Marcela Iacub – Critique du mariage gay et de la famille nucléaire. Vers la Famille Choisie Associative ?

Famille nucléaire en fusion par Marcela Iacub

Libération, Marcela Iacub, samedi 13 octobre 2012

Le mariage gay, une totale absence d’imagination politique

Le projet du gouvernement de réforme de la famille, qui sera présenté en Conseil des ministres le 31 octobre, est si triste qu’on a envie de pleurer de désespoir. Non pas parce qu’il proposerait des choses injustes, inhumaines et cruelles, comme stériliser les personnes moches, pauvres, ou paresseuses. Ce qui chagrine, c’est sa petitesse, sa mesquinerie, son absence totale d’imagination politique pour donner à la population les moyens de bâtir des vies plus ouvertes, plus généreuses, plus riches, plus réussies.

L’utopie progressiste et égalitariste du couple

On dira que ce projet est à la hauteur des espérances de la population elle-même, ce qui est incontestable. C’est la société civile qui peine à produire des idées et des projets plus novateurs. Ce n’est peut-être pas la tâche d’un gouvernement de se substituer à elle. L’utopie progressiste actuelle est, en substance, l’égalité de tous les couples à voir leur union institutionnalisée, ainsi que l’accès à l’enfant, le trophée des marginaux de jadis. Tout un chacun doit avoir le droit d’obtenir des papiers qui reconnaissent qu’il est bien le mari, l’épouse de quelqu’un, et d’autres qui prouvent qu’il est bien le parent d’un enfant. Comme si le mot d’ordre était que tout un chacun ait les moyens de vivre dans les carcans de la famille nucléaire et d’être malheureux comme tout le monde.

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L’égalité, c’est la libre association

Or, dans le domaine familial, le mot égalité ne devrait pas être confondu avec l’uniformité des styles de vie. Au contraire. Son sens devrait être celui de donner aux individus les mêmes droits de s’associer à d’autres pour bâtir des groupes singuliers. De pouvoir choisir librement un partenaire ou plusieurs, d’avoir ou pas des enfants, mais aussi le type de structure, d’organisation juridique et sociale dans laquelle on souhaite vivre.

Des familles choisies élargies communautaires

Cette question engage les choix sexuels, procréatifs mais aussi le type d’habitat, les formes de garde des enfants et d’éducation, ainsi que les accords de solidarité juridique et économique entre les adultes et les enfants. Ainsi, pourrait-on permettre aux individus de s’associer à plusieurs, par exemple, cinq, dix ou quinze familles nucléaires, de choisir un lieu de vie commun, d’en partager les coûts, d’élever ensemble des enfants.

Vivre ensemble, vivre moins cher, vivre plus libres

Ces accords pourraient avoir des incidences considérables sur les politiques de l’habitat et de la ville. Les coûts de la vie et les dépenses énergétiques en seraient diminués. Mais surtout, les femmes gagneraient une liberté considérable au regard des enfants et des tâches ménagères. Ce serait une issue bien plus intéressante et prometteuse que l’acharnement que montrent certaines «féministes» à faire partager le poids destinal de la reproduction par leurs compagnons.

Élever les enfants ensemble, sortir de la solitude

Les contrats de solidarité privés (CSP) pourraient libérer de l’esclavage de ces tâches en les professionnalisant. Chacune des unités produites par les CSP pourraient – car elles en auraient les moyens – embaucher des employés, donnant aux personnes plus démunies les mêmes chances qu’aux plus aisées qui peuvent, elles, les déléguer. Et ce serait également une grande chance pour les enfants qui se trouvent souvent prisonniers dans leurs familles, sans autres repères que leurs seuls terribles parents. Les enfants y seraient non pas les enfants de tous, mais tous les adultes pourraient entrer en contact avec eux et surveiller la manière dont ils sont éduqués. Ces unités pourraient associer des personnes seules et créer des espaces de sociabilité susceptibles de pallier les terribles dégâts que produit la solitude, surtout pour les gens les plus pauvres qui n’ont pas les moyens de sortir et d’avoir des amis.

Le lobby gay, conservateurs de l’idéologie du couple

Ces réformes si rationnelles ne sont même pas envisagées à cause du conservatisme qui anime les politiques familiales. On préfère être plus pauvres, plus esclaves, plus malheureux, plus seuls, plutôt que de toucher aux normes familiales. Les revendications des homosexuels semblent, dans ce contexte, aller dans ce sens : que les familles ne changent guère, qu’elles ne s’ouvrent pas au contrat et à la solidarité. Leurs requêtes présentent la famille non pas comme un grave problème, comme un obstacle à l’amélioration de la vie, mais comme un idéal dont tous devraient profiter.

Exclus et précaires devraient repenser la famille

Et comme il s’agit de contenter des anormaux de jadis, ces revendications, aussi justifiées que mesquines, donnent un gage de «progressisme». Ceux qui devraient tenter de révolutionner les familles ne sont pas les homosexuels mais les chômeurs, les femmes pauvres, les enfants, les désespérés. Ces majorités silencieuses qui savent que, loin d’être un idéal, les normes qui régissent les familles actuelles sont terriblement chères, esclavagistes, productrices de traumatismes psychiques et de douloureuses solitudes.

