Féminisme et Maternité (version longue) : le roman de Mélusine. Pour un féminisme radicalement neuf

Article un article d’Agnès Echène paru dans Le Cordon (décembre 2003).

Féminisme et maternité : le roman de Mélusine

Agnès ECHENE a une formation en sciences politiques, en philosophie et en psychologie. Elle est chercheuse en Anthropologie Culturelle à l’EHESS de Toulouse et sa recherche porte sur « Sexualité et Parentalité en Occident, à travers sa littérature ». Elle explore les premières littératures écrites (premiers romans du Moyen Age, Tristan et Yseult, Perceval, Chrétien de Troyes). Elle est conteuse et directrice de La Dive Compagnie. Elle écrit des articles et a fait des conférences sur Féminisme et Maternité, notamment un article paru dans les Dossiers de l’Obstétrique et Lien social sur le thème : « Mères, allomères, commères ». « Allomères » est un terme anthropologique pour désigner les mères périphériques, comme les grands-mères, les tantes, les cousines, les nourrices, et toute personne très proche de l’enfant et établissant avec lui au quotidien des liens de familiarité.

Table des matières

Comment le féminisme a-t-il pensé la maternité ? Cette difficile question reste en suspend, dans le féminisme comme dans la philosophie occidentale. On trouve des piste insolites dans Le roman de Mélusine, conte du XIVè siècle : il met en scène un curieux interdit imposé à l’homme de n’être point témoin de l’accouchement de son épouse. Que nous dit réellement ce conte, et vers quoi nous oriente-t-il ?

Le Roman de Mélusine

L’histoire de Mélusine commence par l’histoire de sa mère, la fée Présine. Un prince rencontre Présine à la fontaine, tombe amoureux d’elle, la demande en mariage, ce qu’elle accepte à une condition :

“Quand il fut près de la source, le roi Elinas aperçut la plus belle dame qu’il ait jamais vue. Alors il s’arrêta, ébloui par la beauté de cette femme qui conti-nuait de chanter plus mélodieusement, plus harmonieusement qu’aucune sirène, aucune fée, aucune nymphe ne chanta jamais.

Après avoir parlé pendant un moment, Elinas se déclare:

– Ma chère dame, je désire plus que tout obtenir votre amour et vos bonnes grâces.

– Si vous voulez me prendre pour femme, vous devez me jurer que si nous avons des enfants ensemble, vous n’essaierez pas de me voir pendant mes couches et ne ferez rien dans cette intention.

Et le roi en fit la promesse. Quelques temps plus tard la reine accouche de trois filles : Mélusine, Mélior et Palestine. Le roi s’en vint à l’improviste et entra dans la chambre où la reine baignait ses trois filles. Il fut si heureux de les voir qu’il s’écria :

– Dieu bénisse la mère et les filles !

La reine lui dit :

– Fourbe, tu as manqué à ta promesse, et cela te portera malheur : tu m’as perdue à tout jamais. (…)

Sur ce, elle prit ses trois filles avec elle et s’évanouit dans les airs. On ne la revit jamais plus dans ce pays. (…) Pendant les huit années qui passèrent, le roi ne sut que se plaindre, gémir, soupirer et se lamenter pitoyablement. Son peuple disait qu’il était devenu fou. (…) Lorsque la reine quitta Elinas, elle s’en alla avec ses trois filles dans l’île d’Avallon, nommée aussi l’Ile perdue, près de sa sœur, sa complice …”

Ce conte énigmatique nous laisse vraiment perplexes, et rêveuses … Comment comprendre l’état d’esprit de cette maîtresse-femme, assez libre et hardie pour imposer des conditions à son mariage, et planter sur le champ l’époux oublieux, certes, mais néanmoins aimable, charmant et … présent ! Il y a quelque chose d’incompréhensible pour nous dans association de ce caractère féminin bien trempé et de son refus d’une présence masculine qui nous paraît, à nous, mères du XXIè siècle, éminemment désirable. Si nous donnons au terme “féminisme” le sens d’un combat né de la volonté que soit respectée la liberté de vie et de parole des femmes avec toutes ses implications sur la dignité, la solidarité, l’égalité etc., nous considérons cette femme-là comme féministe : son comportement n’a rien de soumis, elle nous semble libre, déterminée.

