Le Meilleur des Mondes unisexe d’Attali : retour à l’androgynie primordiale platonicienne

Le mythe platonicien de l’androgynie est relaté par le personnage d’Aristophane, dans le Banquet (189c – 193e). Au commencement, les êtres humains doubles : mâle/mâle, femelle/femelle et l’androgyne formé de l’un et de l’autre. Ayant provoqué la colère des dieux, ils furent punis par Zeus qui les sépara chacun en deux moitiés. Ainsi chaque moitié recherchant l’autre, s’enlace avec elle, s’embrassent et meurent tristes, ne pouvant se réunir. Si les choses devaient rester ainsi, les humains mourraient. Or Zeus, pour toujours avoir l’amour de ses sujet remet les organes génitaux sur le devant, formant les êtres humains actuels. Ce mythe explique donc le phénomène amoureux et sa recherche.

Jacques Attali: (retour) Vers l’humanité unisexe

Publié le 29/01/2013 sur Slate.fr

Plutôt que de nous opposer à une évolution banale et naturelle du mariage, il est urgent de nous préoccuper de permettre à l’humanité de définir et de protéger le sanctuaire de son identité.

Londres, 2007. REUTERS/Alessia Pierdomenico

La famille nucléaire, un modèle des plus récents

Comme toujours, quand s’annonce une réforme majeure, il faut comprendre dans quelle évolution de long terme elle s’inscrit. Et la légalisation, en France après d’autres pays, du mariage entre deux adultes homosexuels, s’inscrit comme une anecdote sans importance, dans une évolution commencée depuis très longtemps, et dont on débat trop peu:
Après avoir connu d’innombrables formes d’organisations sociales, dont la famille nucléaire n’est qu’un des avatars les plus récents, et tout aussi provisoire que ceux qui l’ont précédé, nous allons lentement vers une humanité unisexe, où les hommes et les femmes seront égaux sur tous les plans, y compris celui de la procréation, qui ne sera plus le privilège, ou le fardeau, des femmes.

Bien des forces y conduisent, issues de demandes parfois contradictoires.

1. La demande d’égalité.

D’abord entre les hommes et les femmes. Puis entre les hétérosexuels et les homosexuels. Chacun veut, et c’est naturel, avoir les mêmes droits: travailler, voter, se marier, avoir des enfants. Et rien ne résistera, à juste titre, à cette tendance multiséculaire. Mais cette égalité ne conduit pas nécessairement à l’uniformité: les  hommes et les femmes restent différents, quelles que soient leurs préférences sexuelles.

2. La demande de liberté.

Le divorce pour tous

Elle a conduit à l’émergence des droits de l’homme et de la démocratie. Elle pousse à refuser toute contrainte; elle implique, au-delà du droit au mariage, les mêmes droits au divorce. Et au-delà, elle conduira les hommes et les femmes, quelles que soient leurs orientations sexuelles, à vouloir vivre leurs relations amoureuses et sexuelles libres de toute contrainte, de tout engagement.

Libres mais seuls, sans enfants

La sexualité se séparera de plus en plus de la procréation et sera de plus en plus un plaisir en soi, une  source de découverte de soi, et de l’autre. Plus généralement, l’apologie de la liberté individuelle conduira inévitablement à celle de la précarité; y compris celle des contrats. Et donc à l’apologie de la déloyauté, au nom même de la loyauté: rompre pour ne pas tromper l’autre.

Le mariage pour personne

Telle est l’ironie des temps présents: pendant qu’on glorifie le devoir de fidélité, on généralise le droit à la déloyauté. Pendant qu’on se bat pour le mariage pour tous, c’est en fait le mariage de personne qui se généralise.

3. La demande d’immortalité,

Qui pousse à accepter toutes mutations sociales ou scientifiques permettant de lutter contre la mort, ou au moins de la retarder.

4. Les progrès techniques découlent en effet de ces valeurs et s’orientent dans le sens qu’elles exigent:

Procréer sans les femmes, au nom de la Liberté, de l’Égalité, et de l’Immortalité

En matière de sexualité, cela a commencé par la pilule, puis la procréation médicalement assistée, puis la gestation pour autrui. Ces questions de bioéthique ne découlent évidemment pas des demandes d’égalité venant des couples homosexuels et concernent toutes les formes de reproduction, y compris -et surtout- «hétérosexuelles». Le vrai danger viendra si l’on n’y prend garde, du clonage et de la matrice artificielle, qui permettra de concevoir et de faire naitre des enfants hors de toute matrice maternelle. Et il sera très difficile de l’empêcher, puisque cela sera toujours au service de l’égalité, de la liberté, ou de l’immortalité.

«Pourquoi Zeus nous oblige à passer par les femmes pour avoir des fils? […] Quel besoin a-t-on des femmes, quand l’esclave est là pour les travaux ménagers, et l’adolescent désirable pour les ébats amoureux ?» – Eschyle, poète antique grec

5. La convergence de ces trois tendances est claire:

Abolition de la reproduction sexuée et de la maternité

Nous allons inexorablement vers une humanité unisexe, sinon qu’une moitié aura des ovocytes et l’autre des spermatozoïdes, qu’ils mettront en commun pour faire naitre des enfants, seul ou à plusieurs, sans relation physique, et sans même que nul ne les porte. Sans même que nul ne les conçoive si on se laisse aller au vertige du clonage.

6. Accessoirement, cela résoudrait un problème majeur qui freine l’évolution de l’humanité:

Naître sans mère pour accélérer l’évolution vers le Surhomme

L’accumulation de connaissances et des capacités cognitives est limitée par la taille du cerveau, elle-même limitée par le mode de naissance: si l’enfant naissait d’une matrice artificielle, la taille de son cerveau n’aurait plus de limite. Après le passage à la station verticale, qui a permis à l’humanité de surgir, ce serait une autre évolution radicale, à laquelle  tout ce qui se passe aujourd’hui nous prépare. Telle est l’humanité que nous préparons, indépendamment de notre sexualité, par l’addition implicite de nos désirs individuels.

Les vrais enjeux de l’Humanité

Alors, au lieu de s’opposer à une évolution banale et naturelle du mariage laïc, qui ne les concerne pas, les Églises devraient plutôt se préoccuper de réfléchir, avec les laïcs, à ces sujets bien plus importants:

  • Comment permettre à l’humanité de définir et de protéger le sanctuaire de son identité?
  • Comment poser les barrières qui lui permettront de ne pas se transformer en une collection d’artefacts producteurs d’artefacts?
  • Comment faire de l’amour et de l’altruisme le vrai moteur de l’Histoire?

Jacques Attali

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