Quand les anarchistes prônaient l’abolition du mariage contre la charia de l’inquisition WASP

Pour la sociologue Anne Steiner, « Dans les premières années du vingtième siècle, des femmes luttent pour le droit à une sexualité libre, diffusent des conseils et des méthodes pour la limitation volontaire des naissances, réfléchissent à de nouvelles méthodes d’éducation, refusent le mariage et la monogamie, expérimentent la vie en communauté. Militantes anarchistes individualistes, elles ne croient pas que la révolution ou la grève insurrectionnelle puisse être victorieuse dans un avenir proche et refusent la position de génération sacrifiée. Pour elles, l’émancipation individuelle est un préalable à l’émancipation collective et la lutte contre les préjugés est une urgence. C’est pourquoi, elles questionnent toutes les normes, toutes les coutumes, toutes les habitudes, soucieuses de n’obéir qu’à la seule raison. »

Le mariage, un esclavage social

Dès ses origines, l’anarchisme a joué un rôle important dans la promotion de l’amour libre. À la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle, au sein du mouvement libertaire se développe un courant important en faveur de l’union libre, avec l’émergence de l’éducation sexuelle. Le terme d’amour libre est utilisé depuis la fin du xixe siècle pour décrire un mouvement social qui rejette le mariage, perçu comme une forme d’esclavage social, surtout pour les femmes. La plupart des penseurs anarchistes à l’exception de Pierre-Joseph Proudhon, défendent vigoureusement l’égalité des sexes.

« On a représenté souvent l’amour faisant le pied de nez aux vieilles gens : eh bien! moi, je vois l’amour, enfin libre, faisant le pied de nez aux morales surannées, aux vieux us et aux vieilles coutumes. Je vois l’amour faisant le pied de nez au vieux monde » – Les « milieux libres » anarchistes (France, 1900-1914).

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La sexualité ne regarde ni l’Etat ni l’Eglise

Une grande partie de la tradition de l’amour libre est un produit de l’anarchisme civique, qui recherche la non-ingérence de l’État ou de l’Église dans les relations humaines. Même si cette notion est souvent rapprochée du droit au plaisir ou à des relations multiples, historiquement ce mouvement revendiquait plutôt l’absence de régulation par la loi des relations amoureuses engagées librement.

Paix et amour

L’amour libre n’est pas que le rejet du mariage, même si la critique du mariage (et la notion d’esclavage) est au centre de cette démarche. Selon ce concept, l’union libre d’adultes est une relation légitime qui devrait être respectée. Le mouvement hippie fut, dans les années 1960, un promoteur de l’amour libre au point que l’expression lui est souvent associé : « Peace and love ». La sexualité, en particulier, n’y est plus perçue uniquement comme moyen de reproduction.

Et que les choses soient claires, c’est bien d’amour libre dont il s’agit et non d’union libre :

« L’union libre, regardée comme un contrat, même résiliable à volonté, impliquant des devoirs et des droits, consentis par les deux intéressés, ne se différencierait guère du mariage bourgeois, qui, lui aussi, a ses avantages matériels appréciables. Si nous condamnons cette institution baroque qui prétend nous imposer perpétuellement les mêmes sentiments et nous empêche d’enfreindre ses entraves, malgré les élans du cœur et de la chair, ce n’est pas pour adopter une nouvelle forme de liaison, qui enchaînerait deux êtres, sous le fallacieux prétexte que l’on doit rendre compte à son associé de ses faits, gestes et pensées » – Les « milieux libres » anarchistes (France, 1900-1914).

Immoralité et obscénité hippie

La liberté sexuelle fait partie intégrante de l’« utopie hippie ». C’est durant les années hippies que prend place la progressive légalisation de la pilule contraceptive et que l’accès à l’avortement se généralise, alors que la « liberté de choix » est une idée prégnante de la contre-culture, ce qui s’opposait, aux États-Unis, à l’idéologie conservatrice de certains courants religieux issus du christianisme, combattant notamment l’« immoralité » et l’« obscénité » depuis la fin du xixe siècle. Les hippies vivaient alors en communauté et avaient des pratiques sexuelles diverses s’inspirant parfois du Kama sutra hindou, rejetant le mariage traditionnel. Le mot d’ordre était « Free Love » (« amour libre »), que l’on retrouve dans l’appellation du « Summer of Love », rassemblement à la suite duquel les valeurs et le mode de vie du mouvement hippie commencent à se diffuser.