Pourquoi est-elle d’une exigence implacable quant à la non-ingérence de son époux au moment de son accouchement, et même au-delà, auprès de ses petites ? Se pose à travers ce conte, celui de Mélusine, la très ancienne question du rapport entre l’exigence féminine (féministe) du respect absolu de l’intégrité corporelle et la présence de l’époux auprès de la parturiente, de la mère puis des enfants. Ce n’est sans doute qu’un aspect de la question du rapport entre “féminisme et maternité”, c’est celui qui me semble essentiel, et sur lequel je ferai quelques remarques.

Le rapport au corps Retour à la table des matières

A travers la maternité – de la conception jusqu’à … la mort ?-, la femme est, entre autres incarnations, une femelle. Et sous cet aspect superbe et trivial, l’humain n’est pas un sujet, (ni un objet) philosophique ; mâle ou femelle, l’humain est abandonné par la philosophie, à la science ou au mépris – mais abandonné. Le mâle ne se manifeste comme tel que de temps en temps, dans le rut ; la femelle beaucoup plus longtemps : avant le rut, car elle connaît une vie physique/hormonale cyclique ; dans le rut, comme le mâle ; après le rut, si elle est fécondée, puisqu’elle traverse une succession d’étapes et de transformations propres aux mammifères. Cette configuration “animale”, bien que magique et splendide, est connotée négativement par toutes les idéologies indo-européennes : de l’Inde à l’Irlande, tout ce qui touche à la matérialité du monde, de la terre à la chair, est méprisé. Il semble que ce mépris, et la péjoration qui l’accompagne, vise à distinguer les dominants des dominés : aux dominants sont associées les valeurs dites “nobles” ou positives (pureté, intellectualité, spiritualité, ciel …), aux dominés sont associées les valeurs dites “ignobles” ou négatives (métissage, sensualité, matérialité, terre …). Ainsi, au-delà de l’animalité, tout ce qui touche à la terre est méprisé ; aucun adjectif s’y rapportant n’est élogieux : boueux, bouseux, glaiseux, cul-terreux, rustre, rustaud, (du latin rus = campagne), cambrousard, plouc (du breton plou = village), tout renvoie aux “humbles” (du latin humus = terre), les dominés. Ce n’est donc pas parce que la femme, ou la nuit ou la lune ou la terre, est femme qu’elle est méprisée, c’est parce que la terre et la nuit et la lune et les femmes appartiennent au même registre, celui de l’ “ignoble” (= non noble).

En revanche, la philosophie – comme le soleil et le ciel et l’homme – appartient au registre du “noble”, du dominant ; et le “féminisme” (en tant que combat social public) est né avec la philosophie ; Christine de Pisan, femme du XVè siècle français et première féministe engagée, s’est bien sûr placée sur ce plan pour défendre les femmes . Il faut bien reconnaître que s’il n’était pas né de la philosophie, le “féminisme” ne serait pas né du tout ; ce qui n’empêchait bien sûr pas les femmes d’être de longue date “féministes”, mais sans système et sans “mots pour le dire”. Il ne faut donc pas s’étonner que la maternité, avec seins et ventre et vulve, avec sang et cris et larmes, n’ait pas été en odeur de sainteté au pays de la pure intellectualité. De Socrate à Lacan, on n’allait quand même pas mettre le nez dans les humeurs, la sueur, le sang, le lait, les glaires, la morve, l’urine, la merde même…

