Les hommes avortent aussi, personne ne s’en soucie ? Ont-ils leur mot à dire ?

Seule la mère peut désormais décider de sa maternité, et donc de la paternité d’un homme : garder ou avorter l’enfant. Le père n’a plus aucun pouvoir de décision : il ne peut plus forcer une femme, ni à la maternité, ni à l’avortement. Par contre, sa reconnaissance de paternité est plus que jamais obligatoire. Ne serait-il pas plus équitable d’abolir cette obligation légale ? Sinon, ne serait-il pas plus juste qu’il ai droit de vie ou de mort sur l’enfant, de restaurer la Patria Potesta du Pater Familias romain ? Lire Le Code Napoléon, charia catholique du patriarcat gréco-romain : histoire du droit des femmes

Fréderic Leclerc-Imhoff | Etudiant en journalisme, le 10/03/2013 à 10h16

L’IVG est une affaire de couple. Pourtant, de la décision, où son avis ne compte pas toujours, au manque d’écoute dans les centres, l’homme ne trouve pas sa place.

Au moins 40% des femmes ont recours à une IVG au cours de leur vie. 220 000 chaque année.

« Dans la rue, quand on croise des femmes, on se dit qu’une sur deux a connu l’IVG. Mais quand on voit des hommes, on ne pense jamais à ça. »

Coline Bost est animatrice au planning familial de Bordeaux. Pas forcément le meilleur endroit pour rencontrer ces messieurs. Quatre femmes sur cinq viennent sans leur partenaire dans les centres de planification, chez le médecin ou à l’hôpital.

« Ils ne peuvent pas comprendre ce qu’elles ressentent »

L’IVG, question délicate pour eux, car s’ils ont leur mot à dire, légalement la décision ne leur revient pas. Heureusement, insistent tous les professionnels : leur corps n’est pas en jeu. Les hommes sont partagés entre l’implication qu’on leur demande et le détachement physique auquel ils ne peuvent rien.

C’est ce qu’explique Muguette Rose, conseillère au centre de planification de l’hôpital Pellegrin de Bordeaux :

« C’est une histoire de couple, mais c’est une histoire de femme. C’est madame qui porte l’enfant, et il faut bien faire avec. Les hommes se sentent impuissants. Ils pensent qu’ils sont obligés de subir, qu’ils ne sont là pour rien.

Je crois qu’il y a là une réelle différence entre les deux sexes. Les hommes peuvent comprendre la souffrance de leur compagne, mais pas ce qu’elle ressent. C’est empirique : on est obligé de ressentir pour connaître. »

Gabriel : « un bref moment de joie »

« Je ne pense pas que les hommes se sentent satisfaits de l’accueil qu’ils reçoivent dans les différentes structures. Il y a trop de femmes : les médecins, les infirmières, les conseillères… Ils aimeraient aussi parler à des hommes. A la première approche, ils sont souvent agressifs, parce qu’ils ne sont pas à l’aise. »

Un vide, face au besoin qu’ont certains hommes de dialoguer. Rien n’est réellement prévu pour eux dans les centres.

Quand Gabriel apprend l’année dernière que sa copine de l’époque est enceinte, il se prend « une claque dans la gueule ». Ce genre de truc, ça n’arrive qu’aux autres. Puis, vient un bref moment de joie. « Quand c’est la première fois, les couples sont rassurés de savoir qu’ils peuvent procréer », explique Mme Rose.

Gabriel avait 22 ans, et c’est rapidement le sentiment de culpabilité qui s’invite. La voix posée, il se souvient de cet hôte indésirable :

« J’avais l’impression de ne pas avoir trop géré, d’avoir fait une connerie. Pour moi, c’était un peu de ma faute, même si elle avait oublié sa pilule. On était tous les deux d’accord pour l’IVG. Il était hors de question d’avoir un enfant à ce moment-là.

Mais même si la décision était facile, tu sens très vite que ce n’est pas à toi de la prendre. C’est difficile de dire quoi que ce soit. L’étape de prise de décision, je n’en ai pas souffert. Elle, un peu quand même. Elle était énervée, en colère. C’était perturbant pour moi, et ça renforçait ma culpabilité. »

Lui et un autre mec, en pleurs

Gabriel a accompagné sa copine à l’hôpital le jour de l’opération. Un événement traumatisant, pour lui et pour elle. Il se souvient « d’opérations à la chaîne » pour une douzaine de filles ce jour-là. Côté mec : lui et un autre, en pleurs. Pas plus.

« Après l’opération, on est restés huit mois ensemble. Il restait une certaine crainte vis-à-vis des relations sexuelles. On a refait plusieurs tests, on a paniqué lors de retards de règles.

J’avais peur d’être rejeté aussi. Qu’elle se détourne de moi. Et il y avait cette tristesse. Je crois que c’est pour cela qu’on en parlait peu après l’IVG, pour éviter d’y penser et de se sentir tristes. »

Rejetés après l’IVG

Pour ces hommes, souvent, la priorité reste la survie du couple. Ils ont très peur d’être rejetés suite à l’IVG, que leur compagne leur en veuille. Et c’est souvent le cas. Pour la plupart des représentants de la gent masculine, la mission est simple : soutien matériel et psychologique. En retrait par rapport à leur propre ressenti. Sur le moment, ils ne cherchent généralement pas d’espace d’écoute.

