Vérités & mensonges de Françoise Héritier : « Le mariage n’a rien de sacré »

Si l’anthropologue François Héritier a quelques moments d’honnêteté sur l’origine du mariage et de l’esclavage des femmes, sa soumission au dogme de Claude Lévy Strauss revient rapidement : mariage, paternité et soumission des femmes ont toujours existé, et l’origine de cette dernière est la différenciation sexuelle.

Mariage gay – Françoise Héritier : « Le mariage n’a rien de sacré »

Le Point.fr – Publié le 23/04/2013 à 14:16 – Modifié le 23/04/2013 à 17:21

L'anthropologue Françoise Héritier, le 28 février 2013, à Paris.
L’anthropologue Françoise Héritier, le 28 février 2013, à Paris. © Eric Feferberg / AFP

Propos recueillis par

Alors que la France vient de légaliser le mariage homosexuel, l’anthropologue s’interroge sur les nouveaux contours de la famille. Entretien.

  • Qu’est-ce que le mariage ?
  • Quelle place le père parviendra-t-il à se trouver dans la nouvelle partition familiale ?
  • Faut-il craindre la légalisation prochaine de la PMA, voire de la GPA ?
  • Le mariage homosexuel a-t-il déjà existé dans l’histoire de l’humanité ?

Alors que le projet de loi sur le « mariage pour tous » vient d’être adopté à l’Assemblée, l’anthropologue Françoise Héritier, successeur de Claude Lévi-Strauss au Collège de France (auteur, entre autres, de Masculin-féminin, chez Odile Jacob, et de La différence des sexes, chez Bayard), revient sur le nouvel ordre social qui émerge sous nos yeux. Interview.

Quand les enfants n’avaient pas de père

Le Point.fr : Que vous a inspiré la violence des détracteurs du « mariage pour tous » ?

Françoise Héritier : Le mouvement a pris une ampleur considérable, car il est beaucoup plus facile, et plus visible, de protester que de soutenir. Mais les analyses, les sondages, la voie électorale et la volonté gouvernementale clairement affichée montrent bien qu’il n’y a pas d’opinion prise par surprise. Il faut également rappeler que c’est une loi qui ne porte pas de tort en retirant des droits aux personnes. Elle se contente d’en donner à certains qui n’en avaient pas. « Et les enfants ? » rétorque-t-on souvent avec ce slogan bêtasson « un papa, une maman ».

Je réponds que c’est oublier la réalité. Dans notre société, tous les enfants n’ont pas le droit à un père et une mère, et s’en accommodent très bien la plupart du temps. Dans notre histoire passée, il y a toujours eu une part importante de la population qui naissait bâtarde, de filles-mères car non mariées, sur qui régnait l’opprobre, car il leur manquait l’institution du mariage. Or, les détracteurs de la loi semblent oublier complètement cet aspect. Enfin, ils s’abritent, au nom de la religion, derrière l’idée de constante anthropologique, d’une nature des choses qui serait celle que Dieu a voulue. Or c’est totalement faux. L’ordre social a toujours été créé par l’esprit humain et correspondu à des impératifs qui étaient ceux d’un moment donné, avec ensuite transmission d’institutions au long cours. Dont le mariage.

Seul le mariage légitime la procréation

Que dire de ceux qui crient à la disparition d’un ordre naturel ?

Il n’y a pas d’ordre naturel des choses. Le dieu des religions révélées est apparu il y a 8 000 ans dans notre histoire, ce qui n’est rien du tout par rapport à l’ancienneté du modèle de pensée qui existait déjà. Celui-ci a simplement été parachevé par l’introduction d’un dieu jaloux, intolérant, violent, incapable d’accepter la différence, la concurrence. Et qui a introduit un frein supplémentaire, pour les femmes notamment, qui est la notion de péché. Si vous ne faites pas ce que la nature vous dicte, relayant ce que Dieu a voulu, c’est-à-dire des enfants au sein du mariage reconnu par la société, eh bien vous péchez. Or, il se trouve qu’une bonne partie de la population ne pense pas comme ça et qu’il n’y a aucune raison de vouloir lui imposer, au nom de notre culture passée, un modèle qui n’a jamais été complètement respecté.

La domination de l’homme sur la femme aurait toujours existé ?

Comment expliquez-vous cette tendance humaine à penser que l’ordre dans lequel nous vivons est immuable ?