Contre le puritanisme anti-masturbation

En plus de la liberté exprimée dans les relations amoureuses, les premiers sex-shops vendant divers jouets sexuels (l’enseigne Good Vibrations à San Francisco était le premier) ainsi que la diffusion des films pornographiques et leurs projections en salle de cinéma sont apparus au sein de la communauté hippie, à une époque où la masturbation était publiquement condamnée et où personne n’aurait jamais ouvertement fait la promotion du plaisir.

L’Esclavage sexuel, ou le viol du mariage

Voltairine de Cleyre (1866-1912), dans son essai de 1890 Sex Slavery (l’Esclavage sexuel), le titre de l’essai réfère non pas à la prostitution, bien que ce sujet soit également mentionné, mais plutôt aux lois du mariage permettant aux hommes de violer leurs épouses sans conséquences. De telles lois font de « chaque femme mariée ce qu’elle est, une esclave qui prend le nom de son maître, le pain de son maître, les ordres de son maître et sert ses passions. »

La caution légale de l’assujettissement des femmes

Pour elle, le mariage n’est que l’autre nom de l’esclavage sexuel. Un rapport sexuel non consenti, même entre un mari et son épouse, n’est autre qu’un viol. Les femmes doivent acquérir la pleine possession de leur propre corps. Dans Les barrières de la liberté, conférence qu’elle prononce le 15 mars 1891, elle affirme que le mariage est la caution légale de l’assujettissement des femmes. Une société libre ne peut advenir sans une responsabilisation et une rébellion des femmes.

La vie conjugale tue l’amour

En 1907, lors de la conférence Le Mariage est une mauvaise action, véritable plaidoyer en faveur de l’amour libre, elle affirme que seule la distance ménagée permet l’épanouissement des relations amoureuses. Le contrat de mariage imposant une promiscuité des âmes et des corps va à l’encontre de l’amour.

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Ni dieu, ni patron, ni mari

En 1896 et 1897, parait en Argentine, La Voz de la Mujer (La Voix de la Femme). En épigraphe : « Ni dios, ni patron, ni marido » (soit « Ni dieu, ni patron, ni mari »). La figure de proue en est Virginia Bolten, féministe révolutionnaire et communiste libertaire. Ce n’est pas le premier journal féminin en Amérique latine, mais c’est le premier journal féministe et révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. L’institution du mariage était l’une des cibles principales du journal qui considérait les femmes comme le maillon le plus opprimé de la chaîne de l’exploitation. Il défendait l’idée de l’amour libre du point de vue de l’autonomie personnelle, sans préconiser la promiscuité.

Amour libre = droits des femmes

Le mouvement en faveur de l’amour libre fut un courant majeur de l’anarchisme individualiste aux États-Unis. L’engagement en faveur de l’amour libre se conjugue avec la lutte pour les droits des femmes dans la mesure où ce sont elles qui sont les premières victimes des discriminations inscrites dans les lois, comme celles sur le mariage ou sur l’interdiction des moyens de contraception.

Le porteur de lumière sexuelle

Moses Harman, né le 12 octobre 1830 et mort le 30 janvier 1910, est un anarchiste et féministe américain. Partisan du contrôle des naissances et de l’union libre, il fait de son journal Lucifer, The Light-Bearer, une tribune libre de discussion en faveur de la la liberté sexuelle. Condamné quatre fois en vertu du Comstock Act, il passe de nombreuses années en prison.

L’avocat de la révolution sexuelle

D’abord libéral et libre penseur, Moses Harman devient anarchiste et l’avocat de la révolution sexuelle, de l’amour libre, du droit des femmes et du contrôle des naissances. Il est l’éditeur avec sa fille Lilian de l’hebdomadaire Lucifer, The Light-Bearer (Lucifer, Le Porteur de Lumière) qui publie de nombreux textes sur l’anarchisme et l’athéisme, organise des réunions publiques et des débats sur le mariage, la sexualité et le féminisme auxquelles participent notamment Emma Goldman.

La fille n’est plus la propriété de son père

En 1887, sa fille de « marie » en union libre, c’est-à-dire un mariage privé où ni l’Église, ni l’État n’a de rôle à jouer. A cette même cérémonie, Moses refuse l’usage commun de donner sa fille en mariage, précisant qu’elle était la propriétaire de sa propre personne.

Persécutions par l’inquisition puritaine

En février 1887, il est arrêtés, en vertu du Comstock Act, suite à la publication d’une lettre assimilant les relations sexuelles imposées dans le cadre du mariage à un viol. Un procureur du district de Topeka formula 216 actes d’accusation. En 1890, seul en charge de Lucifer, il est à nouveau arrêté sur base d’un article similaire écrit par un généraliste de New-York. En conséquence, il passe la plus grande partie des six années suivantes en prison. En 1896, Lucifer, The Light-Bearer est toujours harcelé par le Postal Service des États-Unis qui saisit et détruisit de nombreux numéros du journal.

