Elle a un enfant avec son père et vivent heureux: l’inceste, une pratique traditionnelle du patriarcat

Dans la famille matriarcale, le foyer est composé uniquement par la lignée maternelle : les couples ne vivent pas ensemble. L’inceste, c’est coucher avec un membre de sa maisonnée. Le mariage est donc un inceste légalisé : l’épouse prend le nom du mari, et fait donc désormais parti de son clan. Ainsi, quand la sexualité est permise avec un membre du clan (en l’occurrence l’épouse), quelle limite y a t-il a coucher avec un autre membre du clan (en l’occurrence la fille), qui est la cible sexuelle la plus accessible, quand la sexualité est soumise à la contrainte économique du couple, du mariage, et de la paternité ?

« Avec mon père, ça dure depuis 15 ans. On est amoureux »

Article publié dans « le Nouvel Observateur » du 13 décembre 2012

Damien M., qui couchait avec ses filles, a été condamné à cinq ans de prison dont deux ferme. Il vit avec l’aînée, avec qui il a eu un enfant. Rencontre.

« C’est le seul homme de ma vie. »

Père et fille se tiennent côte à côte. Avec ces mêmes yeux bleu clair, ce même sourire. Il a 50 ans, l’allure débonnaire, un peu rondouillard, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession. Elle a 30 ans, les cheveux blonds comme les blés, l’air décidé. La fille : « Entre nous, ça dure depuis 15 ans. On est amoureux, c’est le seul homme de ma vie. »

« L’amour a pris le pas sur la culpabilité. »

Le père : « Est-ce que je me sens coupable ? Non, l’amour a pris le pas sur la culpabilité. » Ils vivent ensemble, ont eu ensemble un enfant, aujourd’hui âgé de 10 ans, qu’ils élèvent. Ils lui ont dit il y a deux ans que son père était aussi son grand-père. En le prévenant de ne rien dire aux copains « pour éviter les moqueries ».

Père et fille portent le même nom, comme mari et femme

Dans la commune de l’Oise où ils habitent, tout le monde pense que Sylvie et Damien M. (tous les prénoms ont été modifiés) sont mari et femme, puisqu’ils portent le même nom. Dans la famille, en revanche, tout le monde est au courant. Le dimanche, on se retrouve chez le couple pour déjeuner. Il y a les frérots, Marc et Thomas, parti depuis un an en Australie. Leurs copines. La cadette, Lydia, mère de six enfants. Elle s’est réconciliée avec « papa » et Sylvie. En 2002, elle avait dénoncé son père pour viol. Étant revenue sur ses déclarations, elle assure désormais qu’elle était « consentante ».

Plutôt avec sa fille qu’avec une autre femme

Dans ces joyeuses réunions de famille manque juste Manon, la petite dernière, placée en famille d’accueil. Et la mère qu’ils ont tous reléguée dans le rôle de la méchante. « C’est elle qui, la première, nous a emmenées dans la chambre de papa », affirme Sylvie. « Elle me disait toujours : ‘Sylvie te donnera sa virginité’, renchérit le père. Si je meurs, je ne supporterai pas que tu te remettes avec quelqu’un d’autre qu’elle. »

Triolisme du père avec la mère et la fille

Devant la cour d’assises d’appel d’Amiens, tout ce petit monde a dépeint le fonctionnement de cette famille qui vivait en vase clos dans une belle propriété entourée de 5.000 mètres carrés de terrain aux alentours de Compiègne : les relations sexuelles à trois, avec le père, la mère et Sylvie ou Lydia ; le bébé de Sylvie, conçu pour être « le bébé de la famille » ; Sylvie, sur une photo, brandissant fièrement son test de grossesse positif.