Gabriel n’a pas accompagné sa copine chez les médecins et conseillers avant l’IVG. Personne ne lui avait proposé d’y aller, et elle ne le lui avait pas demandé.

« Je ne me suis pas senti écouté, je n’ai rencontré personne. Aucun professionnel n’est venu me voir. Et j’en ai parlé à peu de gens. Tu finis par te convaincre que tu ne souffres pas, que ce n’est rien par rapport à la souffrance de ta copine. Avec du recul, je peux dire que j’aurais bien aimé en parler, que ça m’aurait aidé. »

Nicolas : « juste un bout de steak »

Nicolas et Andréas, quant à eux, ont vu leur décision leur échapper. Eux n’étaient pas d’accord avec leur partenaire.

Il y a six ans, Nicolas rencontre une fille à une soirée. Une histoire légère qui dure un mois, et une contraception pas toujours assurée. Elle finit par lui annoncer qu’elle est enceinte. Ils sont d’abord d’accord pour avoir recours à l’IVG, mais rapidement, la jeune fille veut garder l’enfant. Lui n’en veut toujours pas :

« Les conditions matérielles et d’amour n’étaient pas réunies pour avoir cet enfant. Je ne comprenais pas ses états d’âme. Pour moi, l’embryon est juste un bout de steak. J’ai beaucoup souffert par mauvaise conscience. J’étais dans le cliché du mec, et c’était un peu douloureux. Je lui refusais cyniquement le droit de souffrir, et je balayais d’un revers de main l’idée d’avoir un enfant. A 21 ans, j’ai eu ce réflexe. »

« Tu ne peux pas comprendre »

Finalement, l’IVG a bien lieu. La jeune fille de 22 ans refuse que Nicolas l’accompagne. Aujourd’hui, il se souvient de la façon dont elle l’avait tenu à l’écart :

« Je n’avais pas pris cela violemment, je crois qu’elle avait besoin de réfléchir sans moi, tout simplement. Elle savait que j’étais hostile au fait d’avoir un enfant et que je n’étais pas amoureux d’elle. Mais cela m’a frustré. J’ai été complètement écarté de la décision, parfois je me disais que c’était mon gosse qu’elle portait, mais j’évacuais rapidement cette idée.

C’est la femme qui tranche en matière d’IVG. Heureusement d’ailleurs. Mais avec des arguments d’autorité comme : “Tu ne peux pas comprendre, ce n’est pas dans ton corps”, les hommes se déresponsabilisent un peu. On est relégué à pas grand-chose : “T’es qu’un mec”. »

Andréas : « sa famille, plus de poids que moi »

Andréas avait 22 ans quand sa copine est tombée enceinte. Elle en avait 19, et ils étaient bien partis pour le garder. Mais rapidement, elle hésite. Lui est toujours pour, ses parents sont contre, elle se retrouve au milieu d’une guerre de position. Finalement, elle opte pour l’avortement, et Andréas se sent dépossédé.

« J’étais énervé. Ma première réaction a été de lui dire de se débrouiller seule. Pour moi, c’était ses parents qui avaient décidé, pas elle. Je suis quand même retourné la voir pour la rassurer, à contrecœur. J’ai eu l’impression de ne pas avoir été consulté une seule fois. Comme c’est elle qui portait l’enfant, je n’ai pas eu mon mot à dire. Sa famille avait plus de poids que moi.

J’ai ressenti ça très violemment. Elle m’avait demandé mon avis, mais n’en avait pas tenu compte. Pour moi, notre histoire était terminée, c’était comme me cracher à la figure. J’ai eu beaucoup de mal à m’en remettre. Aujourd’hui, je suis devenu très méfiant. Je ne cherche plus de relations sérieuses. »

« Courage, fuyons », c’était avant

Quand il y a désaccord dans le couple, cela mène très souvent à la rupture. Mais les expériences d’IVG ne tournent pas toujours au vinaigre. Traverser un moment difficile à deux, ça peut aussi permettre de resserrer les liens.

Et les garçons s’impliquent de plus en plus, comme l’explique Laurence Danjou, gynécologue et membre de l’ANCIC (Association nationale des centres d’interruption de grossesse et de contraception) :

« Il y a un changement de mentalité chez les hommes, les femmes et les professionnels. Les hommes sont de plus en plus présents autour de la problématique de l’enfant. Le regard qu’on porte sur eux a aussi changé dans les centres IVG. Les professionnels étaient assez méfiants, et pensaient qu’ils étaient systématiquement là pour faire pression sur la femme.

Mais les hommes restent encore dans le silence vis-à-vis de l’IVG. Les lieux où ils peuvent faire état de leurs préoccupations existent, les centres de planification par exemple, mais ils n’en sont pas assez informés. Il faudrait aussi que les professionnels donnent plus l’occasion aux hommes de se sentir concernés par l’IVG de leur partenaire. »

« Avant, c’était plutôt “courage, fuyons” », lance Muguette Rose en rigolant. Aujourd’hui, les hommes s’investissent davantage dans ce qu’ils veulent. Les choses sont plus claires, les maux, plus exprimés. Mais il reste beaucoup de chemin à faire pour que l’IVG soit aussi un truc de mec.

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