Françoise Héritier : « Les Femen reproduisent la malédiction du nu, l’origine des hommes »

La maternité est le pouvoir suprême des femmes que cherche à s’accaparer le patriarcat par l’invention de la reconnaissance de paternité, et l’appropriation exclusif de l’enfant par le père. C’est bien la paternité, et non la maternité, qui est à l’origine de l’esclavage des femmes. Ce pouvoir, bien connu dans une Afrique fraîchement sortie du matriarcat, est resté dans l’inconscient collectif de l’Humanité.

Le 18 juin 2013, en Ukraine.

Le 18 juin 2013, en Ukraine. © STR / AFP

Le Point.fr – Publié le 18/06/2013 à 19:13 – Modifié le 25/06/2013 à 15:29

Pour l’anthropologue, professeure au Collège de France, le groupe de féministes radicales remet inconsciemment au goût du jour un phénomène ancestral.

Propos recueillis par

Un mode d’action ancestral

Le Point.fr : Que pensez-vous de l’action des Femen ?

Françoise Héritier : Elles m’intéressent beaucoup. Déjà parce que toutes les actions – non violentes, bien sûr – sont bonnes à prendre, y compris les actions de provocation sexuelle. Mais également car elles renvoient à des coutumes extrêmement intéressantes qui ont lieu dans des sociétés africaines que l’on considère comme primitives. Il s’agit de femmes, pas seulement jeunes et belles, mais parfois âgées, aux seins tombants, qui, pour protester contre l’action ou les décisions de certains hommes, se rassemblent et se déshabillent. À la vue de la poitrine et du sexe des femmes, bien souvent, les hommes, horrifiés, finissent par céder. Généralement, ils vivent cette nudité comme une grande malédiction.

L’origine des hommes

Pourquoi ?

C’est l’arme de la nudité. En dévoilant leur sexe, les femmes montrent aux hommes qu’ils ne seraient pas là si elles ne les avaient pas mis au monde. Elles semblent dire : « Voyez d’où vous venez ! » Or, si les hommes veulent bien révérer la mère, ils ont horreur de l’idée qu’ils sont sortis de son sexe. Je crois que les Femen, en montrant leurs seins, ont spontanément retrouvé cette idée et reproduit la malédiction.

Cette malédiction existait déjà chez les Grecs…

Effectivement, on trouve quelque chose du même ordre dans l’histoire de Déméter, la déesse des moissons. Ravagée par l’enlèvement de sa fille, Déméter s’enferme dans son chagrin, refuse de sortir, et, cette année-là, il n’y aura pas de récoltes. Pour lever la malédiction, Baubo, qui l’accueille chez elle, lui propose une mixture d’orge et d’herbes. Mais Déméter n’en veut pas, évidemment. Baubo va alors se dénuder, montrer son sexe à la déesse, et le jeune Iacchos ; qui se trouve là, agiter sa main sous son sein. Réjouie par ce spectacle, Déméter accepte enfin le breuvage, et les récoltes peuvent avoir lieu. Dans ce cas présent, il ne s’agit pas de jeter une malédiction, mais de la lever. Cependant, il s’agit toujours de l’ostentation du sexe féminin. Avec cette idée que l’on retrouve dans bien des institutions humaines, que celles qui causent le mal peuvent aussi le résoudre…

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