La question de la paternité

En mai 1905, il est à nouveau arrêté pour avoir publié deux articles, The Fatherhood Question (La question de la paternité) et More Thoughts on Sexology (Plus de pensées sur la sexologie) de Sara Crist Campbell.

Lire Définition du Patriarcat : une société fondée sur la reconnaissance de paternité et le droit du père

Travaux forcés contre la décadence matricienne

En 1906, alors âgé de 75 ans, il est condamné à un an de travaux forcés. Emprisonné d’abord à Chicago, il est envoyé, le 1er mars, à la prison Joliet en Illinois. Sa santé se détériore rapidement. Le 28 juin, il est ensuite transféré à la prison fédérale à Leavenworth, la prison Joliet étant infestée de tuberculose. Le 26 décembre 1906, il est libéré après 10 mois et trois jours de travaux forcés. Sa libération marque la fin des poursuites judiciaires à son encontre, bien qu’il continue à consacrer les colonnes de Lucifer à la cause de liberté sexuelle.

Une vieille conspiration contre la liberté et la justice

Selon Jesse F. Battan de la California State University : « Moses Harman, rédacteur du journal Lucifer prônant l’amour libre, le Light-Bearer affirma en 1897, que toute forme de conflit social et d’exploitation économique, de l’étalon-or aux salaires immérités et intérêts volés par les « classes dirigeantes» au travail des masses, était simplement une continuité de la « séquence logique » établie par une « vieille conspiration profondément installée contre la liberté et la justice, connue sous le nom d’institution du mariage ».

Redéfinissant les enjeux associés à la question de la femme et en ajoutant la « question sexuelle » à cette cuisine, ils rejetèrent la monogamie patriarcale et la famille nucléaire et appelaient de fait à une autonomie sexuelle pour les femmes, le contrôle des naissances et la réforme eugéniste. »

L’inquisition WASP

Le Comstock Act ou Loi Comstock est une loi fédérale, adoptée par le Congrès des États-Unis, le 3 mars 1873. Elle réprime « le commerce et la circulation de la littérature obscène et des articles d’usage immoral ».

La loi rend illégal l’utilisation du service postal des États-Unis pour expédier des articles et matériel érotiques, contraceptifs, produits abortifs et toute information concernant les éléments ci-dessus. Ceci empêche certains journaux, notamment anarchistes, de servir leurs abonnés.

Dans des endroits comme Washington DC, où le gouvernement fédéral a une compétence directe, la loi a également érigé en délit, passible d’une amende et d’emprisonnement, la vente, le don ou la possession d’une publication « obscène ».

La moitié des États américains adoptent des lois anti-obscénité similaires interdisant la possession et la vente de matériel obscène, y compris les contraceptifs.

La loi est appliquée à de nombreuses reprises, tout d’abord par Comstock lui-même, qui se targue d’avoir notamment détruit « 202 679 images et photos obscènes, 12 tonnes de livres obscènes, 64 094 préservatifs « à usage immoral » ».

D’autre part, Comstock participe à la censure d’œuvres d’Aristophane, Walt Whitman, Voltaire, Zola, Balzac et Tolstoï. Par la suite, de nombreux cas sont recensés, touchant aussi bien des écrits que du matériel médical.

L’hypocrisie de la morale sexuelle

Lors de la campagne pour l’élection présidentielle américaine de 1872, Victoria Woodhull candidate féministe, est arrêtée pour propos obscènes. Elle avait dénoncé au titre de l’hypocrisie de la morale sexuelle, les relations adultèrines qu’entretenait le pasteur Henry Beecher avec la femme de son meilleur ami.

Une menace contre la religion et l’ordre social

Le scandale qui s’ensuit marque une rupture dans l’esprit public entre les droits des femmes et le soutien à l’amour libre, ce dernier étant jugé comme mettant en danger le mariage, la religion et l’ordre social. L’arrestation de Victoria Woodhull est suivie d’une vague d’arrestations de militants du mouvement pour l’amour libre.

