La détresse d’une mère célibataire face à la crise grecque

Grèce : « Ma vie de mère célibataire grecque en 2011 »

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La Grèce menace d’emporter des économies entières dans un abîme de dettes. Les bourses plongent, les Européens sont exaspérés, les Grecs montrés du doigt. La Grèce, ce sont aussi des Grecs ordinaires, comme Octarin, mère célibataire, chômeuse, qui répond aux accusations en racontant sur son blog la vie quotidienne au temps de la grande dette. Qui risque de vous frapper aussi, prévient-elle.

Mère seule et chômeuse au temps de la grande dette

Octarin, une jeune femme grecque, mère célibataire et licenciée de son emploi en mars, a ouvert en mai un blog pour exprimer ses opinions sur la crise. Le 16 septembre, alors qu’un nouveau défaut de paiement menace, et que l’exaspération des Européens se retournent contre les Grecs, elle publie un témoignage en forme de rappel à l’ordre : sa vie quotidienne de mère célibataire et chômeuse au temps de la grande dette. Ses difficultés, ceux qui vivent avec les minimas sociaux en France ou ailleurs en Europe les partagent. Pour les Grecs, s’y ajoutent le poids de l’opprobre internationale et l’angoisse d’une situation sans issue.

Le racisme anti-grec

« Depuis des mois, presque un an, nous les Grecs sommes la cible du mépris, de la haine et de la discrimination des Européens. La « Crise » a frappé, et le reste de l’Europe a l’impression de payer sans fin pour entretenir un enfant insupportable qui devrait être puni, discipliné, et non « choyé », car ils le voient comme ça. La propagande des médias, dans la plupart des pays européens du Nord, ont poussé les Allemands, les Suédois, les Hollandais, entre autres, à des opinions extrêmes et racistes et donnent des ailes aux extrémistes de droite, partout en Europe, pour demander la (presque littéralement) dissolution de notre nation. “Qu’ils crèvent” est la réaction courante aujourd’hui. “Foutus Grecs, paresseux, bourrés à l’Ouzo, toujours en vacances”… Mais est-ce réaliste ? Est-ce vrai ? »

Vivre seule, vivre cher

« Je m’appelle Margie, j’ai 35 ans et je vis seule avec mon fils Gabriel, qui aura 4 ans en octobre. Je vis près de chez mes parents, dans un deux-pièces de 45m2, pour lequel je paie 350 euros par mois à un propriétaire qui est aussi dur à la détente pour les réparations et les réfections qu’un morceau de bœuf de dix ans. Ma facture d’électricité varie entre 120 à 200 euros tous les deux mois, selon la chaleur (j’allume l’air conditionné quand je n’ai pas le choix et qu’il fait trop chaud, et il fait jusqu’à 42° parfois ici, ça fait grimper la facture), ma facture de téléphone est de 80 euros tous les deux mois et heureusement, ils ne me font pas payer plus de 45 euros pour l’eau tous les deux mois, soit entre 10 et 15 euro par mois.

Dépendante de maigres allocations

« Pour toutes ces raisons, je dois travailler. […] Si je vivais dans un pays civilisé, dans mon cas, je recevrais une allocation dépendance non négligeable, car je souffre d’une maladie neurologique chronique, la sclérose en plaques. Mais ici, mon allocation parent isolé est de 22 euros par mois, l’allocation familiale s’élève à 100 euros par an, et je n’ai pas d’allocation handicap puisque j’ai encore l’usage de mes membres ».

Les conditions salariales en Grèce

« Vous ne comprenez toujours pas ? Laissez-moi faire quelques comparaisons. Une boîte de lait en poudre pour bébé coute 18 euros en Grèce. Au Royaume-Uni, elle coûte autour de 6 euros. En Grèce, je travaille 8 heures par jour, cinq jours par semaine, pour gagner un peu moins de 650 euros net (le reste va directement à l’État pour une raison ou une autre). Et je ne suis pas tout à fait exacte, là, car personne ne travaille précisément huit heures. La plupart des employés doivent faire des heures supplémentaires, qui ne sont pas payées. Il y a cette petite règlementation, qui dit que les heures supplémentaires ne seront payées qu’au delà d’un certain plafond mensuel. Alors, naturellement, les employeurs en profitent pour faire faire aux employés le maximum d’heures supplémentaires non payées, mais rarement plus, pour ne pas avoir à les payer ».

