L’utopie du couple est un tue l’amour : quelle famille alternative pour élever les enfants ?

Le couple (vie conjugale) a toujours été incompatible avec l’amour, qui dans toutes les littératures s’est toujours opposé à l’institution patriarcale du couple : le mariage. De Tristan et Iseult, à Roméo et Juliette, en passant par les Bollywood… amour et mariage n’ont jamais fait bon ménage, pour la bonne raison que ce modèle familial n’est pas naturel, et nécessite toujours une féroce répression sexuelle des femmes, sous peine de le voir disparaître. Le mariage, ou sa version light du couple non contractuel, a été inventé dans le seul but de garantir la reconnaissance de paternité et le droit des pères, piliers de tout patriarcat. Mais l’instinct naturel exogamique pousse ceux qui vivent ensemble à ne plus se désirer, et à se comporter chastement comme frère et sœur. La vie à deux émousse les sentiments, et lorsque cela est permis, aboutit fatalement à la séparation. Pourquoi ne pas inventer ou redécouvrir un modèle familial efficace sans couple ?

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Le couple, meilleur ennemi de l’amour?

Cacher la face sombre du couple

Cendrillon et le Prince charmant auraient-ils fini par se séparer parce que Monsieur avait, une fois de plus, oublié de sortir les poubelles? Pour le philosophe Vincent Cespedes, si l’histoire s’arrête sur «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants», c’est pour cacher la face sombre du couple: celle qui se révèle dans la vie à deux.

Elisabeth Taylor et Richard Burton, ici à Paris en 1965, vivent une passion incompatible avec la vie de couple.

Elisabeth Taylor et Richard Burton, ici à Paris en 1965, vivent une passion incompatible avec la vie de couple.© Douglas Kirkland/Corbis

La faillite occidentale du couple

Selon les chiffres, en Suisse, entre 1978 et 2008, le nombre de séparations a doublé. Aujourd’hui, plus d’un mariage sur deux se termine par un divorce, davantage encore en milieu urbain. Le modèle du couple à l’occidentale serait-il en bout de course? C’est l’analyse du philosophe Vincent Cespedes, auteur du best-seller L’homme expliqué aux femmes. Pour lui, «l’idée que l’on ne peut s’aimer qu’en formant un couple, soit une union de deux personnes qui concluent un pacte d’exclusivité plus ou moins libre, ne tient plus la route». Il a donné un nom à cette calamité du XXIe siècle: l’«encouplement», un néologisme où résonnent à la fois «couple» et «accouplement», voire «s’encoupler». «Il s’agit là d’un véritable tue-l’amour qui neutralise la passion et le plaisir», commente-t-il.

Le couple, la machine du malheur

Une machine à fabriquer du malheur, voilà ce que serait devenu le couple. De fait, nombreux sont les binômes qui rompent le pacte et s’en vont voir si l’herbe est plus verte dans le pré voisin, avec ou sans l’assentiment de leur conjoint. «Ça s’appelle «avoir des amants» et «cocufiage », deux choses que l’on vit en douce, dans la culpabilité, la honte, la tristesse et la souffrance du partenaire.» Ce n’est pas Octave, graphiste de 41 ans, qui affirmera le contraire. En couple depuis treize ans, il a eu la mauvaise idée de faire un pas de côté il y a quelques années: «ma compagne l’a appris et j’ai dû la reconquérir», se rappelle-t-il.

Des couples… et des amants homosexuels ?

De quoi se demander si la solution ne serait pas de changer les termes du contrat pour vivre les choses de façon ouverte. Claire, une quadragénaire qui travaille dans l’événementiel, avait opté pour la liberté et la transparence avec le père de ses deux filles au début de leur relation: «il m’arrivait d’aller voir ailleurs, mais je me tournais toujours vers des femmes» raconte-t-elle. Robine, graphiste de 27 ans, a fait le même choix. «Je suis avec mon ami depuis un an et demi, nous sommes tous les deux bisexuels et nous avons chacun nos expériences de notre côté. Nous nous disons tout et nous savons très bien que nous cherchons quelque chose que l’autre ne peut pas nous donner.»

Quand la liberté amoureuse déstabilise la famille conjugale

Que se passe-t-il lorsque l’on souhaite jouer cartes sur table en allant butiner chez différents partenaires du sexe opposé? Chris, 43 ans, musicien, en a fait l’expérience: «Ma femme n’était pas contre l’idée, d’autant qu’il ne se passait plus grand-chose entre nous depuis la naissance de notre deuxième enfant. Mais le jour où je lui ai dit que j’avais une relation avec une autre fille, elle a explosé et m’a interdit de la revoir sous peine de me quitter. Son argumentation était que cette liaison prenait tout simplement trop de place entre nous.»

