Au Maroc, les mères célibataires sont des putains, bannies de la société, humiliées par les hôpitaux et la police, et abandonnées par l’Etat

L’honneur de la femme réside dans le mariage, garant de la reconnaissance de paternité, pilier du patriarcat. Tout enfant conçu hors mariage n’aura pas de père légal : c’est un bâtard. Tout écart au mariage doit donc être sévèrement réprimé.

  • Beaucoup de femmes, dans le but d’échapper aux conséquences de la maternité, se font avorter; (…).S’il y a crime en ceci, c’est aux pseudo-moralistes qui trouvent bon de persécuter les filles-mères et de leur fermer toutes les portes que doit revenir la principale responsabilité. — (Jean Marestan, L’Éducation Sexuelle, Éditions de la « Guerre Sociale », 1910)
  • Mais, dans la pratique, celles qu’on appelle des filles-mères sont chichement aidées, tenues en état de mépris et, le plus souvent, jetées à la rue, précipitées aux abîmes. — (Ludovic Naudeau, La France se regarde. Le problème de la natalité, 1931)

L’enfer que vivent les 220 000 mères célibataires du Maroc

En dépit de la possibilité d’inscrire leurs enfants à l’état civil, elles continuent à souffrir du regard de la société : police, juges, familles… Même quand les pères reconnaissent la paternité, les procédures sont trop longues.

mères célibataires du Maroc

Sid El Khadir, Oukacha. Nous sommes administrativement à Casablanca, mais très loin du centre ville. Pour y aller, il faut prendre un grand taxi jusqu’à Hay Hassani. Puis, marcher un bon kilomètre à pied… Dans ce quartier, pas loin de l’association Insaf, l’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse et son centre d’hébergement des mères célibataires, des mères seules cohabitent dans des maisons. Là, on retrouve Maria, Loubna, Houda, Kenza et Lakbira, flanquées de leurs enfants, tous âgés de moins de trois ans. Elles se partagent le rez-de-chaussée de ce petit immeuble à un seul étage. Elles travaillent la journée et rejoignent leurs enfants le soir. C’est la propriétaire de la maison qui s’improvise baby-sitter pendant la journée. Elle fait payer à ces femmes 300 DH par mois pour garder les enfants. A cela s’ajoute le loyer qui se chiffre à la même somme pour chacune. Les mères et leurs enfants, une dizaine à peu près, partagent deux chambres, une cuisine et une salle de bain. Maria, Loubna, Houda, Kenza et Lakbira viennent de différentes villes du pays, n’ont pas la même histoire, mais partagent le même statut, celui de mère célibataire. Elles n’ont qu’un désir, c’est de parvenir à élever dignement leurs bébés.

Une faute au regard de la société

«J’ai commis une faute au regard de la société. Je suis prête à payer le prix, mais mon bébé a bien le droit à une vie digne», lance Maria, 24 ans, originaire de Taounate. Le père de son fils Mohamed, aujourd’hui âgé de 15 mois, refuse de reconnaître sa paternité. Quant à elle, elle travaille comme femme de ménage dans un café du centre-ville et gagne 150 DH par semaine. Juste de quoi payer le loyer et la «mourabbiya» (la nounou). Quand elle a appris à sa sœur qu’elle était enceinte, celle-ci lui a tout simplement répondu de le donner à quelqu’un d’autre si elle voulait que sa relation avec sa famille redevienne normale. C’est une assistante sociale d’Insaf qui l’a convaincue de le garder.

Bannie par sa famille

«Aujourd’hui, mes parents à Tifelt ne veulent plus entendre parler de moi. Mais, moi je vais me battre pour mon petit», raconte-t-elle, le regard étincelant. Mais, comment parvient-elle à acheter les couches, le lait pour son petit ? Comment fait-elle pour payer le transport et acheter des vêtements pour elle et son enfant ? Comment fait-elle pour payer le médecin pour Mohamed qui est atteint d’une maladie oculaire chronique ? La réponse tarde à venir et ses yeux perdent de leur éclat.