Comment Simone de Beauvoir, grande théoricienne du féminisme, mais surtout pur produit de la noble intellectualité indo-européenne, aurait-elle pu penser autrement ? Pour elle, “les femmes enferment en elle un élément hostile : c’est l’espèce qui les ronge.” Dans ses descriptions, la copulation, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement même, sont les étapes d’un lamentable chemin de croix au cours duquel la monstruosité le dispute à la médiocrité. On a vu par la suite, avec les multiples féminismes, que toute cette ordure était aussi de l’or. “Quand je découvre que l’accouchement est un éclatant bonheur et non un bourbier de souffrances abjectes, ce n’est pas seulement la révélation d’un trésor enfoui qui m’enchante et la splendeur d’un secret bien plaisant à divulguer …” . Ce mouvement de la philosophie s’efforçant de transformer une “disvaleur” en “valeur”, pour sympathique et réconfortant qu’il soit, demeure cependant … de la philosophie ; et l’on a bien du mal à lui concéder un statut de pensée universelle, c’est à dire valable pour toi comme pour moi comme pour elle comme pour toutes les autres et toutes celles de toutes les cultures du monde. Philosophique, le féminisme est probablement inconceptualisable : les grandes théoriciennes du féminisme triomphant n’ont pas tenu la route ; beaucoup ont sombré ou se sont reniées (que l’on songe à Betty Friedan, à Kate Millett, Erica Jong …).

Ces tragédies personnelles révèlent l’impasse inévitable d’une pensée occidentale corsetée dans les catégories et les valeurs indo-européennes ; et nullement quelque errements dialectique que ce soit. La philosophie étant une invention indo-européenne, il n’y a pas à s’étonner de cela : le corps ne peut pas être un objet philosophique, la féminité le prouve ; mais plutôt que de disqualifier la féminité, ce constat disqualifie la philosophie – du moins quand elle se confond avec l’idéologie ; ce qui ne disqualifie nullement la pensée, bien entendu. Le corps, objet non-philosophique, n’est d’ailleurs pas uniquement le corps féminin ; il en va de même du corps violent, du corps malade, du corps amoureux : quand le philosophe – ou l’idéologue – s’en empare, il parle de “la violence”, de “la maladie” ou de “l’amour”, pas du corps – c’est-à-dire, pas des gens. La philosophie/idéologie étant l’apanage de l’esprit, (entité noble), est inapte à penser le corps (entité ignoble) ; elle ne peut que le mépriser, au mieux l’ignorer. Ce handicap se révèle dans la grande difficulté qu’éprouve la philosophie à conceptualiser la biologie, surtout lorsqu’elle est articulée à la sociologie : élaborer une “bioéthique” lui est quasiment impossible ; penser l’Autre comme traversé de flux hormonaux éminemment variables l’est également. Même Elisabeth Badinter, dans sa belle entreprise d’élucidation du lien “genré” , méconnaît les variables hormonales (liées à l’âge, au sexe, aux saisons, aux émotions, aux partenaires …) pourtant décisives dans les comportements. La philosophie n’a pas de corps. Cela n’explique pas pourquoi la reine interdit la salle d’accouchement au roi !

Le rapport à la procréation Retour à la table des matières

Cette superbe ignorance de la physiologie s’est toujours accompagnée d’un contrôle absolu de la fécondité féminine par les groupes sociaux à gouvernance masculine. Depuis quelques décennies cependant, nous ne vivons plus sous le régime de la fécondité/fatalité. Pour certaines féministes, c’est avec cette “reconnaissance par la loi du droit des femmes à contrôler elles-mêmes leur fécondité, qu’elles intègrent la catégorie de l’ “individu abstrait” (…) et sont enfin devenues citoyennes, par la désassimilation de la femme et de la mère.” Cet accès à la citoyenneté est perçu comme “l’ultime occasion de clouer la maternité au pilori de la contingence.” Il faut cependant préciser que cette incompatibilité antérieurement affirmée de la maternité et de la citoyenneté, était évidemment un fait social, et non pas un fait de nature. Sans procéder ici à la nécessaire analyse qu’exige une telle corrélation, il importe de souligner que l’auteur pose ici comme une évidence l’incompatibilité entre maternité et citoyenneté : il aurait suffi d’affranchir les femmes d’éventuelles maternités pour lever l’interdit de citoyenneté ? Que la corrélation soit réelle ou fantasmée, elle est stupéfiante. On peut cependant voir dans l’association de ces deux faits, une concomitance plutôt qu’une corrélation : ils ne seraient pas liés par un lien de cause à effet, mais seraient deux effets d’une même cause, ou d’un faisceau de causes. Rappelons aussi que le droit de vote fut “accordé” aux femmes avant le droit de contrôler la fécondité ; mais les deux faits coïncident presque à l’échelle des siècles.