Il faut bien distinguer l’ordre social de l’ordre moral. L’ordre moral, c’est celui qui est ajouté pour nous faire croire que l’ordre social que l’on connaît est le seul juste. Or, l’ordre social change sous les actions et les volontés populaires.

Mais depuis les origines, un seul modèle a existé : celui de la valeur différentielle des sexes, qui est fondé sur la domination du sexe masculin sur le sexe féminin. Et toutes les sociétés ont dérivé de ce modèle originel.

Note des matriciens : la domination des femmes par les hommes n’a pas toujours existé, et n’est pas fondée sur la différence entre les sexes. Elle a pour seule origine l’avènement de la reconnaissance de paternité, à travers l’institution du mariage, qui n’ont pas toujours existé.

L’origine réelle du mariage : la lignée paternelle

Comment s’est-il imposé à l’esprit humain ?

Par le fait que les hommes ne font pas leurs fils avec leur propre corps. Alors que les femmes, elles, font des filles et des fils. Pourquoi font-elles les fils et pas les hommes ? Parce qu’elles sont mises à leur disposition pour ça, pardi ! C’est du moins l’explication qui va s’enraciner dans les esprits. Donc les hommes vont s’échanger les femmes entre groupes pour assurer la continuité des lignées. L’instauration du mariage est un épisode de l’histoire de l’humanité qui assoit le modèle en supprimant définitivement à la fois l’inceste et les sexualités différentes qui étaient jusque-là autorisés

L’homosexualité ne menait pas à la reproduction sociale attendue. Mais il se trouve qu’on était à l’époque 300 000 sur terre, qu’il fallait assurer le lien et la paix sociale par des contrats, qu’on avait alors tout à créer. Mais maintenant que nous sommes 7 milliards ? Avons-nous encore besoin que les hommes échangent leurs sœurs entre eux pour fonder la société ? Nous ne vivons plus avec des arcs et des flèches ! Je ne dis pas qu’on ne puisse pas conserver l’institution du mariage pour partie, mais je pense qu’on peut parfaitement l’adapter. C’est le propre de l’esprit humain de changer.

De nouvelles normes familiales

On vit donc un moment historique ?

N’y voyons pas non plus une révolution brutale qui s’accomplit sous nos yeux en quelques dizaines d’années… Le mouvement a commencé progressivement avec les réflexions sur l’égalité entre les sexes au XVIIe siècle et s’est accru fortement avec les suffragettes aux XIXe et XXe siècles. Mais cette ère de changement nous conduit en effet inéluctablement vers un nouveau modèle bâti sur un autre rapport des sexes, qui impliquera nécessairement de nouvelles normes familiales. Lorsqu’on regarde ce qui se passe à l’étranger, on peut trouver que les rythmes d’adaptation sont bien différents. Mais à l’échelle de l’humanité, c’est la même période.

Que pensez-vous du mot « mariage » dans « mariage pour tous » ? Qu’est-ce que le mariage pour une anthropologue comme vous ?

Le mariage n’a rien de sacré. C’est un contrat, qui est devenu dans notre esprit un contrat fondé sur l’intérêt collectif à unir deux groupes par l’intermédiaire de deux personnes. Et maintenant, sans même s’en rendre compte, ceux qui veulent à tout prix le protéger parlent de tout autre chose. Ils parlent d’un mariage fondé non plus sur l’intérêt collectif, mais sur l’amour, le penchant, le désir individuel, et qui n’a plus ce caractère fondateur du social. Les liens qui nous lient entre nous sont désormais garantis par l’État.

Note des matriciens : François Héritier se contredit, le mariage ne sert pas à allier 2 familles, mais à établir la filiation paternelle.

Le patriarcat

Obtenir des héritiers mâles & garantir la paternité de l’enfant

Même si PMA et GPA ont été retirées de la loi, celle-ci ne constitue-t-elle pas une étape vers ces pratiques ?

