Motel kitch pour adultère au Chili jésuite – Légalisation du divorce et fin du mariage

Le Chili a été christianisé par les missionnaires jésuites, instaurant une morale sexuelle sévère qui interdit toute sexualité hors mariage, afin de garantir la reconnaissance de paternité et le droit des pères, piliers du patriarcat. Mais avec l’air du temps, les mœurs se libèrent, la femme s’émancipe, le mariage s’assouplit, et l’ordre patriarcal vacille. Les chiliens assument désormais une double identité, puritaine à l’extérieur, et libertine à l’intérieur, afin de préserver les apparences religieuses, tout en ayant une vie sexuelle et amoureuse libre. Les motels du péché, louables à l’heure, se développent pour le plus grand plaisir des couples illégitimes. Se pose aussi la question de l’accessibilité du logement pour mener une vie sexuelle épanouie. Comment concilier vie sexuelle, et vie familiale intergénérationnelle ? La dernière société matriarcale au monde a résolu ce problème : Matriarcat Moso (Chine) : sans père ni mari, mais pas sans oncles, le paradis de la déesse-mère Gemu

Sexe à la chilienne : « Il n’y a pas de motels en France ? Mais comment vous faites ? »

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Maria Poblete | Journaliste, le 30/11/2013 à 17h02 sur Rue 89

Dans le très conservateur Chili, les couples illégitimes se retrouvent dans des hôtels à la décoration débridée, pour des 5 à 7 préservés de la pression sociale.

Pères et mères de famille adultères

(De Santiago, Chili) La rutilante auto de Pablo, ingénieur commercial trentenaire, remonte l’avenue Larrain, sur la très chic commune de La Reina, à quelques encablures de Santiago. Lunettes carrées, barbiche ciselée, ce père de famille s’affiche d’humeur badine. Fossettes coquines au creux des joues, il s’arrête à l’angle de la rue Las Perdices.

Brushing L’Oréal, jupe étroite et talons hauts, Francisca, chef de vente de 35 ans, l’y attend. Mariée, mère de deux enfants, elle grimpe sitôt la portière entrouverte. À hauteur du 356, la voiture stoppe devant l’entrée du motel Los Arbolitos. Sur l’enseigne, deux canetons batifolent.

Cinq-à-sept clandestin entre 2 réunions

Déjà émoustillés, Pablo et Francisca gloussent comme des mômes. Se garent dans un box dédié. Derrière eux, un employé tire le rideau. Au fond du garage, une porte conduit directement à une chambre. Cinq-à-sept clandestin, secret d’alcôve à la chilienne.

« La discrétion est indispensable, commente la jeune femme un peu ébouriffée au sortir du motel. C’est très excitant de coucher avec son amant entre deux réunions. » 

A ses pratiques adultères, elle ne voit qu’un bémol, la douche : « C’est embêtant de revenir au bureau les cheveux mouillés en pleine après-midi ! »

Francisca et Pablo ont fricoté dès l’école de commerce, mais n’ont jamais eu le statut de « pololo » (couple officiel, pas encore marié). Chacun a choisi de « fonder un foyer de son côté », détaille Francisca. « Et, maintenant, avec les enfants, le crédit de la maison et la famille, on ne va pas faire la révolution. »

Sauver les saintes apparence d’une société catholique

Au Chili, forniquer, c’est péché. Galipettes discrètes, amours à la sauvette… Sur le front des mœurs, le « fauxculisme » est ici élevé au rang des beaux arts. Un sport national, une manière d’être (ou de ne pas être) et, plus que tout, un biais pour sauver les sacro-saintes apparences dans un pays toujours corseté par l’Église.

Entre église et motel

Perdition en semaine au motel, contrition le dimanche à la messe : un grand écart dont les Chiliens s’accommodent. Dans ce pays ultra libéral où le capitalisme hérité des années de dictature (1973-1990) autorise tout – licenciement sans cause, privatisation de la santé, de l’éducation, des transports, confiscation des terres… –, le sexe est sale, tabou… et le lobby catholique tout-puissant.

Légalisation du divorce en 2004

Ainsi, le Chili continue à proscrire toute forme d’avortement. « Il a fallu dix ans de discussions au Parlement pour que la loi sur le divorce soit votée, en 2004 », ajoute Ricardo Viteri, sociologue. « Avant, on se débrouillait pour annuler le mariage, on allait au tribunal avec deux témoins et on déclarait qu’on n’habitait pas à cette adresse. »

Des filles-mères sans éducation sexuelle

Hypocrisie, quand tu nous tiens ! L’éducation sexuelle, elle, « est inexistante et c’est une catastrophe, le coût en termes de santé publique est énorme », s’insurge Andrea Huneuus, gynécologue, qui reçoit beaucoup d’adolescentes en détresse. « Les jeunes gens entrent dans la vie amoureuse sans rien en savoir. » Les parents se taisent, les mères rougissent et les pères toussent. Forniquer, c’est péché ! Officiellement, s’entend.

