Ni couple ni plan cul : visites furtives vers une société sans père ni mari

Avec la fin du mariage et de la paternité, consécutifs à la libération des femmes, on assiste désormais à la fin du couple. Si les relations d’un soir sont monnaies courantes, un troisième type de relation durable voit le jour et se généralise, à mi-chemin entre le plan cul et le couple, qui ressemble étrangement à la « visite furtive » du peuple Moso, la dernière société matriarcale intacte, c’est à dire sans père ni mari (Lire Matriarcat Moso (Chine) : sans père ni mari, mais pas sans oncles, le paradis de la déesse-mère Gemu). Après la révolution sexuelle, à quand la révolution familiale ?

Ni couple, ni plan cul : la personne que je « vois »

Aurelie W | Doctorante, TÉMOIGNAGE 05/11/2013 à 10h43 sur Rue 89

Aurélie « voit quelqu’un » et elle en souffre. Autour d’elle, les gens « voient » aussi « quelqu’un ». Elle a eu envie de « témoigner et alerter » sur ce qu’elle considère comme « un type de relation, bien trop présent, et terriblement désolant ». 

Une relation pudique

Julien est artiste. Il emmène Sacha dans les vernissages auxquels il est souvent invité. Ils arrivent ensemble, non pas main dans la main, ni bras dessus bras dessous, mais l’un à côté de l’autre, gardant une distance réglementaire.

Question indécente

Entre deux coupes de champagnes, à la lumière des dessins, ils croisent souvent des amis du graphiste. « Depuis combien de temps êtes-vous ensemble ? » demande l’un d’eux.

Sacha, bien trop embarrassée à l’idée de tenter une quelconque réponse, ne tente rien. Et Julien puisqu’il ne sait que faire d’un silence dit, l’air de rien, « nous ne sommes pas ensemble. C’est une amie ». Sacha n’est pas son amie, et de sa réponse elle ne garde que de l’amertume, pourtant elle ne lui en dira rien.

Un 3e type de relation

A l’aube du XXIe siècle se généralise un troisième type de relation qui vient se greffer aux traditionnels « couple » et « plan cul ». Il y a celui qu’on « voit ».

« Je vois quelqu’un », dit-il sans en dire plus. Le quelqu’un en question n’a pas de nom, ça supposerait qu’il ait de l’importance. Ça supposerait qu’il existe vraiment. Qu’il ne soit pas qu’un refuge hors temps. Mais on le voit et pire, on ne voit que lui, depuis longtemps, sans jamais lui dire et surtout sans jamais le dire.

J’en parle parce que je le vis et que je connais de plus en plus de jeunes trentenaires qui vivent la même chose. Et chacun accepte la situation comme si c’était une fatalité, comme si cela ne pouvait être autrement.

Après une relation conjugale catastrophique

Nos caractéristiques communes : des valises douloureuses que nous n’avons pas eu le courage d’abandonner en descendant du dernier train. Des valises bien ciselées remplies de dépréciation, d’humiliation, de peurs. Un divorce unilatéralement engagé, des placards trop petits devenus soudainement bien trop grands et affreusement vides, le souvenir de le découverte de l’odeur d’un autre dans son propre lit, lit dans lequel on se couche tous les soirs, une lettre rangée, rapidement griffonnée sur le coin du canapé, « je ne t’aime plus, je me suis trompée ».

Se fermer à l’amour ?

Pourtant c’était il y a longtemps tout cela, parfois des années. Mais on continue de se blinder, on se braque, on « s’hermétise ». On sort les griffes quand l’autre, celui qu’on voit, depuis des mois, s’approche trop près. On se refuse au laisser aller, à l’amour parce qu’on a trop peur de l’abandon, de la trahison, de la déception. NON on ne ressentira RIEN.

Sans engagements

Celui qu’on voit n’existe pas vraiment. Alors s’il part, c’est comme s’il ne partait pas vraiment. Parce qu’il n’est jamais vraiment arrivé. On n’a rien mis en jeu, on n’a pas parié, on n’a rien risqué donc on a rien perdu. Mais on n’a rien gagné non plus. Et puis surtout, on n’a rien vécu.

Pas de relations communes

« Je n’avais pas d’affaires chez elle, elle n’en avait pas chez moi, pas d’amis en commun », raconte Benjamin.