On raccorde au « mariage pour tous » les techniques de procréation parce qu’il va de soi que le rapport entre deux personnes de même sexe est improductif. Mais la possibilité d’accéder à ces techniques ne découle pas du mariage…

Il y avait néanmoins deux grands manques dans le modèle archaïque dominant :

  • D’abord, l’impossibilité de connaître à l’avance le sexe de l’enfant et s’exposer à avoir une ribambelle de filles avant le fils tant espéré.
  • Ensuite, l’incertitude de la paternité. Car, à moins d’enfermer la femme, nul ne peut être certain que son conjoint est bien le géniteur des enfants qu’il a élevés

Aujourd’hui, il suffirait d’un pas pour qu’on puisse trier les embryons et choisir le sexe de l’enfant. Nous sommes donc en face de techniques modernes qu’on nous présente comme vouées à la satisfaction des besoins et des désirs féminins, alors qu’en fait, elles ne font que parachever ce que le modèle avait d’inachevé. Il faudra donc être vigilant. Les nouvelles techniques peuvent être inquiétantes si on ne les maîtrise pas dans le bon sens. Attention, je ne dis pas que je comprends les craintes « morales » de certains réfractaires. Je fais simplement état d’un risque anthropologique.

Maman sûre, Papa peut-être ?

Et en ce qui concerne la GPA ?

Encore plus, évidemment. Car la notion de maternité éclate. À supposer qu’il ait fallu un ovule, donné par une donneuse, fécondé par le sperme du conjoint, on le replace ensuite dans l’utérus d’une mère porteuse, qui va accoucher et sera, du coup, considérée comme la mère, le bébé sera ensuite pris en charge par des nourrices et, enfin, par cette mère du couple social qui prend en charge l’éducation, les soins, l’amour. Donc, vous avez quatre mères potentielles, au moins. Et l’idée juridique classique du père incertain et de la mère certaine bascule totalement.

Quelle sera la place du père dans les nouvelles formes de la famille ?

Celle qu’il saura se construire. Les femmes auraient sans doute souhaité depuis bien longtemps que les pères aient une place plus grande et une responsabilité plus importante dans l’éducation de leurs enfants. Il se trouve que maintenant, on commence à s’y intéresser… Tant mieux. Les jusqu’au-boutistes vous diront que le rôle du père consiste à décréter ce qui est bien, ce qui est mal, féliciter, réprimander, sans s’occuper du quotidien. Il se trouve que je ne partage pas ce point de vue : un enfant a besoin de trouver autorité et tendresse tant chez sa mère que chez son père.

Le modèle du père détenteur de l’autorité et de la mère « purée Mousseline » n’est-il pas une image d’Épinal ? C’est un peu simpliste…

C’est exactement comme lorsqu’on vous dit que les enfants étaient bien meilleurs à l’école avant. Si je prends l’exemple de mon propre père, je me dis qu’il était bien plus impliqué que certains pères d’aujourd’hui dans notre éducation, ce qui peut surprendre pour un homme de son époque. Bref, tout n’est pas si tranché. C’est bien pour cela que le rôle du père reste à inventer.

L’homosexualité à défaut d’accès au mariage

Dans l’histoire de l’humanité, y a-t-il des exemples de mariage homosexuel ?

Il y a une cinquantaine d’années, les ethnologues faisaient état, chez les Nuer du Soudan, de mariages entre femmes, où l’une d’entre elles était considérée comme un homme. Elle va rentrer dans ce mariage en tant que mari et père des enfants qui seront engendrés par un serviteur. Il existe également des exemples de relations homosexuées, qui ne sont pas à proprement parler des mariages mais qui sont néanmoins reconnues institutionnellement.

Dans les sociétés indiennes d’Amérique du Nord, où certains hommes ne peuvent pas se marier jeunes, car ils n’ont pas les moyens (le statut social, l’entregent..), ils peuvent vivre en attendant, de façon officielle et acceptée de tous, avec un transsexuel ou un travesti. C’est ce que les colons français ont appelé d’un terme négatif, les berdaches.

Le malaise de la norme sociale vécu par l’enfant

Vous avez souvent expliqué à quel point le masculin et le féminin structuraient notre pensée. Comment un enfant se construit-il avec deux pères ou deux mères ?

Il ne faut jamais perdre de vue l’incroyable plasticité de l’enfant et des sociétés humaines. La norme de l’enfant, c’est ce qu’il vit. Le problème naît lorsque ce qu’il vit est rejeté par le reste de la société. Or, si sa situation est acceptée, ce type de problème n’existe pas. Tous les individus possèdent en puissance la totalité des qualités qui garantiront à l’enfant une bonne éducation.

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