La première femme présidente divorcée

Asphyxiée par des dogmes d’un autre âge, la société chilienne renvoie pourtant à la communauté internationale l’image d’une pseudo-modernité. N’a-t-elle pas en 2006 porté la socialiste – et divorcée ! – Michelle Bachelet à la tête du pays ? Ne s’apprête-t-elle pas à réitérer ? Si, mais les traditions pèseront à n’en pas douter plus lourd que les élections. Et les motels resteront les théâtres de plaisirs estampillés « coupables ».

Entre une église et une banque

C’est un bâtiment comme un autre, en plein centre de Santiago, coincé entre une église et une banque. Pas d’enseigne, juste un numéro, une porte de garage, une sonnette. Nous sommes le 17 septembre, la veille de la fête nationale… qui dure trois jours. Pour que leurs employés puissent préparer la « chicha », boisson à base de maïs fermenté, et acheter la viande pour l’« asado », le traditionnel barbecue, les patrons les lâchent tôt. Il est 13 heures.

Chauds comme la braise

A la réception, Marlene, dont le nom est brodé sur sa blouse, assure la permanence. « Completo, si, si, completo. Non, dans deux heures. » Le téléphone sonne sans arrêt. « Dis-moi, “querida” [“ma chérie”, ndlr], combien de chambres vont se libérer ? » A l’autre bout du talkie-walkie, Stefania, la femme de chambre, fait le décompte. « Deux, plus la Jacuzzi, disponible dans trente minutes. »

Marlene tient la caisse depuis vingt-huit ans. Elle en a vu des choses ! « Aujourd’hui, on travaille très bien, et pour cause, les couples adultères vont se bousculer. Les amants ne pourront pas se voir pendant ces jours fériés. Pas de bureau, pas d’excuse : vie de famille obligatoire ! »

Ça sent la javel et l’humidité. A l’entrée du couloir sombre qui mène aux chambres – des alcôves d’un mètre sur deux –, des couples calés dans des canapés séparés les uns des autres par un petit rideau attendent qu’une « habitación » se libère. Chauds comme la braise, ils se pelotent ostensiblement.

Tomber sur son mari

Longs cheveux bruns, foulard mauve, ongles vernis de noir, Manuela, 25 ans, raconte : « C’est un peu comme une partouze, on s’excite en écoutant les amants qui, comme moi et mon mec, se chauffent avant qu’un lit se libère. La dernière fois, j’ai un peu levé le rideau pour mater et on m’a engueulée : je comprends, on ne sait jamais, tu peux éventuellement tomber sur un collègue ou même sur ton mari ! »

A la maison ma mère en crèverait, mon père me tuerait

Cinéaste à peine sortie de l’université, Manuela ne peut faire l’amour ailleurs. Elle et son compagnon vivent chacun chez leurs parents. « Si on baisait chez moi, ma mère en crèverait, mon père me tuerait. Et puis je dors avec mon petit frère dans un lit superposé. Dans mon pays, pour les classes moyennes, l’amour, c’est pas glorieux. »

Fauchés, dans un parc ou une voiture

Elle ajoute : « Quand mon chéri et moi étions complètement fauchés, c’était n’importe où : un parc, une voiture prêtée par un pote. Maintenant, on choisit des motels qui font des promos pour les étudiants, c’est moins cher le matin. » Le tarif : entre 7 000 pesos (9 euros) et 8 000 pesos (12 euros) de 9 heures à 12 heures.

Quitter ses parents ?

Impossible pour Manuela quand le salaire minimum est de 210 000 pesos (310 euros), tandis qu’un deux-pièces se loue 160 000 pesos ! José, son copain brun et rondouillard, reconnaît avoir « eu un peu honte d’aller dans ces endroits. Mais, finalement, on fait avec, parce que la société ne veut pas ouvrir le débat. Le non-dit arrange les gens ».

« On cherche des trucs bizarres »

Le chauffeur de taxi qui file vers le Marin 14, l’un des 600 établissements de Santiago, a l’œil qui frise. « Elle est pressée, la demoiselle, c’est ça ? », titille- t-il. Dire qu’on va au Marin 14, c’est avouer qu’on a rendez-vous galant.

Polo Silva, le directeur de l’établissement, fait le tour du propriétaire : « On invite les décorateurs à la fantaisie, car les pasajeros [“les clients”, ndlr] sont friands de surprises. » Un tortueux escalier mène dans la chambre dite africaine, un espace façon savane du pauvre, kitsch en diable : végétation artificielle, piliers en faux bois, peaux de léopard et lit king size.

« Il n’y a pas de motel en France ? Mais vous faites comment pour vous amuser ? Vous allez où ? », hallucine Elizabeth, doyenne des femmes de chambre.

