Patriarcat camerounais : écraser les seins pour préserver la virginité au mariage – la complicité des mères

Le mariage est le seul garant de la reconnaissance de paternité, pilier du patriarcat. Toute sexualité hors mariage peut engendrer des enfants sans père, et doit donc être violemment combattue par tous les moyens.

Le « repassage des seins »

Du calvaire au traumatisme

VENDREDI 19 OCTOBRE 2012 / PAR FOUÂD HARIT sur Afrik.com

Ces mères qui préservent l’honneur de leurs filles

Le « massage des seins », appelé aussi le « repassage » est une pratique constatée au Cameroun, en Guinée ou encore au Togo. Inventée et pratiquée par les mères, elle consiste à ralentir la croissance mammaire des jeunes filles afin d’éviter toute dérive sexuelle, rapports précoces ou encore d’attirer l’œil des garçons. Les conséquences physiques et psychologiques de cette coutume sont aussi graves et traumatisantes que l’excision.

24% des femmes victimes au Cameroun

En décembre 2005, deux anthropologues, le Dr. Flavien Ndonko et Germaine Ngo’o, s’intéressent au phénomène et décident de mener une enquête. Le résultat est accablant. Au Cameroun, elles seraient près de 24% à avoir vu leurs seins naissants écrasés. Une torture initiée par les mères qui font croire aux adolescentes que c’est un service qu’elles leur rendent. Toutefois, 7% des filles ont déclaré l’avoir fait d’elles-mêmes, de manière dissimulée, car elles étaient complexées par leur poitrine naissante alors que leurs camarades n’avaient encore rien.

Des poitrines plates par la torture

Pour aplatir les seins, les mères utilisent souvent des pilons ou des pierres écrasées et chauffées. Il y a aussi la méthode des peaux de bananes plantain, de feuilles et de serviettes chaudes à appliquer sur les poitrines. Certaines vont plus loin encore en utilisant des « serres-seins » ou du sel et du pétrole. Les poitrines tombent au fur et à mesure des massages.

… Et d’autres gonflées par scarification et venin

Certaines mères camerounaises pratiquent ce que l’on appelle la scarification. L’étude menée par les deux anthropologues révélait que 6% des filles ou femmes avaient une scarification pour mincir ou grossir les seins. Pour les faire grossir, les mères coupent la peau à l’aide d’une larme et verse sur la poitrine un produit spécial. Pire encore, certaines injectent régulièrement du venin de fourmis. Pour cela, elles posent directement sur les seins les fourmis qui vont les piquer.

Cancers du sein et honte

Suite à ces pratiques, on note de nombreuses brûlures infections. Il arrive parfois que des femmes qui ne sont pas enceintes aient du lait maternel qui coule. Ces massages mammaires favoriseraient le cancer du sein. Une bonne partie des femmes et des filles interrogées par les anthropologues Ndonko et Ngo’o ont un cancer. Les muscles s’affaissent et certaines jeunes filles âgées d’à peine dix ans se retrouvent avec les seins d’une femme de 70 ans. Au-delà de la douleur physique, ces pratiques provoquent un malaise psychologique profond. Certaines n’osent pas se déshabiller et les seins qui tombent font souvent l’objet de blagues.

Une tradition de mère en fille

Malgré toutes ces douleurs physiques et psychologiques, certaines filles perpétueront la tradition pour, pensent-elles, « protéger » leur filles des regards masculins, d’un éventuel viol ou d’une grossesse. D’autres, comme Amélie, n’envisagent pas une seule seconde de perpétrer la tradition.

« Repassez » ce sein que je ne saurais voir

MARDI 6 JUIN 2006 / PAR HABIBOU BANGRÉ sur Afrik.com

Amélie, une jeune Camerounaise, témoigne du « repassage » des seins. C’était il y a douze ans, mais Amélie n’a jamais oublié. Cette Camerounaise de 24 ans est l’une des nombreuses adolescentes dont les seins ont été « massés » à la puberté pour empêcher leur développement et éloigner les garçons. C’est sa mère qui s’est chargée, avec une pierre brûlante, de « repasser » sa poitrine, qui garde encore les stigmates de cette coutume. Témoignage.