Quoi qu’il en soit, cette analyse révèle un “féminisme de la maternité” bien particulier : c’est un féminisme qui se considère comme enfin affranchi de la maternité ; un féminisme qui a réglé le problème de la maternité puisqu’il a réglé le problème de la maîtrise de la fécondité. On peut enfin passer à autre chose, et parler de choses sérieuses. Et de fait, la maternité est désormais absente du discours féministe. Puisque toutes les femmes peuvent pratiquer ce qui n’était jadis qu’un vœu : “un enfant si je veux, quand je veux” , où est le problème ? S’il y en a un, c’est un problème personnel à résoudre avec le père ou le psy. Il est vrai que la maternité est apparue dans le discours féministe traditionnel comme le grand handicap social à l’émancipation féminine : sa charge reposant quasi-exclusivement sur les femmes, elle les empêchait de se vouer à une carrière, d’occuper un emploi salarié, d’avoir ainsi une indépendance financière et de pouvoir disposer d’une liberté (sociale, culturelle, sexuelle …) identique à celle des hommes.

En décidant elles-mêmes d’avoir des enfants, en nombre et en temps voulu, ou de ne pas en avoir, les femmes devenaient maîtresses de leur destin. On sous-entendait ainsi que, si elles avaient des enfants, c’est qu’elles les voulaient, considérant que cela n’entravait en rien leur carrière, leur indépendance financière ni leur liberté ; car s’il y avait la moindre entrave, elle pouvaient bien ne pas en avoir. Contraception et avortement, dépénalisés, offrent a priori une réponse à tous les cas de figure. On sait qu’il n’en est rien ; et que le tout ou rien (des enfants ou pas) ne permet pas de résoudre les problèmes inhérents à la maternité : prise en charge, soins, éducation, vie partagée …

Ce n’est pas parce que les femmes, en mettant des enfants au monde, acceptent d’affronter les difficultés que celles-ci sont surmontées. Or telle est la posture des féministes … et des conjoints. “Tu l’as bien voulu !”, est la remarque que s’attire immanquablement la femme enceinte fatiguée par sa grossesse, outre les soins aux aînés, les tâches domestiques, et son travail. Un homme, ou une femme non-enceinte, après une journée de travail, se sent légitimement fatigué : tout le monde profite de son gain ; mais la fatigue de la grossesse, non seulement est “choisie” (avec la grossesse), mais ne rapporte rien – sinon un petit de plus, ce qui peut être une joie, mais aussi une dépense plutôt qu’un gain. L’enfant n’étant plus perçu comme un être social, essentiel à l’avenir de la société, mais d’abord comme un être privé, dont l’avenir est problématique et la place sociale incertaine, il est vécu comme un luxe personnel : on se le procure si on veut, quand on veut, on en jouit à discrétion (jouissances affectives, conviviales, ludiques, intellectuelles en générale, sexuelles également dans les cas de pédophilie) ; les tâches et contraintes qu’il impose sont inconsciemment comparées à celles qu’impose la possession de tout bien : si l’on a un yacht, il faut bien le nettoyer, l’entretenir, le réparer, mettre du carburant etc. Si ça ne nous plaît pas, il ne fallait pas l’acheter ; on n’a qu’à s’en débarrasser.