Le clan est resté soudé autour du père incestueux. Condamné à huit ans de prison en mai 2011, mais ressorti libre des assises, le père a vu sa peine réduite en appel à cinq ans de prison, dont trois avec sursis, pour viol. La mère a écopé de trois ans. « On était tellement soulagés ! s’exclame Sylvie. Il ne refera pas de prison. On va pouvoir continuer à vivre comme avant. »

Tout le monde « était très heureux comme ça »

« En 35 ans de carrière, je n’ai jamais rien vu de pareil », s’étonne l’avocat du père, Hubert Delarue, qui pour le procès en appel a rameuté ses compères de l’affaire d’Outreau : Frank Berton, pour la défense, et Eric Dupont-Moretti, représentant des victimes. Drôles de victimes qui ont soutenu les accusés, certifiant que tout le monde « était très heureux comme ça ». Florence Danne-Thiéfine, avocate de la mère, n’a pas digéré ce numéro, pendant les trois jours de débats à huis clos : « C’était la famille Bisounours unie dans l’amour ! De qui se moque-t-on ? Ma cliente, la seule à reconnaître que ce système familial était pervers, a été exclue du clan, c’est très dur pour elle. »

Une épouse terrorisée par son mari

Petite, frêle et effacée, immature, la mère Nathalie M., décrite dans certaines expertises psychologiques comme « à la limite de la débilité légère », semble aux antipodes de son mari et de ses enfants, qui manient tous le verbe avec aisance. « Sylvie a parlé de planning organisant les relations sexuelles, mais ma cliente était bien incapable d’organiser quoi que ce soit, affirme son avocate. Oui, elle a participé, oui, elle est coupable. Mais c’était surtout une femme terrorisée par son mari, qui, lui, est d’une intelligence redoutable. »

Le nez cassé par son père parce qu’elle était avec un garçon

Les enfants, aujourd’hui, le répètent en chœur : « papa » était sévère, donnait quelques torgnoles, mais cela leur a permis de « marcher droit ». Quand Lydia a porté plainte la première fois, elle avait le nez en sang, à moitié cassé, comme en témoigne un certificat médical. C’était après une « engueulade » avec son père qui l’avait surprise avec un copain dans la chambre, écoutant de la musique. Aujourd’hui, elle assure que c’était « juste une gifle ».

« C’est là que j’ai commencé à tomber amoureuse de lui »

Sylvie, l’aînée, avoue : « Quand j’étais petite, je détestais mon père. C’est ma mère qui m’avait montée contre lui. Elle faisait n’importe quoi, elle volait, elle a dépensé tout mon premier salaire. Après, j’ai complètement changé d’avis sur papa. J’ai fait des stages dans son entreprise. C’est là que j’ai commencé à tomber amoureuse de lui. »

D’abord non consentante, en présence de sa mère

La famille vit repliée sur elle-même. Sylvie, bonne élève, arrête d’aller au collège après la troisième pour suivre des cours par correspondance. C’est alors qu’elle a ses premières relations sexuelles avec son père, en présence de sa mère. « Ma mère m’a emmenée dans la chambre de papa, elle a commencé à lui faire une fellation et j’ai terminé », a raconté Sylvie aux policiers en expliquant qu’au début « elle n’était pas consentante ». Version qu’elle a démentie devant la cour d’assises, assurant que cette première fellation était « un acte d’amour ».

Puis la fille remplace la mère

Peu après, le père et sa fille aînée emménagent dans un loft aménagé, indépendant du chalet, où vit le reste de la famille. Sylvie endosse le rôle de la mère. « C’est moi qui surveillait les devoirs, moi qui gérait tout », dit-elle fièrement. Humiliation pour la mère : le père lui retire son chéquier et le confie à sa fille. Nathalie a confié aux policiers que « plus que les relations sexuelles » que sa fille entretenait avec son père, c’est cela qui lui a fait « péter les plombs ». Une caméra de surveillance enregistre les faits et gestes de la famille dans le chalet. Si bien que même quand le père, cadre dans une grande entreprise dans la région parisienne, est au travail, il sait tout ce qui se passe.

Jalouse de sa sœur de coucher avec son père

Lydia et sa mère fument en cachette, dans les angles morts de la caméra. « J’étais la mal-aimée, confie Lydia. Les parents m’appelaient la grosse vache. J’étais jalouse de Sylvie. C’était la plus jolie, la préférée. La duchesse, comme ils l’appelaient. » C’est pour cela qu’un jour de réveillon en 1999, elle « demande à son père pourquoi il ne couche pas aussi avec elle ». Elle a alors 15 ans. (Dans sa version initiale, Lydia racontait que les abus avaient commencé quand elle avait 9 ans).