Casser le noyau des seins qui poussent

« A 12 ans, quand j’ai eu un peu de seins, mes parents étaient inquiets. Ils avaient peur que j’attire les garçons. Un jour, ma mère m’a appelée et elle a commencé à me masser les seins avec une pierre chauffée dans le feu. Elle avait un chiffon pour ne pas se brûler et a posé la pierre brûlante sur moi. Elle disait qu’il fallait que la pierre soit bien chaude pour casser le ‘noyau’ qu’il y a quand les seins poussent. Ça faisait très mal. Quand elle massait, je criais tellement que les voisins venaient voir ce qui se passait dans la cuisine. « 

La complicité des voisins moralistes

 » Parfois, je fuyais et je restais dans un coin parce que j’avais peur qu’elle recommence. Quand je revenais, elle faisait comme si elle n’allait plus le refaire et on parlait de choses et d’autres. Au moment où je voyais la pierre auprès du feu, c’était trop tard et elle m’avait déjà arrêtée. Certains voisins justifiaient ce que ma mère faisait estimant que c’était bon pour éviter aux garçons de me tourner autour, alors que d’autres lui demandaient d’arrêter. Mais ma mère ne les écoutait pas. Tout ça a duré trois mois, matin et soir. Mon père ne l’a jamais su parce qu’il n’était pas là quand ma mère le faisait. « 

« Parfois, ma mère me demande pardon »

 » Finalement, ma mère a pu écraser le ‘noyau’ et mes seins sont partis. Ils sont revenus plus tard, mais tout petits. Et je pense que j’aurais dû avoir beaucoup de seins car ma mère en a en quantité. A cause de ça, je me sens vraiment gênée. Pour tout dire, je ne peux pas porter les habits que je veux et je dois porter des soutiens-gorge rembourrés. Ces petits seins me troublent. Je ne vois pas comment plaire comme ça. Avec les hommes, c’est vraiment difficile. Certains se sont moqués de moi et ça dure jusqu’à présent. Un ami m’a dit : ‘Si tu n’as pas de seins, ça ne vaut pas la peine’ ».

Difficulté à allaiter

« Même après ma grossesse, je n’ai pas eu beaucoup de seins, comme je l’espérais. Au début, j’avais même des problèmes pour allaiter et j’ai dû suivre un médecin. Il m’a prescrit des médicaments pour que le lait monte. A cause de la pierre brûlante, j’ai des petites tâches de brûlure qui sont restées, même si certaines sont parties avec le temps. Et j’ai toujours mal aux seins. J’en veux vraiment à ma mère. Je lui ai parlé de ça maintes fois. Parfois, elle me demande pardon, mais ça ne me dit rien car c’est déjà fait. Ma fille a aujourd’hui quatre ans et jamais je ne lui masserai les seins. »

Renata, une campagne contre le « repassage » des seins

Parce que les conséquences physiques et psychologiques se font de plus en plus jour, le Réseau national des associations de tantines (Renata) a lancé, le 30 mai, une campagne de sensibilisation.

« La campagne va durer un an et sera menée dans tout le Cameroun, explique Bessem Ebanga, secrétaire exécutive du Renata. Les communicateurs traditionnels présents le 30 mai sont repartis avec des spots de télévision et des dépliants pour faire circuler l’information en milieu rural. Dans les villes, la communication se fera surtout par la radio. Il y a beaucoup de travail parce qu’il faut qu’à la fin de l’année tous les Camerounais soient au courant des dangers du repassage. » Cette initiative est née après le constat que la plupart des membres du Renata avaient eu les seins « repassés ». Dès lors, ils ont fait appel à l’organisation allemande GTZ pour les aider à enquêter, car ils n’en avaient pas les moyens.

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