SM et grand méchant loup

Elle déverrouille la chambre 18, baptisée Grey en référence aux cinquante nuances du roman. « Si on veut, on la loue avec les joujoux SM en prime », sourit-elle. « Pour celles qui cherchent le loup, il y a l’habitación 30, nommée “Petit chaperon rouge”. Les murs sont tapissés d’arbres et au-dessus du lit est écrit “je vais te dévorer” ! »

Pour ne pas passer pour une pute

Dans une autre aile du Marin 14 déambule Veronica, 39 ans. Chargée de communication au civil, elle privilégie le non-dit dans le privé : « Mon mec a quatorze ans de moins que moi et, chez nous, la différence d’âge est taboue. Si je m’exhibais avec lui, je passerais pour une pute. »

Entre ma mère, ma fille de 7 ans et ma sœur

Elle saisit son iPhone et zoome sur sa dernière trouvaille, « un motel de Santiago avec balançoires au bord des lits. J’ai testé, c’est l’éclate », pouffe cette grande brune aux yeux bleus. « A force d’être bridés, on cherche des trucs bizarres : à la maison, je devrais mordre l’oreiller et, de toute façon, je ne pourrais pas amener un homme, entre ma mère, ma fille de 7 ans et ma sœur… »

Coincés à l’extérieur et libérés à l’intérieur

Veronica est à l’image des Chiliens, réputés pour être « cartuchos » (« coincés ») à l’extérieur et « sueltos » (« libérés ») à l’intérieur. « C’est notre fameux “double standard”, analyse Alejandro Arellano, journaliste et auteur. On veut paraître sages et raisonnables, mais ça ne tient pas. Notre société repose sur la duplicité. »

Des réticences, mêmes chez les progressistes

Scénographe et propriétaire de motel, Ximena confirme : « Nous sommes très préoccupés par le qu’en-dira- t-on. Mon père, alors qu’il est soi-disant progressiste, n’a jamais admis que je tienne un établissement comme celui-là. »

Dans le quartier populaire de Recoleta, l’Ocho Art Hotel, géré par Ximena et son compagnon photographe, ne paie pas de mine. Situé à cinq minutes de Sanhattan, QG du business et des affaires à Santiago, l’établissement se veut conceptuel.

« Nous ne sommes pas des moteleros traditionnels, mais nous cherchions une affaire et on s’est dit “pourquoi pas ?” », explique la svelte et brune Ximena, tout en inventoriant le stock de lubrifiants, vibromasseurs, boules chinoises et autres menottes fourrées qu’elle propose aux visiteurs. « Mon métier, c’est la mise en scène, je travaille sur les vies fantasmées des clients. Dans les chambres, tout est étudié, je laisse délibérément traîner des sous-vêtements, des chaussures de stripteaseuse ou des blouses d’infirmières canailles. »

 Plus on se cache, plus on exhale le sexe

Les murs de la « habitación clinica » sont immaculés. Près du lit, un chariot avec du vrai sérum physiologique, un tensiomètre, des gants. Dans un coin, une chaise gynécologique rouge, retapée et molletonnée. La pièce voisine, elle, fait froid dans le dos. C’est une prison. Une vraie cellule, qu’on peut fermer à clé. Au mur, un poster jauni de Playboy, un lit sommaire.

« Rien ne me choque, moi, on peut tout faire, je ne juge pas », réagit Thomas, l’ami de Ximena. Tous les deux veulent changer l’image un peu glauque des motels, mais célèbrent « la clandestinité », et scandent : « Plus on se cache, plus on exhale le sexe. »

S’en donner à corps joie

Au crépuscule, l’autobus de la compagnie Condor Bus s’essouffle sur la route du littoral. Santiago, ses six millions d’habitants et son smog sont distants de 100 kilomètres. Le long de la nationale, des forêts d’eucalyptus, des petits bois embrumés et quelques huesos (« paysans ») à cheval. La zone des motels démarre là, à la frontière d’une raffinerie.

L’aéroport de l’amour

Ensueño (« rêverie »), Toi et Moi, Je t’aime… Des panneaux annoncent la couleur et affichent les tarifs. En ce moment, dans le coin, on casse les prix : 6 000 pesos (9 euros) les trois heures. A l’approche du cimetière de Concon, dans la province de Valparaíso, on aperçoit le Bahia. Le premier motel-Boeing du pays, un authentique 737 acheté et reconverti en « avion de tous les fantasmes » par Javier Margas, l’un des plus célèbres footballeurs des années 90.

« Viens, passe quand tu veux, je vais tout te montrer, promet au bout du fil l’ex-vedette du club Colo-Colo. Dans mon complexe, j’ai aussi un camion, une locomotive, un wagon de train. »

Pourquoi tant de fantaisie ? « Les gens cherchent la petite folie. Chez moi, on s’envoie en l’air au sens propre, si j’ose dire », plaisante-t-il. Au pied de l’avion, la signalétique aéroportuaire est parfaite. Une fausse tour de contrôle surveille les allées et venues. La compagnie a été rebaptisée Aereolineas del Amor.

Rébellion dans le jésuite Chili

Dans ce décor de carton-pâte aux allures de parc d’attractions bon marché, les Chiliens s’en donnent à corps joie. Et ce, comme de coutume, en toute discrétion. Une auto se gare à l’arrière du Bahia. Un homme seul à bord. Cinq minutes plus tard, une autre voiture s’arrête. Une femme seule en sort. Elle reprendra le volant les cheveux mouillés. Dans le jésuite Chili, on préfère les motels aux noces rebelles.

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