Il couche avec sa deuxième fille pour ne pas la délaisser

Le père : « Je ne voulais pas qu’elle se sente délaissée, mais je n’étais pas amoureux d’elle. »  Jalouse de l’aînée, la mère l’est désormais aussi de la cadette. « Elle me traitait de pute après les rapports. Mais elle me faisait la gueule si je n’y allais pas. »  Lydia va subir plusieurs IVG. Pas Sylvie, à qui, « pour lui prouver qu’il l’aime » , le père veut « faire un enfant ».

Un Loth, maudit, couchant avec ses filles

« Il y a eu une inversion complètement bizarre des rôles. Sylvie a pris celui de la mère, observe Me Danne-Thiéfine. Je me rappellerai toujours d’une audience devant le juge des enfants où Sylvie était venue en tailleur, très mûre, très décidée. Et ma cliente, échevelée, en jean-baskets, comme une ado attardée. » Damien, lui, trône en chef incontesté du clan. « A table, il disait que j’étais aussi salope que ma mère, il racontait ce qu’il avait fait la veille avec l’une d’entre nous », dira Lydia aux policiers.

Beau parleur, le père est décrit par l’expert psychologue comme un « sujet séducteur qui se positionne en victime pour tenter de centrer l’attention sur lui ». Il semble se complaire dans la posture d’un héros tragique sous l’emprise de son épouse. Un Loth, maudit, couchant avec ses filles. Sylvie le défend, acharnée : « Les psys le disent bien, c’est la mère qui doit être le verrou. »

Non sûr de sa paternité, le tabou de l’inceste a sauté

Pour Damien, s’il est devenu père incestueux, c’est du fait de son enfance malheureuse : « Je ne savais pas ce que c’était une famille. Ma mère m’a abandonné tout petit, j’étais persuadé de ne pas être le fils de mon père. Je n’avais pas de schémas. » A 18 ans, il rencontre Nathalie, tombe fou amoureux d’elle. Elle tombe enceinte. « J’avais seulement 19 ans quand Sylvie est née. J’étais persuadé qu’elle n’était pas de moi… Je bossais tellement que, mes filles, je ne les ai pas vues grandir. N’ayant pas eu d’attachement primaire, comme disent les psys, les interdits ont sauté.« 

Aussi belle que sa mère

Comme dans ‘Peau d’Ane’, Sylvie est le portrait craché de sa mère, même blondeur, même teint de porcelaine. Damien : « Entre nous, cela devait arriver. » Quand le père commence à coucher avec sa fille cadette, la culpabilité revient, il fait une tentative de suicide par pendaison. « Mais les filles ont insisté pour que cela continue. »

L’inceste, c’est un fantasme de toute-puissance

Murielle Bellier, qui a été l’avocate des deux garçons et de Manon, la benjamine, analyse : « Il est très charismatique et joue à merveille le type formidable. Il a tenu ses enfants par la peur. Mais aussi avec ce chantage affectif. Et il n’est resté que vingt mois en prison, pas assez pour qu’elles se libèrent de son emprise. L’inceste, c’est un fantasme de toute-puissance. Manon me disait toujours : ‘Papa, il est plus fort que les juges, plus fort que les gendarmes.' »

Le retour d’une pratique traditionnelle

A l’audience, l’expert psychologue a lâché cette phrase, insensée : « Il y a des incestes heureux. » Murielle Bellier s’en est étranglée : « Au Moyen Age aussi, on disait que c’était mieux pour les filles de se faire dépuceler par leur père ! » Et on s’interroge sur ces étranges victimes qui refusent d’être vues comme telles. Pour Sylvie, l’expert a noté « une aliénation psychique à l’égard d’un système familial pervers qui l’amène à des constructions ménageant son père et son propre narcissisme ». Un syndrome de Stockholm à vie.

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