Certes, vis-à-vis de l’enfant, c’est différent : l’engagement parental fondé sur la responsabilité et l’affectivité modère le réflexe du consommateur ; surtout si l’enfant est voulu par les deux parents. Tout change si c’est un choix exclusivement féminin. Le conjoint se sent dédouané de toute participation, de toute sollicitude. Et son retrait a des conséquences multiples : non seulement la mère assume alors une plus grande part de travail – dont le conjoint, même impliqué, n’a guère conscience – mais elle s’entend souvent opposer des rebuffades, des sarcasmes ou des refus à ses demandes d’aide ou de soutien. Et l’on sait que la solitude alors ressentie est plus dure à vivre que la solitude concrète. Si le féminisme “des droits” a obtenu satisfaction (sur le droit à la contraception, à l’avortement, à l’égalité de rémunération, au divorce etc.), le féminisme de “la libération” n’a ni réussi ni perduré ; quand le premier exigeait “un contrôle complet de la production des enfants”, il imaginait que, dispensées de la contrainte à enfanter (par violence, pression, fatalité, ignorance etc.), les femmes acquerraient un pouvoir considérable : il leur serait “possible ( par la grève d’enfant) d’exiger une société convenable : qui ne fasse pas de la mère l’esclave de l’enfant et qui ne présente pas de risque de guerre, de travail assujetti aux cadences” etc. On sait aujourd’hui que si ces droits élémentaires ont enfin été accordés, le “pouvoir” espéré n’a nullement suivi. Est-ce pour cette raison que la reine refuse sa porte au roi ? La philosophie ne le dit pas.

Le rapport à l’enfant Retour à la table des matières

Si la maternité est un événement vécu au féminin, elle n’en implique pas moins l’être qui en est le moteur : l’enfant à naître. Cette implication manifeste clairement la nature relationnelle de la maternité ; vécue comme “triangulaire” dans nos sociétés conjugalisées (père/mère/enfant), ce lien est d’abord – et parfois exclusivement – binaire (la parturiente et le nouveau-né). Avant le “contrat social” (associant un homme et une femme en couple parental), un lien “naturel” existe ; l’enfant “naturel” est celui qui échappe à la norme conjugale : il naît “hors mariage”. Le “contrat” conjugal, ajoute un tiers “non-naturel” : le père ; en effet, la loi ne dit pas du rapport père/enfant qu’il est “naturel”, comme elle le dit du lien mère/enfant ; elle dit qu’il s’agit d’un rapport social.

Dans toutes les cultures, la construction sociale de la filiation vise à mettre en place des structures “non-naturelles”, artificielles ; et comme dans toute élaboration sociale, des enjeux sont à l’œuvre, pas toujours ouvertement. Si l’idéologie (ou la philosophie) est aussi une élaboration sociale visant à légitimer les structures en place, il est naïf d’en attendre une radicale contestation. C’est pour-quoi le féminisme (même radical !) peine aussi sur cette question du rapport à l’enfant. Travaillant avec les concepts de la philosophie, mais aussi avec ceux de l’anthropologie – foncièrement masculine, sinon machiste, jusqu’aux années 1980 -, et du droit – romain puis napoléonien – le féminisme, involontairement, et à son corps défendant, et en toute méconnaissance de cause, a emboîté le pas à la misogynie traditionnelle – et incontournable – de la philosophie/idéologie. La dialectique du Même et de l’Autre, puisée dans le vieux corpus philosophique de Platon à Sartre, servit de socle indiscuté au féminisme ; Beauvoir s’y appuya pour conceptualiser la démarche féministe, Badinter pour examiner l’extraordinaire ressemblance entre les membres de l’espèce, au-delà des différences sexuelles : l’Autre est Même, nous dit-elle.

Mais, pour passionnante qu’elle soit, cette dialectique manque d’outils assez subtils pour mesurer l’empan des variables, et reste trop sommaire pour rendre compte des différences transversales qui distinguent les personnes. En effet, les différences “genrées”, pour être apparentes, ne sont pas les plus profondes : on constate autant sinon plus de différences interindividuelles (entre plusieurs femmes, ou entre plusieurs hommes) que de différences inter-genres (entre La femme et L’homme). Pour se recentrer sur l’enfant, ce qui différencie les êtres dans le rapport à l’enfant, ce n’est pas d’abord leur sexe ou leur genre, c’est l’accouchement, la maternité ; car le remaniement hormonal opéré par ce choc physiologique, modifie l’état physique, émotionnel et mental de l’être.

