Femmes pauvres (dépendantes) et hommes diplômés (féminisés), premières victimes des violences conjugales

Le couple est un contrat-économico sexuel (prostitution) qui a été inventé pour garantir la reconnaissance de paternité à travers l’institution du mariage. Ni couple, ni mariage, ni paternité ne peuvent tenir sans l’esclavage des femmes et la répression sexuelle hors mariage.

Le 22/10/12 sur La Croix

Une enquête inédite de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), que  La Croix publie en exclusivité, dresse le profil type des victimes de violences conjugales.

Un fléau qui ne décline pas sans un changement des mœurs

Les femmes pauvres ayant entre 35 et 39 ans et vivant en milieu urbain sont les premières touchées par ce fléau. L’étude fait par ailleurs apparaître un énorme écart entre, d’un côté, les violences déclarées et, de l’autre, le nombre d’affaires portées devant la justice.

Les campagnes de sensibilisation se succèdent, et pourtant les violences conjugales ne fléchissent pas. En moyenne, une femme décède tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Cette statistique reste tristement stable. Faute d’un changement profond des mœurs, faute de moyens suffisant alloués à la prévention, mais aussi, faute d’une connaissance plus précise du problème, le fléau reste difficile à combattre.

540 000 victimes déclarées, mais seulement 10 065 condamnations

À cet égard, l’enquête rendue publique aujourd’hui par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) pourrait faire date. Afin de mieux connaître le profil des victimes de violences conjugales, l’ONDRP a interrogé pas moins de 66 920 personnes entre 2008 et 2012 en leur demandant si elles avaient été victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint(e) ou ex-conjoint(e) lors des deux années précédant l’enquête.

C’est d’abord l’ampleur du phénomène qui retient l’attention. En effet, 12,5 personnes sur 1 000 (soit 1,2 %) déclarent avoir été victimes de telles violences, ce qui, rapporté à la population totale, porte le nombre de victimes déclarées sur deux ans à 540 000.

Un chiffre à comparer au nombre de condamnations pour violences conjugales recensées chaque année : en 2010, seules 10 065 condamnations ont été prononcées pour « coups et blessures volontaires par conjoint » .

400 000 femmes,136 000 hommes

« Beaucoup de victimes éprouvent encore des sentiments à l’égard du conjoint violent,  décrypte le psychiatre Roland Coutanceau, auteur d’un rapport sur les violences conjugales en 2006. La plupart d’entre elles souhaiteraient avant tout qu’on les aide à reconstruire leur couple plutôt qu’à voir leur conjoint placé en garde à vue. »

Quoi qu’il en soit, les chiffres de l’ONDRP viennent rappeler l’écart abyssal entre, d’un côté, le nombre de personnes se disant victimes de violences conjugales et, d’autre part, le nombre de poursuites engagées.

Moins surprenant, la répartition hommes-femmes parmi les victimes diffère de façon très significative. La proportion de femmes disant avoir été l’objet de coups de la part de leur conjoint se monte à 18,4 ‰ (soit près de 2 % des femmes interrogées), alors qu’elle ne dépasse pas 6,4 ‰ pour les hommes. On évalue ainsi à 400 000 le nombre de femmes « victimes déclarées » au sein de la population et à 136 000 le nombre d’hommes.

Les femmes pauvres peuvent moins divorcer

Autre enseignement d’importance : les femmes les plus pauvres sont les premières touchées par les violences conjugales. Voilà qui tord le cou à l’idée répandue selon laquelle tous les foyers seraient indistinctement concernés. « Si tous les milieux sociaux sont concernés, tous ne le sont pas à la même fréquence » , précise Cyril Rizk, responsable des statistiques à l’ONDRP.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la part des femmes se disant victimes de violences conjugales se monte à 36 ‰ pour celles appartenant au 10 % de ménages ayant les revenus les plus faibles, contre 8,3 ‰ pour celles appartenant aux 10 % de foyers ayant les revenus les plus élevés. En clair, les femmes les plus pauvres se déclarent quatre fois plus victimes que les plus aisées.

