Vérités & mensonges de Françoise Héritier : L’origine de la prostitution, mariage ou désir viril ?

Si l’anthropologue François Héritier a quelques moments d’honnêteté sur l’origine de la prostitution, sa soumission au dogme de Claude Lévy Strauss revient rapidement : l’origine de la prostitution, c’est le viol, pour assouvir le désir de l’homme, qu’il faut donc castrer.

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L’origine de la prostitution selon Françoise Héritier

7 décembre 2012, 11:44 sur la page Facebook de Osez le Féminisme

Extrait sélectionné par Hélène Assekour, responsable de l’antenne OLF 54.

Nicole Bacharan – La prostitution a-t-elle toujours existé ? 

Françoise Héritier On n’a pas de données qui nous permettent absolument d’en juger, mais, pour ma part, je ne le pense pas. Dans la vie des hommes préhistoriques, la sexualité pouvait peut-être se réaliser librement, à n’importe quel moment, quand l’envie prenait le partenaire mâle, pourvu que les partenaires soient licites, un peu comme on le voit dans La Guerre du feu. L’exemple de tous les groupes de chasseurs-cueilleurs que nous avons étudiés nous montre que, dans ces sociétés, la prostitution – avec un paiement, et des femmes réservées à cela- n’existe pas.

Les femmes sauvages, émancipées et libertines, car affranchies du mariage

Chez les agriculteurs africains samo, j’ai aussi trouvé un statut tout à fait particulier : celui des femmes « sauvages ». Elles vivent de manière indépendante, comme des hommes, elles peuvent avoir des partenaires sexuels de passage, mais ce ne sont pas des prostituées, elles n’acceptent pas de paiement pour services sexuels.

– Pourquoi sont-elles « sauvages » ? 

Parce qu’elles n’ont pas de mari pour les domestiquer.

Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’en ont jamais eu. Chez les Samo, toute jeune fille est un jour mariée, même si elle est disgraciée par la nature ou la maladie. Devenues veuves (souvent à cause d’une grande différence d’âge entre les conjoints) ou après une séparation acceptée, certaines refusent de retourner sous le contrôle du père ou du frère. Elles se retrouvent libres, donc sauvages. Elles gagnent leur vie, et sont libres aussi dans leur sexualité. Si elles mettent des enfants au monde, elles les attribuent à un amant, et non à un mari qui aurait des droits sur elles.

La prostitution, contraire de la liberté sexuelle

– Donc chez les Samo, ou dans d’autres sociétés primitives qui ressemblent à celles de nos ancêtres, on trouve des exemples de liberté sexuelle, mais pas de prostitution

Tout à fait. Les sociétés de chasseurs-collecteurs sont constituées en groupe de petite taille, qui vivent en prélevant sur la nature. Or, je pense que la prostitution ne peut commencer qu’avec l’existence d’une masse monétaire, et des systèmes de production plus organisés.

– S’il en est ainsi, à partir de quelle période trouve-t-on des traces avérées de prostitution ?

Dans des papyrus égyptiens, qui concernent les chantiers de construction des pyramides. On y mentionne des tavernes où les ouvriers trouvaient des « filles de joie ». Les textes d’alors s’expriment comme aujourd’hui : on disait « filles de joie », « filles de réconfort », « filles publiques ». La joie et le réconfort étaient évidemment pour les hommes, et ces femmes devaient les leur apporter contre paiement. Mais l’Egypte était une société très hiérarchisée, avec des ouvriers au service du pharaon, éloignés de leurs familles, et donc de leurs épouses. A partir du moment où existaient à la fois l’Etat, le commerce, des formes d’artisanat et d’industrie, des collectivités plus amples, un début de vie urbaine, je pense que tout était en place pour que la prostitution se développe.

Le paiement en nature est-il de la prostitution ?

– Comment commence-t-elle ? 

Elle commence avec le paiement. Bien sûr, dans des relations de désir normales, on peut offrir à une femme de la nourriture, des bijoux, des biens de toute sorte. Mais, dans la prostitution, l’acte sexuel n’aurait pas lieu s’il n’y avait pas le paiement.

Il y a toujours eut des compensations matérielles ?

– D’où vient l’idée du paiement pour obtenir un service sexuel ? Les hommes du paléothiques, eux, n’offraient certainement aucune compensation matérielle quand ils s’emparaient à l’improviste d’une femme de groupe…

Pour compenser le viol, la dot, le mariage, et la paternité

Je pense que le paiement correspond à l’abâtardissement d’un usage très ancien : le dol. Lorsqu’il y avait eu rapt et viol d’une fille, un paiement était dû aux hommes de sa famille. Le préjudice était fait non à la fille, mais bien à sa famille, car la fille avait perdu une partie importante de sa valeur en tant qu’objet d’échange. Il s’agit toujours de l’échange originel, signe de la domination masculine : les filles sont considérées comme une valeur, que les hommes échangent entre eux, afin de pouvoir se reproduire à l’identique et avoir des fils.

