Quand je suis tombée enceinte, j’étais enchantée et terrorisée. Je ne savais pas comment lui annoncer. Je lui ai dit pendant qu’on faisait l’amour. J’ai pensé que c’était au moment où on s’aimait le plus qu’il fondrait complètement. Sa réaction a été brutale. Il s’est retiré de moi, il s’est habillé et il est sorti, sans dire un mot. Il est revenu le soir, calme. Il m’a dit qu’il se sentait piégé, trahi, qu’il n’était pas sûr de pouvoir m’aimer encore mais qu’il allait essayer. On n’essaye pas d’aimer. On aime, c’est tout.

Il est parti. J’ai passé une fin de grossesse douloureuse. Moi aussi j’étais piégée. Si j’avais pu attendre qu’il ait 40 ans et moi 50, j’aurais attendu. Mais les femmes sont coincées par leur biologie. Ma fille est née. Il n’a pas voulu la voir. J’espère qu’il changera d’avis. Ce n’est pas un salaud. »

Paternité forcée : Marie, mère d’un enfant de 7 ans.

Caroline attachée de presse dans une multinationale. Elle raconte l’histoire d’une de ses collègues, Marie, mère d’un enfant de 7 ans.

Marie, c’est un physique d’ange, une âme de prédatrice. Tous les hommes craquent pour elle, parce qu’elle arrive à leur faire croire qu’ils sont forts et qu’elle est fragile. Mais peut-être finalement qu’elle l’est vraiment… Il y a huit ans, elle tombe amoureuse d’un cadre de la boîte. A l’époque, ils ont tous les deux 24 ans. C’est la grande « love story ». Mais, pour une fois, c’est elle qui se fait larguer au bout de quelques mois.

Et elle ne supporte pas. Blessée, incapable de renoncer, elle fait un truc incroyable. C’est elle qui me l’a raconté, sûre de son bon droit, sans se rendre compte de l’énormité de la chose. Elle re-séduit cet homme, avec bougies, dentelles, etc. Fait bien son calcul, et l’attire dans son lit alors qu’elle est pile poil en pleine période de fécondité… Et trois mois plus tard, elle lui annonce qu’elle attend un enfant de lui.

Panique, fureur. Il la re-largue, cette fois pour de bon, et se fait muter en province. Elle fait des kilomètres en voiture et joue sur tous les registres : l’émotion, la menace (elle peut l’obliger à reconnaître l’enfant)… En vain. Aujourd’hui, Léo a 7 ans. Il est perturbé, agressif. Et je sais qu’au fond, elle culpabilise en se disant qu’elle l’a instrumentalisé et qu’elle compense en l’aimant peut-être « trop ».

Des femmes qui utilisent comme ça leur pouvoir de procréation, ça me choque. On n’a pas acquis la maîtrise de la maternité pour en arriver là ! »

Paternité forcée : Violaine 42 ans, artisane, mère d’un garçon de 4 ans.

Mon compagnon a quinze ans de plus que moi et deux enfants adultes d’une précédente union. Quand on s’est rencontrés, on a vraiment trouvé chez l’autre ce qu’on cherchait depuis toujours. Seul problème : l’enfant. Lui me disait qu’il était déjà père, et surtout, qu’il se sentait trop vieux pour avoir un nouveau-né, qu’il avait peur d’être diminué ou mort quand l’enfant serait adulte.

En fait, le sujet l’angoissait terriblement. Ça n’a rien d’évident de planifier raisonnablement la naissance d’un enfant comme on planifie d’acheter une maison. Un enfant, c’est une responsabilité et un bouleversement inimaginables. Comment décider sans peur et avec certitude que oui, c’est le moment d’en avoir. C’est génial de pouvoir choisir, mais c’est un choix tellement énorme qu’il peut être impossible.

Comme pour moi, c’était beaucoup plus clair que pour lui, je suis passée en force. J’ai arrêté la pilule et une fois que j’ai été enceinte, je l’ai mis devant le fait accompli. Il était absolument enchanté. Je le connaissais assez pour savoir que ça se passerait bien. J’ai des amies, en revanche, pour qui ça a été catastrophique. »

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