Voilà pour les données brutes, reste ensuite à les analyser. « Il faut se garder de toute interprétation univoque,  met en garde le statisticien. Car la pauvreté peut à la fois être à l’origine des violences au sein du couple, mais elle peut aussi être une conséquence de ces violences. »

Il est en effet possible que, parmi les femmes interrogées, certaines soient tombées dans la précarité à la suite des violences infligées, qu’elles aient perdu leur emploi à la suite d’une dépression causée par ces violences ou se soient retrouvées sans logement après avoir quitté le domicile conjugal, par exemple.

Les acteurs de terrain ne sont pas surpris par le lien entre pauvreté et violence

Quoi qu’il en soit, les acteurs de terrain ne sont pas surpris par le lien entre pauvreté et violence. « Il est toujours de bon ton de dire que cela a cours dans tous les ménages, mais, dans les faits, ce sont surtout des personnes ayant un faible niveau de revenus et d’instruction qui défilent devant nous,  assure Bruno Willeron, directeur du Service d’investigations judiciaires, d’accès aux droits et d’insertion sociale (Sijadis) à Douai (1). Face aux difficultés de la vie, ces individus disposent de moins de ressources pour faire face aux tensions et, dès lors, la violence risque toujours de devenir un mode de résolution des conflits plus fréquent que dans d’autres milieux. »

Les femmes riches divorcent plus facilement, les hommes violents en manque d’affection maternelle

Le psychiatre Jacques Louvrier, spécialisé dans la prise en charge des auteurs de violences, fait une autre analyse : « Les maris violents sont, dans leur immense majorité, marqués par un profond sentiment d’insécurité affective, lequel remonte souvent à l’enfance. De tels profils se retrouvent, a priori, dans tous les milieux. Mais une épouse diplômée, gagnant bien sa vie et ayant un statut social valorisant sera plus à même de refuser de telles violences, de les dénoncer, et tout simplement de se séparer de son conjoint. Les moins dotées socialement n’auront pas forcément cette capacité. »

La quarantaine, le mariage en faillite

Autre enseignement de l’enquête : les victimes de violences conjugales sont souvent jeunes. Ainsi, les femmes âgées de 35 à 39 ans se déclarent deux fois plus victimes que la moyenne. Après 45 ans, les violences diminuent de façon très sensible.

« La quarantaine est le moment des tournants de vie, qu’ils soient d’ordre affectif, professionnel, matériel, etc., explique Bruno Willeron. C’est à cet âge aussi, et surtout, qu’on recense nombre de divorces. Les violences conjugales connaissent un pic à ce moment critique de la vie des couples. »

On aurait tort, toutefois, de croire qu’elles cessent avec la séparation. L’enquête de l’ONDRP montre même que les femmes seules – qu’elles soient divorcées ou séparées – restent des cibles. Et ce, dans des proportions surprenantes : sur l’ensemble des femmes victimes, près du tiers déclarent subir les violences de leur ex-conjoint.

La guerre pour les enfants

Il s’agit, pour la plupart, d’hommes n’ayant pas supporté la séparation, selon Me Lisa Laonet. « Les femmes plus exposées sont celles ayant des enfants en commun avec leur ex-compagnon, précise l’avocate. Les droits de visite remettent en effet régulièrement les deux adultes en présence l’un de l’autre. C’est parfois l’occasion d’une reprise des représailles et, parfois, de graves violences. »

Les hommes les plus diplômés plus souvent victimes

Dernier enseignement décisif de l’enquête : les victimes de violences conjugales habitent davantage en zone urbaine (et notamment en région parisienne) qu’au sein de communes rurales. Selon les acteurs de terrain, cet écart s’expliquerait, en partie, par un contrôle social plus important à la campagne, où tout le monde se connaît…

Parmi les nombreux autres enseignements de cette enquête, l’un d’eux intrigue tout particulièrement : les hommes les plus diplômés se déclarent deux fois plus souvent victimes de violences conjugales que les autres.

« C’est un chiffre étonnant », concède Cyril Rizk. Et le statisticien de tenter une réponse : « On peut imaginer que les épouses de ces hommes appartiennent, comme eux, aux catégories sociales supérieures et que, dans le cadre d’une domination symbolique inversée, ce sont elles qui, à certains moments, se montrent violentes. »

(1) Structure prenant en charge les conjoints violents.

MARIE BOËTON

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