Irlande – couvents pénitentiaires : Laver enfin la mémoire des pécheresses esclaves-blanchisseuses

CAMPS DE CONCENTRATION CATHOLIQUES POUR FEMMES PÉCHERESSES – Couvents pénitentiaires pour celles qui s’écartent du mariage : mères célibataires, fornicatrices et adultères, prostituées, tentatrices, prétendues victimes de viol, veuves, vieilles filles… Tout écart au mariage est un crime contre le Dieu-Père, qui remet en cause la reconnaissance de paternité, pilier du patriarcat.

IRLANDE : Laver enfin la mémoire des blanchisseuses esclaves

Les Nations unies ont récemment rendu un rapport sur les couvents de la Madeleine, où des milliers de jeunes femmes asservies lavaient le linge sale du pays. Les responsabilités de toute la nation y sont pointées.

THE GUARDIAN| MARY RAFTERY le 7 JUILLET 2011

Les bonnes-sœurs spéculent en bourse

Les sœurs de Notre-Dame de la Charité du refuge jouaient en Bourse, mais avec des résultats décevants. Quand une société dans laquelle elles avaient investi a fait faillite, elles ont décidé de céder une partie de leurs terrains à Dublin pour couvrir leurs pertes. Seul problème : le terrain en question abritait une fosse commune, remplie de corps de “pénitentes”,comme on appelait les milliers de femmes internées dans les blanchisseries des couvents de la Madeleine. L’ordre des sœurs de Notre-Dame de la Charité du refuge dirigeait la plus grande des blanchisseries du pays.

Fosses communes des pénitentes anonymes

Les sœurs passèrent alors un accord avec le promoteur qui achetait leur terrain [cette histoire se déroule en 1993]. Ils se partagèrent les coûts liés à l’assainissement de la fosse commune, exhumèrent les corps, procédèrent à leur crémation et enfouirent les cendres dans une autre fosse commune, dans le cimetière de Glasnevin [Dublin]. Cependant, il apparut qu’il y avait dans la fosse 22 corps de plus que sur la liste fournie par les sœurs lors de la de­mande de permis d’exhumer. Plus d’un tiers des décès n’avaient pas été constatés. Les sœurs ne semblaient même pas con­naître le nom de plusieurs de ces femmes, les appelant Madeleine de Sainte-Cécile, Madeleine de Lourdes, et ainsi de suite. Finalement, le total des corps si durement troublés dans leur repos s’élevait à 155. Toutes avaient péri au service des sœurs, après de longues heures de travail au sein de leurs grandes blanchisseries commerciales, sans aucun salaire, internées par une Eglise et une société patriarcales férocement déterminées à contrôler la sexualité des femmes.

Etat collabo et pédophile

“On m’a même pris mon nom”. Le Comité des Nations unies contre la torture (Uncat) a publié [le 5 juin 2011] une déclaration de la plus haute importance sur les couvents de la Madeleine. Il critique le gouvernement irlandais pour son refus de reconnaître les peines et abus subis par les femmes internées dans ces blanchisseries, dont la dernière a fermé ses portes en 1996, et demande une enquête approfondie ainsi qu’une procédure de réparation. Ce faisant, les Nations unies attirent l’attention de la communauté internationale sur une injustice de longue date. L’Irlande est habituée à gérer ses péchés passés. En 2009, le gouvernement s’est en effet excusé officiellement auprès des dizaines de milliers d’enfants maltraités, victimes d’abus sexuels dans les écoles industrielles [des pensionnats dans lesquels étaient placés les orphelins ou les délinquants] du pays, dirigées par des sœurs, des frères et des prêtres catholiques. Pourtant, une étrange résistance subsiste en ce qui concerne la reconnaissance officielle des injustices subies par les femmes des couvents de la Madeleine. L’Etat se défile, mal à l’aise, et affirme que les blanchisseries étaient des institutions privées où toutes les femmes entraient volontairement. Mais l’Uncat rejette aujourd’hui clairement cette idée, confirmant ce que nous, Irlandais, savons depuis longtemps en notre for intérieur. Nous n’ignorions pas que les femmes qui s’échappaient étaient rattrapées par la police et renvoyées vers le régime punitif souvent brutal des blanchisseries. Des générations d’Irlandais se sont rendues complices de ce système en faisant appel aux blanchisseries quand cela les arrangeait, pour faire nettoyer leur linge et contrôler leurs filles.

Des pécheresses qui mettent en danger l’institution du mariage

Dans les couvents, certaines femmes étaient des filles-mères, d’autres étaient internées pour ce que l’on appelait pudiquement leur propre sauvegarde [parce qu’elles étaient considérées comme trop sensuelles]. Néanmoins, les jeunes filles transférées directement des écoles industrielles étaient les plus nombreuses.

