La monogamie rendrait moins intelligent : sélection sexuelle créative & sélection naturelle stupide

Le mariage est un contrat économico-sexuel : disponibilité contre sécurité. La femme, mère potentielle, recherche un mari sécurisant pour elle et ses futurs enfants : elle recherche un protecteur riche. Les caractères physiques, donc génétiques, sont donc des critères secondaires. Quand la sécurité de la mère et de ses enfants n’est pas basée sur le mari et père, la sélection du géniteur se fait donc non plus sur des critères de richesse, mais d’avantage sur des critères physiques et génétiques. Et si l’intelligence devenait un caractère génétique de sélection sexuelle pour survivre ? A quand les intello bêtes de sexe ?

La monogamie rend-elle idiot ? Les rapports subtils entre le sexe et l’intellect

Avatar de Peggy Sastre Par  sur Le plus Nouvel Obs – Publié le 13-03-2014

Un lien entre le sexe et l’intelligence ?

Quel est le lien entre la manière que nous avons de choisir nos partenaires sexuels et nos capacités intellectuelles ? Pourquoi avons-nous beaucoup à apprendre de ce petit insecte qu’est la mouche du vinaigre ? Pourquoi la taille de notre cerveau compte-t-elle assez peu ? Vous ne vous êtes jamais posé ces questions ? Vous serez ravis de connaître les réponses de Peggy Sastre.

La gestion du sexe, une question d’intelligence ?

Qu’est-ce que l’intelligence ? Sur un plan strictement technique, il s’agit de la faculté à résoudre des problèmes, grâce au tri, à la captation et à l’utilisation d’informations. Et à ce titre, le sexe est peut-être l’un des problèmes dont la résolution demande le plus d’intelligence.

Ce que l’on partage avec la mouche du vinaigre

Prenez, par exemple, un être simple avec lequel nous avons pourtant tant de choses en commun : la mouche du vinaigre. Le coït mouchique étant un beau bordel – il se déroule en même temps que les repas, dans des endroits surpeuplés par plein de mouches d’espèces différentes pas forcément compatibles – un mâle lambda qui veut disséminer ses gènes aura à trier, capter et utiliser une masse d’informations portant, entre autres :

  • > sur ses concurrents mâles : Combien sont-ils ? Comment me situé-je, en termes d’avantages ou de désavantages reproductifs, par rapport à eux ? Vont-ils me laisser tranquille au moment de… ah tiens, un bout de jambon !
  • > sur ses cibles femelles : Combien sont-elles ? Combien sont libres ? Combien suis-je capable de féconder ? Où sont mes… ah tiens, un bout de jambon !

(Je précise bien sûr que de tels monologues intérieurs relèvent de la métaphore et de la fiction, vu que les mouches du vinaigre, comme leur nom l’indique et à l’instar d’Amélie Nothomb, préfèrent plutôt les fruits pourris au jambon).

Intelligent pour se reproduire

En bref, le succès reproductif de notre ami la mouche dépendra de sa capacité à focaliser ses efforts de séduction sur les femelles réellement compatibles et réceptives, à faire en sorte que tous ces beaux efforts ne soient pas annihilés par des concurrents, sans oublier de reprendre de temps en temps des forces grâces aux sources alimentaires présentes dans les parages.

L’impact de la sélection sexuelle sur l’intelligence

Maintenant que vous savez à quoi ressemble l’intelligence des mouches, vous vous demandez sans doute (parce que les humains adorent torturer ces petites bêtes) comment les rendre plus idiotes. La réponse, ce sont Brian Hollis et Tadeusz J. Kawecki, deux biologistes et spécialistes d’écologie évolutive affiliés à l’Université de Lausanne, qui vous la donnent dans une très récente étude : pour que l’intelligence des mouches diminue avec le temps, faites-les devenir monogames.

La dégénérescence monogame

Les scientifiques observent ainsi qu’après 100 générations de pratique exclusive de la monogamie, et donc de suppression de la sélection sexuelle « les performances cognitives masculines déclinent ». Le déclin se mesurant ici par la capacité des mouches à reconnaître des femelles réceptives, mais aussi un signal olfactif de danger.

« Nos résultats permettent de prouver, de manière expérimentale et directe, que l’intensité de la sélection sexuelle est un facteur important dans l’évolution des capacités cognitives masculines », concluent par ailleurs les scientifiques.

Le cerveau, notre premier sexe

Une conclusion qui correspond à ce que décrivait déjà Geoffrey Miller dans son « Mating Mind« , à savoir que le cerveau est non seulement notre premier organe sexuel, mais que la sexualité a joué et joue un rôle crucial dans le développement de nos capacités cérébrales.

Le paradoxe de la taille du cerveau

Dans son livre, Miller part d’une des énigmes les plus essentielles de notre espèce : pourquoi l’homme a-t-il conquis si rapidement son humanité, en se détachant de manière aussi manifeste des autres primates ? Une question qui demande de résoudre au moins trois problèmes.