Il y a donc une plus grande différence entre une femme non-mère et une mère qu’entre une femme non-mère et un homme. Cette ligne de différenciation du Même et de l’Autre ne passe donc pas en l’occurrence, entre masculin et féminin mais entre maternité et non-maternité. Empêtrée dans ses difficultés à conceptualiser le corps, la philosophie est au bord de la crise de nerf quand elle est mise en demeure de conceptualiser les hormones. Si le rapport à l’enfant passe par là, alors elle tourne les talons. Ce que fit le féminisme : nombre de militantes refusèrent la maternité. L’enfant ne réapparaît, ne peut réapparaître que comme “sujet de droit” : dans quelle filiation s’inscrit-il ? à qui revient en cas de divorce, le “droit de garde” ; et le “droit de visite” ? quels doivent être les “Droits de l’Enfant” ? Sur ce terrain-là, on peut philosopher, en philosophe du Droit. Mais la philosophie n’a pas d’enfant. Et si le féminisme s’en empare, il a vite fait de sombrer dans l’aberration, voyant dans la volonté maternelle de garder les enfants après divorce, un “droit corporatiste des mères pour l’appropriation des enfants” visant “en clair, à arracher aux hommes ce qu’il leur reste d’autorité parentale” et exprimant “une contestation radicale de leur droit à s’occuper des enfants”.

Dire que “la filiation maternelle est aussi sociale que la filiation paternelle” c’est faire l’impasse sur toute la physiologie de la fécondité (grossesse, accouchement, allaitement) ; même si la maternité est aussi un fait social, elle n’en est pas moins d’abord un fait physiologique. A la question féministe aveugle du corps, et en ceci fidèle à la philosophie/idéologie traditionnelle ignorant le corps, ne peut répondre que le “fait social” en l’occurrence le droit ; c’est pourquoi le féminisme contemporain radical réclame que soit “étudié le cadre juridique qui maintient les enfants dans le statut de “mineur” ; il veut en effet assurer à ceux-ci des droits identiques à ceux des adultes. Quand on a pu constater depuis plusieurs dizaines d’années l’inefficience des “droits” (illégalité persistante de la disparité de rémunération, des injures sexistes, du viol, de l’inceste, du harcèlement, du travail des enfants etc.), on ne peut que douter de l’intérêt de recourir encore et toujours au Droit, au “plus de Droit” ; “aurions-nous été incapables de voir que l’égalité entre les sexes est le nouvel habit sous lequel se travestit la domination masculine renouvelée ?” ; il vaut peut-être mieux considérer qu’il y a urgence à trouver aussi d’autres voies pour satisfaire notre besoin de justice. Tout ça n’explique pas pourquoi le père de Mélusine n’a pas le droit de la voir !

Le rapport à l’homme Retour à la table des matières

L’homme du féminisme est un monstre : ennemi à la fois politique et intime, il a la figure du maître dominateur, du gamin immature, de la brute incontrôlée, du suborneur habile – même s’il est un amant voluptueux. La foncière méchanceté de l’homme des féministes n’a d’égale que la méchanceté foncière de la femme des misogynes. Mais le féminisme luttant pour l’égalité (universelle ou différentielle, peu importe), il ne peut pas œuvrer pour un statut in-férieur de l’homme, une diminution de ses droits sociaux, une suppression de son droit de vote, une minorité ou une incapacité juridique de l’homme marié etc. Ces mesures radicales étant exclues de par la suprême sagesse féminine, et nos désirs nous poussant vers eux, comment accueillir dans son lit un ennemi aussi immémorial ? comment militer contre un amant pourtant désirable ? et enfin, surtout, comment donner un tel père à nos enfants ?

Cette quadrature du cercle ne réussit que par l’esquive : les féministes du MLF sont lesbiennes ou solitaires ; si elles ont des amants, elles ne veulent aucun homme dans leur vie. Quand les femmes d’avant le féminisme exigeaient le recours au Droit avant le passage à l’acte amoureux, c’était sous la férule d’une société impitoyable aux femmes non conjointes et à leurs bâtards. Que les plus rusées aient su en tirer le meilleur profit (financier, social …) ne fait pas du mariage un rêve de femme – comme le croyait naïvement Strinberg ; le cauchemar décrit par des multitudes de femmes explique l’écrasante majorité des demandes féminines dans les cas de divorce (75%).

