Londres : des conseils de la charia régissent l’explosion des divorces demandés par les femmes

L’Angleterre subit une immigration massive de la part de ses anciennes colonies. Une très forte communauté pakistanaise s’y est implantée, notamment à Londres. Le Pakistan souffre d’un patriarcat islamique des plus vivaces : mariages forcés consanguins, infanticide des fillettes et des bâtards, crimes d’honneur (toute entrave au mariage décidé par les pères), voile intégral, lapidation… toutes les mesures classiques indispensables pour garantir la reconnaissance de paternité et le droit des pères (définition exacte du patriarcat). Ce sont ces belles traditions d’un autre âge que ces « chances pour l’Angleterre » apportent avec eux. Des conseils islamiques s’installent dans les banlieues de Londres. Mais la communauté pakistanaise est elle aussi déstabilisée par l’émancipation moderne des femmes, qui majoritairement demandent le divorce. La fin du mariage contamine tous les pays qui ont émancipé les femmes. Combien de temps l’immigration pakistanaise y résistera ?

Le Point.fr – Publié le 13/04/2012 à 12:55 – Modifié le 13/04/2012 à 15:41

Des conseils de la charia rendent des avis consultatifs essentiellement en matière de divorce. Ils sont de plus en plus populaires.

Le docteur Suhaib Hassan (à droite) et Maulana Abu Sayeed rendent des avis en matière de divorce au Conseil islamique de la charia, à l'est de Londres.
Le docteur Suhaib Hassan (à droite) et Maulana Abu Sayeed rendent des avis en matière de divorce au Conseil islamique de la charia, à l’est de Londres. © Shaun Curry / AFP
Par Caroline Demopoulos (À Londres)

Un conseil islamique de la charia

Mis à part l’enseigne en lettres discrètes, rien ne laissait deviner que derrière les murs de ce bâtiment moderne situé dans la banlieue de Leyton, au nord-est de Londres, se trouve le quartier général de l’Islamic Sharia Council, c’est-a-dire le siège d’un conseil islamique de la charia. Dès l’entrée dans la salle d’attente, sobre et exiguë, le regard se pose sur une affiche retraçant avec une précision extrême les différentes étapes de la procédure du divorce islamique. Pour le reste, les murs, fraîchement repeints, sont complètement nus, si ce n’est le tableau d’une mosquée dans un coin ainsi qu’un calendrier musulman.

Non-voilée, t-shirt et jean pour un divorce islamique

Le téléphone n’arrête pas de sonner et un petit guichet qui permet d’entrevoir une nouvelle pièce laisse apparaître le visage d’une jeune femme en burqa qui répond aux appels. L’unique cliente du lieu est une jeune femme qui semble d’origine pakistanaise. Tête nue, en jean et en tee-shirt, elle paraît anxieuse et jette avec insistance des coups d’œil sur son portable. Dès qu’on lui fait signe d’approcher, elle pousse un soupir de soulagement. Le bureau où elle s’introduit ressemble à n’importe quelle administration, mais celui qui la reçoit en examinant les documents de son fichier n’est autre que l’imam, le docteur Suhaib Hasan.

Mariée de force il y a 13 ans

« Je veux régler cette affaire le plus vite possible », s’exclame-t-elle dès son entrée. Mariée depuis 13 ans à la suite d’un mariage arrangé, Zainab (1) est venue réclamer la khula, c’est-à-dire le droit islamique qui autorise une femme à divorcer. Elle affirme avoir déjà entrepris la procédure pour le divorce anglais.

Une autre épouse au Pakistan

Entre deux sanglots, Zainab raconte son histoire et soutient qu’elle a été dupée par son mari, un Pakistanais. « C’est moi qui ai postulé pour son visa, j’ai fait tellement de choses pour lui ! » Elle raconte comment ses espoirs d’un mariage heureux se sont dissipés dès que son mari a obtenu son visa : le mari s’est détourné d’elle, puis il est reparti au Pakistan sans rien lui dire. « Depuis un an maintenant, il ne donne plus signe de vie, mon sort ne l’intéresse plus : si je suis morte ou vivante, si je suis malade… il s’en fout. » La femme s’interrompt et boit une longue gorgée d’eau. Elle reprend sur le même ton survolté, expliquant que son mari a une fiancée à Peshawar au Pakistan. « Vous savez, Monsieur, je lui ai pardonné tellement de fois parce que tout le monde me disait que c’était normal, que c’est mon mari et qu’il faut lui pardonner. Mais en fin de compte, je suis lasse de pardonner. Je suis lasse d’être exploitée. »

Seul le mari peut décider du divorce

L’imam prend le téléphone, il va contacter le mari. « S’il accepte de divorcer, alors l’affaire est réglée, mais si ce n’est pas le cas, il faut organiser une rencontre ici même afin d’entendre les deux sons de cloche pour pouvoir juger. » À la Suite d’une conversation téléphonique particulièrement animée entre l’imam et le mari et ponctuée par des interruptions de la femme à bout de nerfs, il apparaît clairement que le mari ne veut pas accorder le divorce à Zainab. L’imam décide alors d’une rencontre dans les deux semaines.