Quand le géniteur refuse d’être père

Loubna, elle, vient du sud du pays. Elle s’est éprise d’un jeune Casablancais alors qu’elle était étudiante en troisième année de médecine. Elle a dû faire face à une grossesse non désirée et au refus de son partenaire de prendre ses responsabilités. Alors que ses parents croient qu’elle travaille dans une entreprise de textile de Casablanca, Loubna ne fait que se débrouiller en tant que femme de ménage chez un couple français. Une aubaine puisque ce couple d’expatriés la paie 1 500 DH par mois. Pour faire bonne figure chez ses parents qui vivent à Errachidia, elle réserve la moitié de cette somme pour la leur envoyer. Le reste lui permet à peine de survivre avec Rim, sa petite fille de 18 mois.

Les enfants illégitimes d’Allah

«Je ne peux pas leur dire que j’ais commis l’irréparable» s’étrangle-t-elle, les larmes aux yeux. Devant le refus du père de reconnaître l’enfant, Loubna a inscrit Rim en choisissant un nom dans la liste de noms de famille mise à la disposition par l’Etat civil marocain. Le prénom théorique du père doit impérativement être choisi parmi ceux correspondant aux 99 noms d’Allah. Aujourd’hui, Rim n’est certes plus «Ben X» comme avant la réforme du Code de la famille. Mais il y a quand même un sérieux problème. «On peut facilement remonter l’état civil de l’enfant d’une mère célibataire. Et pour cause, on n’indique jamais la filiation complète du père imaginaire», explique Rachid, officier de l’état civil à Casablanca.

Des filles-mères de plus en plus diplômées

Pour sa part, Loubna aurait bien aimé terminer ses études, mais elle est aujourd’hui convaincue que cette grossesse a mis fin à ses rêves de devenir médecin. Et elle est loin d’être la seule. «Au niveau de la prise en charge par les associations, l’évolution des nouveaux profils nécessite une orientation nouvelle. Les programmes étaient adaptés aux filles mères analphabètes ou scolarisées qui avaient besoin d’une prise en charge simple… Mais les nouveaux profils des filles mères, lettrées, diplômées ou en cours de scolarité universitaire, nécessite une prise en charge différente», note Soumaya Naamane Guessous dans l’avant-propos de son livre Grossesses de la honte, qu’elle a co-écrit avec Chakib Guessous en 2005 et qui vient d’être réédité ce mois-ci(*).

Une reconnaissance de paternité hors mariage quasi impossible

Le plus souvent, elles se retrouvent dans des quartiers d’habitat insalubre. Houda en est à son deuxième enfant. Elle a passé six mois dans des conditions difficiles au Samu social avant d’accoucher d’un petit garçon. Grâce à la médiation des assistants sociaux de l’association Insaf, le père du petit Mouaâd a accepté de reconnaître sa paternité. Il a fallu beaucoup de diplomatie pour le convaincre d’entreprendre un véritable parcours de combattant. Car, d’autres géniteurs ont préféré s’éclipser tant la procédure est compliquée.

Patriarcat islamique : l’enfant conçu hors mariage (zina : fornication) n’aura pas de père légal

«Les membres des associations doivent déployer énormément d’efforts pour établir le contact avec le père biologique ou pour réinsérer la fille dans sa famille.  Et quand l’opération aboutit, c’est-à-dire que le père biologique accepte la reconnaissance de paternité, les procédures sont tellement lourdes que parfois les hommes reviennent sur leur décision», nous explique Mme Naamane Guessous.

Le bâtard légitimé appartient exclusivement au père

« L’enfant appartient au mari de la femme comme la pomme au propriétaire du pommier. » – Napoléon

Houda a dû accepter que le père récupère l’enfant. C’était la condition sine qua non pour que Mouaâd puisse porter le nom de son père biologique. Lakbira, la mère d’Ali, est elle-même sans état civil. Originaire d’Azilal, elle est le fruit d’un mariage coutumier, «à la fatiha». Avant de pouvoir doter son enfant d’un état civil, elle est dans l’obligation de «légaliser» la situation de ses propres parents qui vivent loin dans un petit village du Haut-Atlas. Un véritable casse-tête !

Des mères criminelles sans statut

Sid El Khadir n’est pas le seul lieu où se trouvent des mères célibataires. D’autres quartiers de Casablanca sont devenus avec le temps des refuges. Ancienne Médina, bidonville de Derb Ghallef, Lissasfa, les mères célibataires vivent dans des conditions aussi précaires que les quartiers où elles résident. Mères sans avoir été mariées, elles n’ont pas de statut, elles vivent dans ces quartiers où l’habitat insalubre est généralisé. Elles doivent également faire face au regard inquisiteur des voisins et à l’exploitation par des employeurs véreux.