Du sexe extra-conjugal, mais pas de sentiments

En un mot, des aventures sans lendemain, d’accord, mais niet aux relations contingentes qui viendraient mettre en péril la principale. Les théoriciens de ce modèle, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, en ont d’ailleurs fait l’expérience. Lorsque la philosophe a choisi de vivre sa passion pour l’américain Nelson Algren, elle a failli faire capoter son histoire avec le célèbre existentialiste français. Résultat, exit l’amant étasunien.

Françoise Hardy et Jacques Dutronc s’aiment... à distance. En 1991, dix ans après leur mariage en Corse, ils posent dans leur propriété.Françoise Hardy et Jacques Dutronc s’aiment… à distance. En 1991, dix ans après leur mariage en Corse, ils posent dans leur propriété. © AFP

Transgresser la religion des psys et des magasines féminins

Qui parviendrait à préserver ce fragile équilibre entre différentes relations ne serait pas au bout de ses peines. Vincent Cespedes a ainsi choisi de vivre «des relations humaines, des amitiés plus ou moins sensuelles, sans chercher à les qualifier.» Il doit faire face à un double rejet:

«Le premier est social, car il est intolérable pour des gens qui croient au couple de rencontrer un célibataire qui n’en veut pas. On est qualifiés d’anormaux, de monstres. Au mieux, on nous dit «Un jour tu rencontreras l’amour et tu verras».

Le deuxième rejet vient des partenaires, qui ont l’encouplement dans la tête. Au bout de six mois, un an, la question du «sérieux» se pose. Autrement dit, la frivolité, la passion, ça va un moment mais il faut que ça cesse, que l’on s’engage, fasse des compromis, soit adulte. Ceux qui ont peur des émotions et veulent les maîtriser véhiculent ce modèle, et ils sont nombreux, des psys aux magazines féminins

La fin du couple, un effet de la société individualiste de consommation ?

Pour le psychiatre et psychothérapeute Gérard Salem, cette façon de ne pas mettre ses désirs sous le boisseau cadre totalement avec notre civilisation où «s’épanouir soi-même passe avant le souci de l’autre et de la relation». Pour lui, l’origine de ces si nombreuses séparations est à chercher dans «le culte du Soi. L’individualisme, cette obsession de se réapproprier soi-même, de ne pas s’aliéner, se perdre, est rattachée à nos sociétés postmodernes où chacun crée ses propres valeurs.» Il y voit aussi une corrélation avec la société de marché, «où l’on habitue les gens à vite se lasser de ce qu’ils ont. Le partenaire devient jetable, on peut le jeter pour se trouver soi.» Pire, cette mentalité égoïste contamine la langue: «on emploie un discours économique pour parler sentiments: on gère son couple, on mise sur un conjoint.»

Des attentes inconciliables : le confort n’est pas de l’amour

A un autre niveau, les mots chatouillent aussi Vincent Cespedes:

«Amour ne peut pas rimer avec confort. Ce qui me dérange ici n’est pas que l’on ait envie de confort, mais qu’on appelle ça de l’amour. L’amour, c’est tout sauf confortable, la littérature et la psychologie nous montrent bien que cela peut être déstabilisant, passionnel et compliqué. Quand vous tombez amoureux, vous ne vous mettez pas en couple, vous préservez cela en restant dans une ambiance un peu lyrique de voyages, de séparation. Vous conservez la possibilité de vous séparer physiquement, même pour quatre jours. Entrer dans un continuum avec l’autre, c’est s’installer dans le confort.» Autrement dit, les attentes n’étant pas les bonnes, l’échec est inévitable.

Les attentes innombrables du couple

Pour Gérard Salem aussi, les attentes posent problème, car trop nombreuses et trop lourdes: «On espère le grand frisson au lit, des attentions délicates, de la reconnaissance, ne pas être seul si on tombe malade, que l’autre soit un bon éducateur…» Ça fait beaucoup. Robine approuve: «Difficile d’être glam en faisant le ménage! Je pense qu’en réalité, on n’est capable de donner à l’autre qu’un aspect à la fois: on sera amants un temps, puis amis… Dans cette succession, on n’est pas toujours en phase avec la personne avec qui l’on vit.»

En visite d’état en Espagne, le 27 avril 2009, Carla et Nicolas Sarkozy se fondent dans leurs rôles.En visite d’état en Espagne, le 27 avril 2009, Carla et Nicolas Sarkozy se fondent dans leurs rôles. © Gamma-Eyedea

Le couple, la meilleur famille pour élever les enfants ?