Mais peut-être faudrait-il que les homosexuels se lassent de leurs enfants, de leurs couches et de tous leurs papiers officiels attestant qu’ils sont comme les autres, pour qu’on comprenne qu’il ne suffit pas d’être minoritaire pour savoir quel est chemin le plus court vers le bonheur ?

“Jamais le sexe n’a été autant réprimé, dans un espace aussi érotisé”

Le 24/05/2008. Propos recueillis par Weronika Zarachowicz – Télérama n° 3045

Si on vous suit, on se dit que la révolution sexuelle n’a vraiment pas eu lieu en 1968…

Mai 68 a été le chant du cygne d’un monde voué à disparaître : le monde organisé autour du mariage. Toute la société était d’accord pour changer de modèle, depuis longtemps déjà. Le mariage, comme forme d’organisation de la vie sexuelle et reproductive, était entré en crise depuis 1900. Souvenez-vous que les enfants illégitimes ont obtenu des droits à héritage plus importants dès la fin du XIXe siècle, que la recherche en paternité a été autorisée en 1912. Autant d’étapes qui se sont inscrites dans un processus de remise en question croissante du mariage. Je suis donc convaincue que cette institution allait s’effondrer, que la libération des moeurs allait avoir lieu, avec ou sans Mai 68. C’est ce qui s’est passé dans tous les pays occidentaux. Même les Allemands de l’Est, plongés en pleine ère soviétique, ont choisi d’autoriser l’avortement…

Mais, après coup, les gens ont tendance à attribuer aux périodes révolutionnaires la fin de règles que les institutions elles-mêmes ne peuvent plus supporter et qui doivent être changées. Cela n’empêche que Mai 68 ait été une véritable époque révolutionnaire qui a laissé un large espace pour produire un monde nouveau. C’est pour cela que cette période a été aussi joyeuse, audacieuse et insolente. Mais la société a fait par la suite les choix les moins émancipateurs parmi les possibilités qui s’offraient à elle, aussi bien dans le domaine de la famille que dans celui de la sexualité. L’Etat n’a pas laissé à la société civile la liberté de construire sa relation au sexe, d’avoir des cultures sexuelles différentes, tout en respectant bien sûr un certain nombre de limites. Il aurait fallu instaurer deux paramètres minimaux : punir les violences et empêcher qu’on abuse des enfants. Mais, pour le reste, libre à nous de développer notre idée du sexe !

Et dans le domaine de la famille, que faites-vous des grandes réformes des années 70 : l’autorité parentale conjointe, l’égalité entre enfants légitimes et naturels, le divorce par consentement mutuel, l’avortement, etc. ?

Notre nouvel ordre sexuel et familial n’a pas été réorganisé autour de l’idée de consentement. La filiation a été pensée autour de la mère et de son ventre fertile, qui décide de ­faire naître ou pas, quelle que soit la volonté du père. Sur le plan de la vie privée, je crois hélas que nous avons raté la révolution des moeurs. Ce qui explique, par exemple, que les femmes soient toujours moins bien placées que les hommes sur le marché du travail, car on leur a donné beaucoup de pouvoirs privés et, en con­séquence, beaucoup d’impuissance publique. Et puis, nous avions peut-être d’autres solutions que d’aller au poste de police ou chez le juge pour régler tous nos conflits privés ! Après tout, la modernité n’est pas une, on peut toujours débattre des formes qu’elle peut prendre. Regardons autour de nous ! Certains pays ont réglé les choses différemment : on y accepte les mères porteuses, on y a légalisé la prostitution…

A l’époque de la discussion sur le pacs, certains avaient proposé de créer des liens de solidarité entre plusieurs individus, et pas uniquement au sein du couple, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel. Le pacs aurait pu permettre, par exemple, d’associer des personnes au moyen de liens juridiques alternatifs qui ne soient pas forcément fondés sur la famille. Voilà une proposition sociale intéressante, qui aurait permis d’inventer des formes de vie à plusieurs. Mais nous sommes loin d’une telle réflexion : le gouvernement Fillon a récemment augmenté les avantages pour les héritages, mais toujours dans le cadre familial. Il aurait été intéressant de l’amplifier, de pouvoir en faire bénéficier des amis, pour favoriser la création de liens avec d’autres gens. Nos sociétés démocratiques auraient intérêt à inventer de nouvelles formes d’association entre individus, comme les socialistes avaient pu en rêver à la fin du XIXe siècle.

  • (1) Ed. Fayard, 354 pages, 20 EUR.
  • (2) Les abus sur les mineurs étaient réprimés avec circonstances aggravantes quand il y avait un rapport d’autorité, et non pas en raison de liens familiaux.

Lire La Famille Choisie Associative : un contrat communautaire de solidarité, par delà le PACS et le mariage

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