Exigé par la société, le contrat conjugal a imposé le père de famille ; sans contrat, pas de père. L’époux, comme le père, sont des figures d’homme imposées par le Droit. Ces figures masculines passent donc par le Droit avant de passer par l’amour, ou le sexe. Le Droit commence par se greffer sur le sexe : il n’intervient en effet que s’il y a copulation, imposée ou désirée ; le mariage en est la traduction juridique ; le couple sa traduction sociale – et sa fausse émancipation. En outre, le Droit survit à l’amour, le double, le dépasse, l’ignore en somme : lorsque la copulation n’est plus désirée, le Droit l’impose : – par le “devoir conjugal” de longue date imposé aux femmes (comment s’imposerait-il aux hommes, bien incapables de copuler sans désir ?) – par l’habitude et les “droits réciproques” que les époux ou les concubins se reconnaissent par le fait de vivre ensemble. Dans la configuration conjugale, si la copulation provoque une naissance, le Droit fait automatiquement de l’époux de la mère, le père de l’enfant ; avec ou sans mariage, le père “génital” reconnu est associé à vie à la femme qui engendre de ses œuvres, quelle que soit la durée de leur entente, ou de leur étreinte, fut-elle même celle d’une sieste estivale – puisque la recherche de paternité traque le géniteur au bout du monde.

Le Droit, en imposant la paternité au copulateur, ainsi que l’autorité parentale conjointe, est un redoutable piège qui peut faire de deux copulateurs – même par le viol ou l’insémination artificielle -, des coparents involontaires voire hostiles, ou des ennemis définitivement rivés à la même chaîne. Cette tradition juridique de la paternité d’abord conjugale puis génitale, combinée aux conditions de vie des dernières décennies, fait que les amants deviennent parents ensemble, en tête à tête ou, ultérieurement, malgré l’éloignement. Pourtant, un homme peut être un merveilleux amant et un mauvais père, un mauvais amant peut être un merveilleux père. La collusion obligée entre sexualité et paternité, aboutit à la multitudes de casse-tête auxquels sont confrontés les parents conjugaux et leurs assistants obligés : médecins, pédiatres, psychiatres, assistants sociaux, avocats, juristes, conseillers conjugaux, familiaux …

Au cœur de la nuit, dans la “salle de travail”, une femme accouche auprès d’un homme “conjoint” ; une sage-femme passe de temps à autre, mais leur solitude est totale ; leur tête à tête est la seule solidarité qui leur reste au monde. Parfois ils s’aiment, d’autres fois, non. Mais ils sont si seuls par ailleurs, qu’ils continuent de compter l’un sur l’autre. Certains hommes seraient pourtant ailleurs, si la femme enceinte de leurs œuvres ne les retenait pas. Certaines femmes préféreraient somme toute la solitude, ou une autre compagnie. Mais l’enfant qui va naître, c’est aussi le sien, à lui. Malgré leur maladresse, ils sont là, les géniteurs ; ils passent le brumisateur, tiennent la main, effleurent un front moite. Et quand le bébé arrive, ils le prennent dans leurs mains, et commencent avec lui une histoire ; pour certains, une grande histoire d’amour. Elle peut les ravir tous deux, au jour le jour, dans le temps donné par le père à l’enfant, les soins, la nourriture, les jeux. Bien sûr, pour d’autres, c’est marginal ; la venue de l’enfant n’a guère changé le cours des choses : le travail prenant, la vie politique, le sport … rien n’a bougé ; la mère parfois réclame, se plaint, pleure ou crie ; un petit effort, un cadeau, un geste apaisant, et tout rentre dans l’ordre. Quand ceux-là se sépa-rent, le géniteur a autre chose à faire que réclamer la garde des enfants ; un léger droit de visite lui suffit. Mais les autres, ceux qui ont tissé avec leurs enfants des liens forts, comment peuvent-ils renoncer ?