Grand-mère garde l’enfant

« Qu’est-ce que cela signifie pour moi ? Je me lève vraiment tôt le matin, pour me préparer et aller au travail. Parce que je ne peux pas attendre, ma mère vient pour habiller, faire manger mon fils, et l’accompagner jusqu’au car scolaire. Parce que je travaille, je dois mettre mon fils à la maternelle pendant que je travaille pour payer l’école (vous vous y perdez, oui, je sais) et comme il s’agit d’un établissement privé (j’expliquerai pourquoi), ça me coute 466 euros par mois ».

Les écoles publiques fermées par la crise

« Pourquoi une école privée? Parce que l’État a décidé que, puisque nous sommes en crise, il ne peut plus payer les salaires dans les écoles maternelles publiques, les haltes garderies ; toutes les écoles maternelles, les crèches, les haltes-garderies en Grèce ont été fermées (ou sont en train de l’être, en ce moment même). Donc, je suis l’une des personnes « chanceuses » dont la famille peut mettre au pot l’argent nécessaire pour confier notre petit bout d’avenir radieux à une maternelle privée. Mon père donne 200 euros, le parrain de Gabriel donne 200 euros et je donne le reste. Et c’est comme ça que le petit Gabriel peut aller à l’école« . […]

Être jeune et jolie pour travailler

« Ma facture hebdomadaire de supermarché est d’environ 70 euros, si je fais bien attention aux prix. J’arrive d’habitude en fin de mois sans un sou. J’ai touché mon dernier chèque du chômage cette semaine. J’ai dû régler des factures, et aller chez le coiffeur, ce qui a réduit mon budget d’encore 70 euros. J’évite d’aller chez le coiffeur, mais il faut que je sois présentable, parce que personne ne veut d’une femme négligée, plus très jeune, pas très jolie, comme employée, et il faut que je trouve un travail. Donc, me voici, le 16 du mois, avec 300 euros dans ma poche jusqu’au 9 du mois prochain.

Le cercle vicieux des dettes

« Je ne peux pas me permettre de rembourser le découvert de 1300 euros de ma carte de crédit, et les intérêts augmentent chaque mois. Il faut que je leur donne 50 euros demain, pour qu’ils ne l’interdisent pas. Cela me laissera 250 pour vivre. II faut aussi que j’achète un cadeau pour le mariage d’amis ce week-end, et ce sera encore 50 euros en moins ».

Les défavorisés de l’Europe

D’instinct, je sais que ces gens en Allemagne et en Suède et en Belgique ou en Hollande ne sont pas dans la même situation que moi. Je sais que personne en Belgique ne paie l’électricité, l’eau, et le loyer séparément… et qu’ils ne sont pas aussi chers. Et je sais (parce que j’ai vécu là-bas) que les gens au Royaume-Uni sont payés bien plus, et paient moins pour leurs courses hebdomadaires au supermarché ASDA. Mes 70 euros par semaine de courses n’achètent pas grand chose, je rentre avec deux sacs recyclables de taille normale ». […]

Entre 2000 et 8000 euros pour accoucher

« Au cours des six derniers mois, j’ai été souvent malade. J’ai dû trouver quelques milliers d’euros pour payer des médecins et l’hôpital, et je n’en suis pas sortie encore. Je vais être opérée lundi, cela coûtera encore 1000 euros. En Angleterre, j’ai accouché gratuitement. C’était au moins propre, et on a survécu tous les deux. Tous les examens et toutes les dépenses sont gratuits. Ici, vous devez payer entre 2000 et 8000 euros pour accoucher – comme si le bébé allait se retenir de sortir, si vous n’avez pas assez… Mais ils s’en fichent. Pour eux, si vous ne pouvez pas vous le permettre, vous êtes libre de mourir en couches dans un hôpital d’État infesté de cafards. Si j’avais accouché ici, je serais en effet morte, car il y a eu des complications à la naissance« .