Bureau de l’amour libre

En 1873, Ezra Heywood crée la New England Free Love League (« Ligue de la Nouvelle-Angleterre pour l’amour libre »), afin de préparer une tournée de conférences de Victoria Woodhull. Il crée aussi un « Bureau de l’amour libre »(Free love bureau) destiné à faciliter les rencontres par correspondance à l’intention des personnes en recherche d’un conjoint. Ces actions, ainsi que la promotion qu’il fait avec son épouse des méthodes de planification des naissances, et les discussions qu’il tient sur les aspects médicaux, psychologiques et moraux de la vie sexuelle lui valent de nombreux ennuis judiciaires, dont une condamnation de deux ans aux travaux forcés en 1878. Cette condamnation en vertu des lois du Comstock Act suscite une manifestation de protestation de 6 000 personnes et une pétition signée par 70 000 personnes demande l’abrogation de la loi, permettant de poursuivre pour obscénité les publications les plus diverses.

Une rebelle au patriarcat judaïque

Emma Goldman est une anarchiste russe, née dans une famille juive le 27 juin 1869 et morte le 14 mai 1940, connue pour son activisme politique, ses écrits et ses discours radicaux libertaires et féministes. Ses écrits et ses conférences touchent des domaines aussi divers que la prison, l’athéisme, la liberté d’expression, le militantisme, le mariage ou l’homosexualité.

La frustration à l’origine de la violence du père

Son père est violent, il frappe ses enfants notamment Emma, la plus rebelle, parfois avec un fouet. Sa mère la réconforte, tentant de modérer son mari. Avec le recul, Emma analyse plus tard l’origine de la fureur de son père et l’explique, en partie, comme une conséquence de ses frustrations sexuelles.

Lire Wilhelm Reich, la psychanalyse sexuelle du fanatisme – L’orgasme contre l’instinct de mort

Épouse-mère-porteuse, le destin de la femme juive

Adolescente, elle supplie son père de lui permettre de retourner à l’école. Celui-ci réagit en jetant son livre de français au feu : « Les filles n’ont pas besoin d’étudier autant que cela. Tout ce qu’une fille juive doit savoir, c’est comment on prépare le gefilte fish, comment couper convenablement les pâtes et donner à un homme de nombreux enfants. ». Emma a 15 ans et son père veut la marier religieusement de force. Ils s’affrontent sans cesse : lui se plaint qu’elle est une « femme facile » et elle affirme qu’elle ne se mariera que par amour.

Le mariage est une dégradation de la femme

Son féminisme libertaire est aussi radical que ses autres engagements : elle prône le contrôle des naissances, l’égalité des sexes et l’union libre. Elle dénonce l’organisation patriarcale fondée sur l’institution du mariage. Elle s’oppose aux conceptions traditionnelles de la famille conjugale. Elle s’attaque à l’institution du mariage dont elle dit que « c’est premièrement un arrangement économique… [la femme] le paie avec son nom, sa vie privée, son estime de soi, toute sa vie ».

Le mariage, une prostitution licite qui dégrade la morale et la santé

Si le système des maisons closes et des proxénètes constitue la prostitution illicite, le mariage relève de la prostitution licite. En 1896, dans L’anarchisme et la question sexuelle, Emma Goldman écrit : « Toutes les unions artificielles qui ne sont pas consacrées par l’amour relèvent de la prostitution, qu’elles soient sanctionnées ou non par l’Église et la société. De telles unions ne peuvent avoir qu’une influence dégradante à la fois sur la morale et la santé de la société ». Elle juge les premières féministes bourgeoises bridées par les forces sociales du puritanisme et du capitalisme.

La contraception, une alternative à la tragédie de l’avortement

Elle est une pionnière de l’éducation des femmes à la contraception, qu’elle définit comme une « étape de la lutte sociale ». Comme de nombreuses féministes de son époque, elle voit l’avortement comme une conséquence tragique de la misère sociale et la contraception comme une alternative émancipatrice. Elle est aussi une fervente militante de l’amour libre et une opposante radicale au mariage.

Le chantre communard de l’union libre

Élisée Reclus, né le 15 mars 1830 et mort le 4 juillet 1905, est un géographe libertaire. Communard, militant et théoricien anarchiste, il fut un pédagogue et un écrivain prolifique.

Le 14 octobre 1882, « sans permettre à la loi religieuse et civile de s’en occuper », « dans des conditions de vérité où les fiancés n’eurent point à faire de cérémonies civile ou religieuse en l’honneur d’une loi qui leur paraît injuste ou d’un culte qu’ils ne pratiquent point », ses deux filles s’unissent librement. À cette occasion, il prononce une allocution dans laquelle sont détaillées ses principales idées sur le mariage et l’éducation des enfants :

« Ce n’est point au nom de l’autorité paternelle que je m’adresse à vous, mes filles, et à vous, jeunes hommes qui me permettez de vous donner le nom de fils. Notre titre de parents ne nous fait en rien vos supérieurs et nous n’avons sur vous d’autres droits que ceux de notre profonde affection ».