En cas de viol, le père ou le mari sont lésés

– Donc, s’il y avait eu rapt et viol, quelque chose est pris à un homme, père ou frère de la fille concernée ?

Oui, et le préjudice doit être compensé, souvent selon des règles très précises. Il s’agissait en général de compensations en argent, également établies pour d’autres sortes de préjudice : crever un oeil à quelqu’un, cela valait tant, couper un doigt, cela valait tant… Ces coutumes sont attestées dans le monde barbare germain à l’époque de César et elles existaient bien avant. C’est un des fondements du droit : le paiement arrête la plainte, empêche la guerre ou la vengeance. On recherche une manière pacifique de régler les conflits, et c’est un principe civilisateur.

– Je suppose que, en cas de viol, la compensation du préjudice était reçue par les hommes de la famille, et non par la femmes elle-même. Comment est-on passé du dol à la prostitution ? 

Je pense que parfois, pour des raisons particulières

  • – les hommes étaient absents, une fille était perdue en brousse, c’était une période de guerre…
  • – le paiement a été versé à la fille. Et c’était une manière de lui signifier : « Tu ne peux plus te plaindre. » Ensuite, on prend l’habitude : on viole une fille, on la paie, la prostitution commence.

Castrer le désir des hommes pour les femmes

Mais cela ne peut se produire que dans un contexte de civilisation, avec une vie plutôt urbaine, des chefs, un pouvoir étatique. Les sociétés où se pratique couramment la prostitution sont celles – comme la nôtre – qui ne remettent jamais en question la licéité de la pulsion masculine ni le droit des hommes à disposer de corps de femmes pour la satisfaire. Il faut qu’on se rende compte que c’est un tort immense fait aux femmes !– Pour commencer, la réciproque n’est pas vraie. La libido féminine n’a jamais été reconnue comme toujours licite ou irrépressible.

Même aujourd’hui, une femme qui recherche un peu trop les hommes est facilement traitée de nymphomane, ou pire ! Une femme mariée qui fréquenterait des prostitués hommes choquerait. Tout comme une femme qui aborderait un inconnu en lui disant : « Tu me plais bien, si tu veux, je te paierai » !

– On affirme volontiers que la libido féminine est plus facile à contrôler.

Qui nous dit cela ? Des hommes. Mais personne ne l’a jamais prouvé. Par contre, on a toujours appris aux filles à canaliser leurs désirs, à les masquer. Tandis que chez les garçons, ils sont vantés, valorisés. Il y a d’ailleurs une grande contradiction à évoquer la « nature des femmes » – qu’il faudrait mater, dresser alors que les hommes seraient rationnels, maîtres de soi – et en même temps à affirmer que la « nature des hommes » ne devrait pas, et ne pourrait pas, être contrôlée. Quand aux hommes qui seraient esseulés, ou disgraciés par la nature, il faudrait des soeurs de charité d’un genre un peu spécial pour soulager leur détresse. Et les femmes esseulées ou disgraciées ? L’idée qu’une femme vieille, handicapée, seule, puisse avoir des besoins sexuels est ignorée ; pire encore, on s’en moque. A l’égard du viol tout comme de la prostitution, nous n’avons toujours pas les barrières mentales et sociales qui conviennent (la reconnaissance du viol comme crime commis contre une femme, et non contre son mari ou son père, est d’ailleurs très récente).

Quid de la prostitution consentante ?

– Dans les temps anciens, les femmes n’ont jamais choisi librement de vendre leur corps ? 

Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est masquer que les hommes ont le droit de les acheter. Avec le paiement, l’homme est libéré de toute obligation ou culpabilité, et la femme est asservie. Raisonner ainsi, c’est oublier également le rôle – lui aussi très ancien – des proxénètes. C’est oublier qu’une femme qui serait entrée librement dans cette activité se trouve ensuite contrainte de continuer, toutes les portes lui sont fermées. C’est oublier les menaces, la violence, les crimes dont les prostituées ont toujours été victimes. Aucune femme n’a jamais rêvé d’être prostituée toute sa vie, et ce statut n’a rien d’inévitable.

Extrait de Françoise Héritier, Michelle Perrot, Sylviane Agacinski, Nicole Bacharan, La plus belle histoire des femmes, Seuil, 2011

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