On le voit, vivre à deux n’est déjà pas simple. Lorsque les enfants arrivent, les complications se multiplient. Or, «on n’a pas encore trouvé mieux qu’un couple pour élever des enfants», affirme Gérard Salem. Il poursuit: «Les expériences qui ont été menées dans des communautés ou des kibboutz ont toutes échoué.»

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Contre la garde alternée, les parents alternés dans la maison fixe des enfants

Vincent Cespedes bondit. Le modèle auquel il a réfléchi pour résoudre le problème que posent «les corvées liées à l’élevage des enfants» s’inspire justement de certaines expériences des années 1970. «Trimbaler leur descendance de maison en maison après la séparation arrange bien les adultes, mais est très violent pour les enfants. Imaginons la maison comme un centre où ils résident en permanence. Aux adultes d’y venir. Plusieurs couples de parents pourraient même s’associer, chaque adulte disposant par ailleurs de son espace.»

Une architecture inadaptée à la vie communautaire

Claire et son mari ont tenté pendant un an et demi l’aventure de passer du couple à la colocation au moment où ils sont parvenus au terme de leur histoire. Ils ont conservé leur appartement de 150 m2 pour y élever leurs filles ensemble tout en ayant chacun sa chambre et sa vie. «C’était moins un choix qu’une conséquence de la crise immobilière», souligne-t-elle. Puis, chacun s’est remis en couple de son côté. «Ça a ramené de l’animation dans la maison, on faisait de grands petits-déjeuners lorsque nous étions là les six.» Une détente qui ne dure pas car, rapidement, des frictions ont eu lieu au niveau de l’espace: «L’amie de mon mari était très souvent présente, à des moments où j’aurais préféré ne voir personne. J’ai fini par poser des règles.» Claire et son époux se séparent donc définitivement, optant dans un premier temps pour la garde alternée, avant que chacun ne décide de garder l’une de leurs filles.

Couples LGBT associés ?

D’autres pistes? Vincent Cespedes observe de près les couples homosexuels qui ont des enfants. «Ils vont nous faire avancer, car ils doivent s’associer à des amis, ne serait-ce que pour leur offrir un modèle de l’autre sexe.»

Faut-il faire un enfant avec l’être aimé ?

Faut-il lire entre les lignes que faire un enfant avec l’être aimé est une mauvaise idée? «On peut très bien en faire avec quelqu’un qu’on aime bien, mais pas d’amour», répond-il. Claire, Octave et Robine grimacent à cette perspective. Tous envisagent l’enfant comme un prolongement de leur relation à deux. Les «élevages» d’enfants à grande échelle ne semblent donc pas pour demain.

Et vous, êtes-vous «encouplés»?

Pour savoir où en est votre couple, répondez aux questions suivantes par oui ou non:

Vous vivez sous le même toit que l’être aimé.

  • S’il (ou elle) va voir ailleurs, vous risquez de ne pas passer les fêtes de fin d’année ensemble. Ou même le week-end suivant.
  • Vous partez en vacances ensemble parce que c’est comme ça. Vous alternez la montagne pour lui faire plaisir et la mer parce que ça vous fait plaisir. Ou vice versa.
  • Vous avez 1 -2 -3- 4 – 5 enfants (biffez les chiffres inutiles) avec votre partenaire.
  • Vous débattez de toutes les vétilles du quotidien, de qui sort les poubelles à qui paie les courses, le loyer et la nourriture de Kiki, votre furet.
  • Vous vivez vos plaisirs, des balades à vélo aux séances de cinéma, avec des amis plutôt qu’avec votre partenaire.
  • Vous connaissez l’autre dans ses moindres détails et êtes seul à savoir qu’il use ses caleçons jusqu’à la corde comme lui est seul à connaître votre habitude de vous promener le visage enduit d’argile verte. Du moins, vous l’espérez.
  • On vous invite toujours en binôme. Si vous venez seul-e, on s’inquiète.
  • Vous ne pensez plus pour vous-mêmes, mais pour le couple. Résultat, vous ne dites plus «je», mais «on».
  • Vous êtes allée boire un verre avec Sam, le (charmant) type qui débogue régulièrement votre PC, mais, pour la paix de votre ménage, vous dites à votre moitié que vous avez pris l’apéro avec votre copine Samantha.

Les résultats

Plus vous avez de «oui» plus vous êtes encouplés… Rassurez-vous, ça n’est pas si grave, la plupart des couples le sont. Mais ne vous leurrez pas, la passion n’est plus au rendez-vous.

Notre conseil Et si vous remplaciez la passion par une bonne dose de fun et de légèreté? Fuyez les prises de tête, amusez-vous!

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