« J’ai effacé son numéro et puisque c’est toujours moi qui l’appelais, je ne l’ai jamais revue. Je crois qu’on était aussi meurtri l’un que l’autre, incapables de se parler. Ça a fini comme ça a commencé. J’ai inscrit son numéro de téléphone dans mon portable et puis un jour, je l’ai effacé. »

Dans leur beau et grand, trop grand appartement

Cette situation c’est celle des trentenaires qui croient qu’ils ont « trop » « souffert ». Ce sont ces hommes et ces femmes qui ne vous tendront pas la main parce qu’ils se méfient, ils ont trop peur que vous leur arrachiez le bras, que vous les humiliez là, sur le quai froid d’un métro, dans l’ivresse d’une soirée ou dans leur beau et grand, trop grand appartement.

Des vies distinctes

Alors ils préfèrent vivre leur vie, aller travailler, fréquenter leurs amis, déjeuner en famille et vous voir quand ils se surprennent un instant à rêver au printemps. Mais un instant seulement.

Au bout d’un moment, si on compte les mois qui nous séparent de la première rencontre, on se surprend soi même. « Tu te rends compte, dit Malika, ça va faire un an que je le vois » :

« La première fois que je l’ai rencontré, c’était beau, il était beau, j’étais bien. Je ne me faisais pas d’idée, j’avais tellement été déçue, je laissais aller. Et plus les mois passaient plus je me rendais compte qu’il n’avançait pas. Pourtant il voyait que moi et moi que lui.

Alors un matin j’ai parlé. Je lui ai demandé ce qu’on était, où on allait, qu’est ce qu’on faisait. Il m’a répondu qu’il traversait des couloirs, depuis longtemps, et qu’il les traverserait encore un moment. Il m’a dit de ne pas l’attendre, d’aller voir ailleurs, de penser à moi. Je crois que c’est là que j’ai compris. Pourtant je ne suis pas allée voir ailleurs.

C’est vrai que j’aimerais bien trouver le courage de ne plus le voir, mais parfois je l’aperçois au bout du couloir, tel qu’il est vraiment, et cela me suffit à reconduire sa dernière chance. Je sais que je devrais rien attendre, que je devrais partir même, pourtant je reste. Me dis pas que c’est absurde, je le sais. »

Un mot à l’esprit : désolation

De ces histoires, j’en parle parce qu’il y a ce mot qui me vient sans cesse à l’esprit : désolation. Un grand vide, plein de rien, brassé par la peur. J’en parle parce que je voudrais mettre le doigt dessus. Je trouve que nous sommes trop nombreux à raconter la même histoire. Je la comprends mais je voudrais qu’elle cesse. Je voudrais qu’on arrête de prendre consciencieusement les pilules bleues, ces pilules qui ne nous font plus rien ressentir. Ni le bien, ni le mal, ni le beau, ni le douloureux, rien. Il suffirait peut être, pour commencer, d’arrêter de prendre ces foutues pilules bleues.

Je t’aime mon amour – Hymne national Moso – Amour libre & Visites furtives – Matriarcat, Chine

« Axia » et « Azhu » sont deux mots de la langue Mosuo qui signifient « compagnon intime ». Toutefois, « Axia » est utilisé entre les amoureux, alors que « Azhu » est utilisé par les autres personnes pour parler des amoureux. Les partenaires, qui se désignent mutuellement açia, « ceux qui couchent ensemble », ne peuvent être dits amants, car ils ne sont açia que le temps de l’acte sexuel qui les rapproche. La liberté sexuelle entre non-consanguins est totale et chacun peut avoir plusieurs açia, même au cours d’une nuit. Ainsi, pendant une seule nuit, une femme attrayante peut recevoir deux ou trois amants, et vice versa un homme séduisant peut rendre visite à plusieurs femmes. Selon l’éthique dominante, la fidélité est honteuse car elle implique un commerce, voire un chantage. Dans ce réseau de multi-partenariat, toute tentative de monopoliser un partenaire est jugée stupide et même honteuse : « le village se moquera [d’eux] pour un bon bout de temps ». Il est par conséquent facile d’initier ou de mettre un terme à la relation. La sexualité étant réellement libre, abondante et surtout gratuite, il n’y a ni frustrations, ni prostitution, ni aucune marchandisation du sexe.

Lire Matriarcat Moso (Chine) : sans père ni mari, mais pas sans oncles, le paradis de la déesse-mère Gemu

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