«Je travaille pour 1 000 DH par mois dans une usine de textile. Le chef sait que je suis mère célibataire et il en abuse. Je ne peux rien faire. Je n’ai pas le choix», lâche froidement Lakbira.

Mais l’avortement, couteux, reste illégal…

Les mères célibataires doivent faire face à l’exclusion dès la grossesse. Si des femmes plus nanties parviennent à interrompre leur grossesse dans des cliniques privées, dans l’illégalité bien sûr, les plus pauvres n’ont pas cette possibilité, par ailleurs coûteuse. Rejetées par leurs familles, abandonnées par les pères biologiques, ces femmes se retrouvent à la rue. Une part infime est prise en charge par la société civile (Insaf a une capacité de 21 lits) ou par le Samu social.

Exclusion des filles mères, mères célibataires, mères seules : avortement et abandon des enfants sans père

Humiliées à l’hôpital par la police des mœurs

«La légalisation de l’avortement est prioritaire pour trouver une solution à ce phénomène qui concerne les mères, mais également des enfants innocents. Dans un premier stade, il faut permettre aux femmes victimes de viol ou d’inceste d’interrompre la grossesse», explique Saïda Bajjou, militante associative. L’exclusion continue à l’hôpital. Après accouchement, la majorité des hôpitaux, à Casablanca comme dans le reste du pays, font appel à la police pour enquête, en application de la disposition de l’article 490 du code pénal qui punit les rapports sexuels hors mariage. «Les mères célibataires sont humiliées par les agents de police, parfois même par le personnel hospitalier. Il y a des cas de femmes qui ont fui l’hôpital et ont laissé leurs bébés à la maternité parce qu’elles avaient peur de la police», atteste Mme Bajjou.

Aucune aide de l’Etat

Le rejet des mères célibataires continue à l’administration de l’état-civil, qui refuse parfois d’inscrire leurs enfants. «La société civile ne peut pas faire face à ce phénomène. Le Samu social à Casablanca dispose d’un seul local où l’on retrouve des mères célibataires, mais aussi des enfants, des vieillards et des malades mentaux. En plus, le Samu est censé être un lieu pour de l’hébergement d’urgence qui n’excède pas trois nuits. L’Etat n’a aucune structure adaptée pour les mères célibataires», déplore Mme Bajjou. Les militants associatifs et les féministes se demandent également pourquoi les mères célibataires et leurs enfants ne bénéficient d’aucune aide matérielle de l’Etat notamment via le Fonds de solidarité familiale…

Les enfants des rues

Pourtant, selon les chiffres de 2011, le Maroc compte 220 000 mères célibataires. Elles ont donné naissance à 500 000 enfants entre 2003 et 2010 selon les résultats d’une enquête d’Insaf, rendue publique début 2011. A Casablanca seulement, chaque année, 5 000 enfants sont nés hors mariage. Ils alimentent le cortège toujours plus étoffé d’enfants de la rue ou participent à la mendicité avec leurs mères. Une bombe à retardement qui risque de faire des dégâts dans les années à venir si l’Etat ne prend pas ses responsabilités.

Abandon des enfants, symptôme du patriarcat : enfants trouvés, sans père, bâtards illégitimes, nés hors mariage, ou par misère…

Questions à : Selon des juges et des adouls, soutenir les mères célibataires c’est encourager la prostitution

La Vie éco : Qu’est-ce qui justifie la réédition du livre «Grossesses de la honte» ?

Selon des juges et des adouls, soutenir les mères célibataires c’est encourager la prostitution

La première édition a bien marché et il y a de la demande. D’ailleurs, l’édition en arabe est en cours d’impression. Puis, il y a un constat alarmant, c’est que depuis 2005 on n’a pas avancé du tout. La preuve par l’ADN n’est pas encore requise sauf dans des cas particuliers. L’avortement reste encore une question taboue, même dans le cas de viol et d’inceste, alors que ces deux cas de figure sont à l’origine d’une partie de ces grossesses non désirées. Le dossier de la prise en charge des filles mères n’a pas encore avancé alors que la société civile croule sous une demande de plus en plus accrue et inquiétante. Autre aberration de taille : même quand le partenaire avoue, à l’occasion de procès pour viol ou fornication, être le père, il ne se trouve pas contraint de reconnaître l’enfant, même si, au tribunal, il a avoué avoir engrossé la femme !