Surtout des divorces, plus nombreux, demandés par les femmes

L’affaire de Zainab fait partie des quelque soixante-dix demandes de divorce que l’Islamic Sharia Council de Leyton reçoit chaque mois, un chiffre en hausse selon l’imam Suhaib Hassan. L’établissement est né en 1982 « dans le but de servir de guide à la communauté musulmane dans toute affaire à laquelle celle-ci se trouve confrontée de temps à autre », explique-t-il, et il recouvre différentes missions à l’instar d’une dizaine d’autres institutions juridiques qui veillent à l’application de la charia au Royaume-Uni. Ainsi, le Conseil islamique de la charia est chargé de publier des fatwas ou avis sur différentes questions préoccupant la communauté musulmane, telles que la certification de la viande halal ou bien le règlement de différends commerciaux entre deux partenaires. Mais dans les faits, aujourd’hui, la principale fonction du Conseil à Leyton ou ailleurs est le traitement des affaires de divorce islamique, engagées en majorité par des femmes. Ce type d’affaires peut prendre plusieurs mois, voire des années, avant de parvenir à une solution, car « nous sommes toujours pour la médiation des deux parties », explique Suhaib Hassan « Et dans certains cas, quand nous pressentons qu’il y a un espoir de réconciliation, nous recevons la personne jusqu’à dix fois. »

Ni reconnue ni interdite

Ainsi, après avoir convoqué la femme à plusieurs reprises, avec ou sans le mari, et avoir examiné les différentes pièces qui composent son dossier, l’imam chargé de l’affaire rédigera un rapport prônant la résolution du divorce ou bien la réconciliation du couple. L’affaire sera par la suite portée en dernière instance devant une commission regroupant les imams des différents conseils de la charia du Royaume-Uni. Les décisions de ces conseils n’ont aucune force de loi sur le territoire britannique, l’autre partie pouvant tout simplement choisir de les ignorer. Aussi doit-on parler d’un conseil de la charia plutôt que d’un tribunal.

Quasiment à la manière d’un tribunal

Le docteur Prakash Shah, maître de conférence en droit à l’université Queen Mary de Londres, explique qu’il y a différents types de conseils de la charia au Royaume-Uni : certains, comme celui de Leyton, ont acquis un statut institutionnel au fil des ans, ils réunissent des oulémas, c’est-à-dire des théologiens de l’islam, et suivent une procédure complexe et bien définie, quasiment à la manière d’un tribunal. D’autres, précise l’universitaire, « sont plus informels et peuvent se tenir, par exemple, au sein d’une mosquée. La définition d’un conseil de la charia n’est pas fixée, personne ne sait vraiment quels en sont les contours précis », affirme-t-il.

Le mariage religieux supplante le mariage civil

De son côté, le gouvernement britannique semble fermer les yeux sur l’existence de ce type d’institution. « L’application de la loi de la charia n’est pas reconnue par l’État britannique, mais elle n’est pas non plus interdite », dit l’universitaire. Ce qui, selon Prakash Shah, préoccupe davantage les autorités est le refus grandissant de la part des couples musulmans de passer par un mariage civil. « D’une certaine manière, en effectuant seulement le mariage religieux, les musulmans se tiennent de plus en plus à l’écart de la loi officielle. »

La charia au dessus de la loi ?

Si les autorités britanniques feignent d’ignorer ces conseils, certains membres du Parlement se mobilisent, arguant que ces établissements sont discriminatoires vis-à-vis des droits des femmes. En juin dernier, une membre de la Chambre des lords, la baronne Cox, a introduit un projet de loi limitant la pratique de la loi de la charia au Royaume-Uni. Son objectif : obliger les conseils à reconnaître la primauté du droit anglais. Quiconque s’arrogerait le droit de rendre des décisions juridiques en matière criminelle ou familiale encourrait jusqu’à cinq ans de prison. Le projet est en attente d’examen par le Parlement.

Discriminatoire et misogyne

Plusieurs militants et associations des droits de l’homme sont sur la même ligne que la baronne. Parmi eux, Maryam Namazie, activiste iranienne et porte-parole de la campagne One Law for All (Une loi pour tous). Elle réclame l’abolition totale de la charia au Royaume-Uni : « La loi de la charia ne devrait pas avoir sa place en Grande-Bretagne ou dans n’importe quel autre pays, car elle est fondamentalement discriminatoire et misogyne », affirme-t-elle.

Le témoignage d’une femme vaut 2 fois moins

L’activiste souligne que l’ensemble des textes sur lesquels s’appuie la loi islamique, tels que le Coran, les hadiths (ensemble de paroles, citations et actes du prophète Mohammad) et la jurisprudence islamique, conviennent, par exemple, que le témoignage d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme et que si les hommes ont un droit unilatéral au divorce, la femme est beaucoup plus limitée dans ses droits. Et Maryam Namazye de citer les textes du Conseil islamique de la charia : sur le site internet de l’établissement, on peut ainsi lire que « le caractère d’une femme n’est pas bon pour une affaire où le témoignage requiert de l’attention et de la concentration, car les femmes sont gouvernées par l’émotion ; en revanche, les hommes mus par leur esprit vont réfléchir à deux fois avant de demander un talaq » (divorce réclamé par les hommes, NDLR) (2). Selon Maryam Namazye, les femmes musulmanes n’avaient pas recours aux tribunaux de la charia il y a trente ans en Grande-Bretagne : « Si elles y vont maintenant, c’est à cause de la montée de l’islamisme », conclut l’activiste.

Les avocats britanniques s’y mettent

C’est un fait : pendant que le débat sur la légitimité des conseils agite l’opinion publique britannique, le recours à la charia semble de plus en plus populaire parmi la communauté musulmane et de grands cabinets juridiques, tels que Russell Jones and Walker, sont de plus en plus nombreux à ouvrir des départements entièrement spécialisés en loi islamique.

(1) Le prénom a été changé à la demande de la personne

(2) A woman’s character is not so good for a case where testimony requires attention and concentration/ ‘Women are governed by emotion; men by their minds so he will think twice before uttering talaq [divorce].

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