En éternelle période d’essai

« Je porte des vêtements que j’ai depuis que j’ai 18 ans. […] Je ne peux pas me permettre d’en acheter des neufs, mais la plupart des jobs que j’ai eu (presque invariablement, ils durent trois mois car les employeurs ne paient pas de charges sur la période d’essai de trois mois) nécessitaient que j’achète une tenue ou une autre. Pour d’autres emplois, il fallait faire une formation spécifique, payante aussi. Il y a deux ans, j’ai dépensé 600 euros pour une formation inutile de professeur, pour être employée en tant que professeur d’anglais pendant moins de six mois, à mi-temps. Et ça continue. Je ne sais pas ce que mon prochain job demandera mais j’espère qu’il ne m’obligera pas à dépenser plus que ce que je gagnerai, sur la durée. Et puisque je n’ai jamais été salariée pendant plus d’un an, je n’ai jamais eu droit aux congés payés, contrairement à ceux qui travaillent pour l’État. Ils gagnent 1800 euros par mois, ne font jamais rien et se plaignent. Les syndicats et leurs laquais syndicalistes sont des  oncles, neveux et cousins au troisième degré de politiciens, ils décrochent un emploi sans être qualifiés. J’ai été élevée dans une famille qui n’a jamais léché les bottes de personne, jamais rampé dans un parti quelconque pour que nous puissions avoir accès à des emplois dès que nous en avions besoin. J’ai été élevée avec de grands espoirs, mais peu de perspectives, dans un pays où la valeur personnelle signifie combien de vous-même vous pouvez vendre pour servir les intérêts de quelqu’un d’autre ». […]

L’allocation pour arriver au Parlement à l’heure

« Et maintenant, le gouvernement a décidé de me faire payer plus de taxes, illégalement, et de façon anticonstitutionnelle. Ils ajoutent environ 300 euros à la facture d’électricité, 500 euros à la déclaration de revenus. Il se sont souvenus de taxer aussi les limousines des politiciens. C’est un grand progrès… Peut-être que bientôt, ils taxeront aussi leurs résidences secondaires, leurs yachts et leurs piscines. Peut-être que bientôt, ils réaliseront qu’il est anticonstitutionnel de verser aux politiciens une allocation pour « arriver au Parlement à l’heure ». Peut-être aussi que les politiciens ne seront pas exemptés en cas d’escroqueries… Mais maintenant, mon salaire de 650 euros va encore diminuer. 500 euros devront suffire pour nous faire vivre, mon enfant et moi ».

Si je ne les paye pas, je vais en prison, et mon fils chez son père

« Ils veulent juguler la crise en nous faisant suffoquer. Si je ne les paye pas, je vais en prison. Si je vais en prison, mon fils est à la rue, ou pire, avec son père anglais inexistant, négligent, abusif et indifférent. Mais je n’ai pas assez pour les payer, et bientôt, j’aurai encore moins ; un cercle vicieux, un piège impitoyable, qui me prend de plus en plus à la gorge ».

Mettez-vous dans ma peau pour connaître ce que vous allez vivre vous aussi

« Vous tous, là bas, en Europe, s’il vous plait, venez vivre ici, mettez vous dans ma peau pendant quelques temps avant de me juger. Vous ne connaissez que ma nationalité, vous ne connaissez vraiment rien de moi. Mettez votre orgueil déplacé de côté, et regardez la vérité en face avant de porter des jugements déplacés. Pas seulement pour moi, parce que je pressens que, bientôt, la même “crise” va frapper à votre porte, et vous vous plaindrez, vous aussi, si d’autres vous jugent. « Inutile », « paresseuse », « laissez -la couler », « Laissez-la pourrir », « Elle devrait avoir honte ». Si vraiment vous tenez à me détester, alors, détestez -moi au moins pour de bonnes raisons ».

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