NDLR : en droit romain, le pater familias a le droit de légitimer ou non n’importe quel enfant, qu’il soit ou non de sa semence.

En 2011, le statut des mères célibataires est-il meilleur qu’il y a dix ans ?

Pour tout ce qui est procédure, il y a des efforts qui ont été consentis dans les grandes villes, principalement à Casablanca. Les associations reconnaissent que la relation avec les autorités s’est améliorée. On retrouve aujourd’hui des cellules d’accueil dans les commissariats, hôpitaux et tribunaux pour soutenir les filles mères ou toute femme victime de violence. Le problème, c’est que dans l’application, c’est totalement défectueux. Les associations travaillent avec des agents de l’autorité qui sont sensibles à cette cause. Elles vont s’adresser aux mêmes juges, aux mêmes adouls, ceux qui supportent la cause des mères célibataires. Alors que cela devrait fonctionner de soi, avec des procédures claires. Une bonne partie des juges et des adouls pensent que soutenir les mères célibataires, c’est encourager la prostitution. L’accueil au niveau des gendarmeries, commissariats, tribunaux et hôpitaux est de très mauvaise qualité. Les filles mères y sont maltraitées verbalement, parfois même humiliées, méprisées, et ce, même par le personnel hospitalier. On remarque également plusieurs dysfonctionnements au niveau des procédures dans la mesure où elles ne sont pas uniformisées. Nous manquons de procédures claires, nettes et précises. D’ailleurs chaque tribunal rend des jugements selon la mentalité du juge, et ce, même à Casablanca.

Est-ce que les mentalités ont changé ?

Absolument pas ! Ce sont les hommes qui érigent les obstacles alors que ce sont eux qui alimentent le marché sexuel et pas seulement dans le cas de la prostitution. Les mères célibataires ne sont pas des prostituées. Elles le deviennent parfois, à leur corps défendant quand leur situation est fragilisée ou quand elles sont rejetées par leurs familles.

Doit-on statuer définitivement sur le droit à l’avortement ?

On devrait d’abord développer la santé sexuelle au niveau du système éducatif. C’est une urgence. Il faut sensibiliser aux risques de rapports non protégés, pas seulement à l’occasion de la journée de lutte contre le sida, mais toute l’année. Ensuite, il faut libérer l’avortement. Là, nous sommes en train de contribuer à croître une population précaire, qui va reconduire la précarité chez ses enfants.

Qu’en est-il de la pénalisation des relations sexuelles à l’extérieur de l’institution du mariage ? Ne serait-on pas là en contradiction avec l’esprit du code de la famille ?

Le code de la famille ne dépénalise pas les relations extraconjugales. La reconnaissance d’un enfant conçu à l’extérieur de l’institution du mariage se fait dans deux cas seulement : le mariage ôrfi (coutumier) ou dans le cas de fiançailles officieuses que la femme doit prouver. Mais en définitive, il faut faire face à la réalité suivante : de plus en plus de relations sexuelles se font hors mariage. Quand c’est protégé, il n’y a pas de problèmes. Le cas échéant, il faut coûte que coûte protéger l’enfant et sa maman tout en responsabilisant les parents.

Que devrait faire l’Etat pour venir en aide aux mères célibataires ?

L’Etat devrait tout d’abord permettre aux filles mères d’avoir accès à la preuve par ADN pour l’établissement de la filiation paternelle. Ce qui va pousser les hommes à prendre leur responsabilité dans un acte sexuel. Ensuite, il faudrait que l’Etat travaille en terme de prévention comme pour la santé sexuelle à l’école.Enfin, l’Etat a tout à gagner à profiter de l’expertise de la société civile pour établir des programmes de soutien en commun. Et ne pas oublier une chose essentielle : la mère célibataire doit avoir un statut reconnu.

Hicham Houdaïfa. La Vie éco
www.lavieeco.com

2011-11-27

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