1. Pourquoi des cerveaux gros et complexes sont-ils si rares dans l’évolution ?

99,5% des animaux ont un cerveau plus petit que celui du chimpanzé (500 g). Seuls les grands singes, les éléphants et certains mammifères marins sont placés au-dessus, en termes d’encéphalisation.

L’évolution ne semble donc pas trop apprécier l’intelligence, vu qu’elle dote la plupart des animaux d’une capacité très faible en ce domaine. Chez les humains, par contre, la tendance semble s’inverser : le cerveau humain est en effet l’organe le plus complexe jamais produit par l’évolution.

Il ne pèse en moyenne que 1400 grammes, soit 2% de notre masse corporelle, mais consomme à lui seul 20% des ressources énergétiques de l’organisme. Faute d’usage précis, on imagine mal une sélection favorable et durable de ces centaines de milliards de neurones…

2. Pourquoi existe-t-il un fossé temporel aussi long entre l’accroissement de la taille du cerveau humain et ses premières manifestations concrètes, c’est-à-dire techniques et technologiques ?

Pendant deux millions d’années, notre cerveau a triplé de volume sans que la taille de la pierre ne soit sensiblement modifiée. Pendant au moins 150.000 ans (et peut-être trois fois plus), il a existé des hommes anatomiquement modernes, ie. comparables à nous, mais sans traces tangibles (ou abondantes) d’arts, de villes, de sciences, de sépultures, et ainsi de suite. Impossible que l’évolution ait pu prévoir nos 5000 années d’histoire récente au moment de forger, pendant des centaines de milliers d’années, un organe aussi coûteux que le cerveau.

3. Quelles peuvent être les valeurs adaptatives de certaines propriétés universelles de l’esprit humain – parmi lesquelles l’humour, la narration, l’art, la musique, la conscience de soi, l’idéologie ou encore la religion ?

Certaines de ces « innovations » semblent en effet parfaitement inutiles du point de vue de l’évolution… mais leur universalité est pourtant manifeste, ce qui laisse à penser qu’elles relèvent de la nature humaine. Donc de la biologie. Donc de l’évolution.

De la stupidité de la sélection naturelle

Le but de Miller, c’est de trouver la fonction adaptative de ces traits d’esprit universels, en montrant que seule la sélection sexuelle répond de manière correcte, et finalement très simple, à ces trois questions.

Miller explique ainsi que la sélection naturelle (compétition pour la survie) est relativement lente et « stupide » : elle dépend avant tout de facteurs inertes (l’environnement, dont la modification est souvent faible à l’échelle de vie d’une espèce) et hasardeux (les mutations génétiques, les catastrophes écologiques). À l’inverse, la sélection sexuelle est rapide, réciproque et « créative ».

La sélection sexuelle : rapide, réciproque et créative

À mesure que la cognition se développe (perception, apprentissage, mémoire), le choix du partenaire est de plus en plus sélectif, précis et donc directif. Voilà pourquoi des traits sexuels secondaires peuvent se développer très rapidement, vu qu’ils sont l’objet d’une pression directionnelle à chaque génération.

Les intello bêtes de sexe ?

Une pression qui peut produire la longue queue du paon, les grands bois des cerfs… ou le gros cerveau de l’homme. Ce processus de « course en avant », propre à la sélection sexuelle, est une boucle rétroactive positive : plus un caractère est désiré, plus il est sélectionné ; plus il est sélectionné, plus il se répand dans la population et moins il apporte d’avantage différentiel ; le désir s’oriente alors vers un nouveau trait, qui se trouve sélectionné… et ainsi de suite.

Le processus de choix sexuel comme stimulant intellectuel

Un processus qui, comme le montrent les chercheurs de Lausanne avec leurs drosophiles, peut prendre une autre direction à la faveur de quelques manipulations : « Les performances cognitives masculines réduites que nous observons avec la monogamie sont (…) probablement une conséquence de leurs valeurs adaptatives réduites en l’absence de compétition masculine et de choix féminin« , écrivent-ils.

En d’autres termes : vu que l’intelligence permet de se sortir au mieux de situations complexes, quand les choses se simplifient – ici : vous êtes l’héritier de générations de mouches mâles qui n’ont eu qu’une femelle à disposition pour se reproduire et pas de concurrents – l’intelligence périclite.

De la révolution darwinienne à la révolution sexuelle

Geoffrey Miller en appelait à une transformation de la « la révolution darwinienne » en « révolution sexuelle », c’est-à-dire au fait d’accorder « plus d’attention au choix sexuel comme force motrice de l’évolution de l’esprit ». Quelques ébats de mouches dans un laboratoire suisse lui donnent plus que jamais raison.

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