Le mariage officiel a virtuellement vécu

« Je crois que votre frère E. s’est trompé lorsqu’il vous répondit que «chez nos camarades, la question de l’union libre a peu d’importance». Au contraire, l’opinion est désormais fixée et l’importance capitale de la liberté complète, absolue de la femme en face du masculin est reconnue chez tous les anarchistes […] Je puis dire qu’à mon avis la révolution est accomplie, le mariage officiel a virtuellement vécu. Il ne reste qu’à déblayer la voie. »

La trahison de Marx et des gauchistes

Pendant quelques dizaines d’années, l’adhésion à l’amour libre est largement répandue chez les anarchistes américains et européens, mais ces conceptions se heurtent alors aux figures dominantes de la gauche : les marxistes et les sociaux-démocrates. La féministe radicale et socialiste Victoria Woodhull fut ainsi exclue en 1871 de l’International Workingmen’s Association en raison de son engagement en faveur de l’amour libre et des mouvements associés. En effet, avec le soutien de Karl Marx, la branche américaine de l’organisation est « purgée » de ses éléments pacifistes, antiracistes et féministes, sous prétexte qu’ils insistent trop sur des problèmes étrangers à la lutte des classes, et sont donc considérés comme incompatibles avec le « socialisme scientifique » de Marx.

Les 1001 malheurs du mariage

Dans le dialogue imaginaire « Au café » (1920), Errico Malatesta (1853-1932) explicite sa conception de l’amour libre :

« Croyez-vous qu’il peut exister un amour esclave ? […] l’amour vrai ne peut exister, ne se conçoit pas sinon parfaitement libre […] L’adultère, les mensonges de toutes sortes, les haines longuement couvées, les maris qui tuent leurs femmes, les femmes qui empoisonnent leurs maris, les infanticides, les enfants qui grandissent parmi les scandales, les querelles familiales […] aujourd’hui […] le monde est un lupanar, parce que les femmes sont fréquemment obligées de se prostituer pour vivre ; parce que le mariage souvent contracté par pur calcul d’intérêt, est toujours pour toute sa durée une union dans laquelle l’amour n’entre pas du tout ou n’entre que comme un accessoire […] Nous voulons la liberté. Jusqu’à présent, les unions sexuelles ont tellement subi la pression de la violence brutale, de la nécessité économique, des préjugés religieux et des prescriptions légales qu’il n’est pas possible de déduire quel sera le mode de relations sexuelles qui répondra le mieux au bien physique et moral de l’individu et de l’espèce.

La propriété commune, base de la communauté familiale solidaire

[…] la propriété commune admise et le principe de la solidarité sociale établi sur de solides bases morales et matérielles, l’entretien des enfants appartiendra à la communauté et leur éducation sera le soin et l’intérêt de tous. Il est probable que tous les hommes et toutes les femmes aimeront tous les enfants : et si, comme je le crois certainement, les parents ont une affection spéciale pour ceux qui sont nés d’eux, ils n’auront qu’à se réjouir en sachant que l’avenir de leurs enfants est assuré et qu’ils ont pour leur entretien et leur éducation le concours de toute la société. »

Le couple est toujours un esclavage des mères

Nelly Roussel (1878-1922) écrit :

« Nul n’est plus que moi – vous le savez peut-être – partisan de l’union libre. Mais « union libre » n’est pas malheureusement synonyme de « union illégale ». L’union véritablement libre – basée uniquement sur l’amour et n’ayant point d’autre raison d’être que lui, – l’union idéale que nous rêvons et que nous travaillons de toutes nos forces à rendre un jour réalisable, cette union-là n’existe pas, ne peut pas exister actuellement pour la femme, – ou tout au moins pour la plupart des femmes.

Car, vous le savez aussi bien que moi, il n’est guère de métier où elle ne puisse, même par le travail le plus acharné, subvenir complètement à ses besoins et à ceux de ses enfants. Et ce qui fait son esclavage, ce sont moins peut être les chaînes légales, l’injurieux article du Code lui prescrivant l’obéissance, que la nécessité où elle se trouve, neuf fois sur dix, de recourir à un homme qui l’aide à vivre et qui souvent abuse de sa situation pour l’humilier et l’asservir.

Mariage régulier, union illégitime, ou « galanterie »… au fond, c’est toujours la même chose pour la femme, toujours la même situation, aussi périlleuse qu’humiliante : livrer son corps à l’homme en échange du pain quotidien. Si l’amour se glisse au foyer, c’est par hasard et par exception. Eh bien, c’est cela que nous ne voulons plus ! »

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