Examen de virginité et changement d’identité

Mary Norris s’est retrouvée dans un couvent de la Madeleine pour avoir désobéi à un ordre. Travaillant comme bonne, l’adolescente avait pris une soirée de congé alors qu’elle n’en avait pas le droit, et elle fut emmenée dans un couvent où les sœurs la firent examiner pour savoir si elle était encore vierge, ce qui était le cas. De là, elle fut envoyée au couvent de la Madeleine de Cork. Dès son arrivée, les sœurs changèrent son nom – une pratique courante dans toutes les blanchisseries de la Madeleine. “Quand je suis entrée là-bas, se rappelle Mary, ma dignité, mon identité, mon nom, tout m’a été enlevé. J’étais inexistante, je n’étais rien, je n’étais personne.”

Abandonnées par leurs familles

La seule façon de vous en sortir, c’était qu’un membre de votre famille vous ré­clame, et Mary a eu cette chance. Une tante avait suivi sa trace et l’a sortie de là après deux années de dur labeur non payé. Et c’est là que le bât blesse. Où étaient les familles de ces femmes ? Pour une société qui s’enorgueillit de l’importance qu’elle accorde aux valeurs familiales, le grand nombre de femmes et d’enfants qui sont restés internés sans que quiconque vienne les réclamer est scandaleux.

Une culture nationale du confinement des marginaux

La société irlandaise s’est rendue profondément complice de l’enfermement de femmes et de jeunes filles dans ces blanchisseries. Dans ce qui a été décrit comme une culture du confinement, l’Irlande est le pays au monde qui a le plus enfermé de citoyens proportionnellement à sa population – et pas dans ses prisons, mais dans les hôpitaux psychiatriques, les couvents de la Madeleine et les écoles industrielles. Quiconque ne correspondait pas à la définition cruellement étroite de la bonne conduite était en danger. C’est donc cet héritage que l’Uncat veut forcer les citoyens irlandais à regarder en face, avant qu’il ne soit trop tard pour les rares survivantes des couvents de la Madeleine, la plupart étant aujourd’hui âgées et vivant dans des conditions de pauvreté extrême.

Des excuses trop coûteuses ?

Le précédent gouvernement Fianna Fáil [centre droit] s’était fermé face à ces femmes. Il craignait que des excuses, une enquête et des réparations ne les engagent à ouvrir les vannes financières, comme cela s’est produit avec le programme de réparation pour les écoles industrielles. Mais les survivantes de la Madeleine ne sont plus à ce jour que quelques centaines et un programme de réparation ne devrait pas coûter bien cher.

L’espoir dans le nouveau gouvernement

Par ailleurs, il s’agit pour ces femmes d’une question de justice fondamentale, qui n’admettra comme réponse que des excuses inconditionnelles de la part du gouvernement. Un optimisme considérable a accueilli l’arrivée au pouvoir de la coalition du Fine Gael [centre] et du Labour [travailliste], plus sociale, qui pourrait se confronter au passé et faire amende honorable pour ce qui est devenu une injustice honteuse et connue de tous. Par le passé, de nombreux membres de ces partis avaient, à leur niveau, demandé des excuses et des réparations. Alors que ce gouvernement a promis de rendre la so­ciété irlandaise meilleure, plus honnête et plus humaine, sa réaction dans les se­maines à venir face aux conclusions de l’Uncat permettra de savoir si cette promesse est autre chose qu’une coquille vide.

FAITS ET CHIFFRES— Jusqu’en 1996…

Le premier couvent de la Madeleine est né dans Leeson Street, à Dublin, en 1767. Après la Grande Famine [1845-1848], ces institutions étaient dirigées par quatre ordres de religieuses : les sœurs de la Miséricorde (SM), les sœurs de la Charité (SC), les sœurs de Notre-Dame de la Charité du refuge (SCR) et les sœurs du Bon Pasteur (GSS).

Ces dernières ont fait fonctionner un couvent de la Madeleine à Belfast jusqu’en 1977. Il y avait en tout dix couvents de la Madeleine en république d’Irlande après l’indépendance : à Waterford (GSS), New Ross (SC), Limerick (GSS), Galway (SM), deux à Cork (GSS et SC) et quatre à Dublin : Dún Laoghaire (SM) Donnybrook (SC), Drumcondra (SCR) et Gloucester/Sean McDermott Street (SCR). Celui-ci, qui fut le dernier d’Irlande, a cessé ses activités il y a treize ans, en octobre 1996.

On ignore combien de femmes sont passées par ces institutions, mais elles ont été 10 000 au XIXe siècle, dont certaines ont peut-être fait des allées et venues. Les chiffres pour le XXe siècle sont inconnus : les congrégations n’en ont communiqué aucun pour les entrées postérieures à 1900.

Quoi qu’il en soit, des centaines de pensionnaires de ces institutions ont été enterrées dans des fosses communes à Glasnevin, St-Laurences à Limerick et Bohermore à Galway, notamment. Il y en a sans doute encore beaucoup d’autres inhumées sur les sites des anciennes institutions.

(The Irish Times, Dublin)

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