Que ces liens soient un jour brisés par la rupture amoureuse, et ils sombrent, dans la dépression, dans la violence, dans le drame. Or les ruptures se multiplient : 8% des enfants de – de 3 ans vivent sans leur père, et 25% des adolescents de + de 15 ans. Quand le féminisme exige le partage de tout : des tâches domestiques (les hommes en effectuent 30%), des soins aux enfants (les hommes en assument 40%), et de la représentation politique (la parité), il se penche aussi sur la table d’accouchement et sollicite la participation des pères ; ceux-ci répondent plus ou moins volontiers à cette invitation. Certains accèdent alors “au plaisir de materner leur bébé. C’est aux féministes qu’on doit aujourd’hui d’observer ces jeunes hommes ravis de porter, nourrir, bécoter leur enfant (…)” . Cette exigence de participation des hommes à l’accouchement de leur compagne/à la naissance de leur enfant, pose de multiples questions que la philosophie (le féminisme théorique) ne peut même pas envisager. Alors, la reine ne devrait-elle pas fondre de bonheur à voir surgir le roi dans la salle d’accouchement ? L’image est si belle, et si conforme à la morale, que la philosophie aurait tendance à le croire.

Le rapport aux hormones Retour à la table des matières

Quand la tête du bébé apparaît entre les lèvres distendues de la vulve, quand les cheveux se mêlent aux poils pubiens – s’ils n’ont pas été rasés -, quand le petit corps se dégage, tout englué de vernix caseosa mêlé de sang, la mère est souvent dans un état second ; si elle accouchait seule, tout se déroulerait dans le silence, la lenteur, le secret. Mais elle est accompagnée, voire “coachée” : la sage-femme la seconde, et l’homme l’assiste ou la dirige. Lui, n’est pas dans un état second. Et il empêche la parturiente d’y basculer, parce qu’il parle, commente, questionne, grogne, encourage, stimule … Tout cela est normal, mais inadéquat. Mieux vaut l’état second, bien plus favorable au travail du corps, notamment à la balance hormonale. De plus, le moment de l’accouchement est peu favorable à la poursuite du lien amoureux, voire sexuel. Décidément, un amant et un père, ça fait deux : l’attrait sexuel peut en effet cesser, et l’amant se démettre, dans le moment même où advient le père.

De tels basculements dérèglent toute une vie – trois en l’occurrence. Pour chacun des partenaires, deux relations se vivent donc simultanément : celle de la femme à l’homme, et celle de chacun à l’enfant. Si la relation de couple connaît à ce moment-là des remous peut-être indésirables, la relation parentale quant à elle est sur le point d’advenir. Du point de vue de l’enfant, on sait que “les petits sont d’abord attirés par les femelles adultes (…) plus tard ils percevront une différence sexuelle et s’orienteront progressivement vers les mâles.” Que leur père assiste ou non à leur naissance est donc, pour eux, secondaire ; ce qui n’a rien à voir avec les soins donnés au quotidien par le père, ou les jeux auxquels ils s’adonnent ensemble – pour le plus grand plaisir – et bénéfice – de l’enfant. Mais dans la salle d’accouchement, aucune importance. C’est le lien/délien à la mère qui est la grande affaire du moment, les échanges corporels, les flux et reflux hormonaux, les odeurs de corps qui circulent, le contact du sein, de l’enfant sur la peau, la pulsation du sang d’abord à l’unisson, puis distincte … Toutes choses étrangères à l’-homme, comme à toute tierce personne.

Le couple, ici, c’est celui formé par la mère et le nouveau-né. La femme qui vit cela en mère est totalement immergée dans ce bain sensoriel ; l’activité hormonale intense qui la traverse, avec des pics d’ocytocine, de prolactine, d’endorphine et d’adrénaline, l’incite à agir de manières très particulières : l’ocytocine déclenche gestes et attitudes de rapprochement, de tendresse, de léchage, de caresse (hormone également active dans l’accouplement, les partages conviviaux, et ainsi nommée “hormone de l’amour”) ; la prolactine incite au maternage, provoque la lactation et inhibe le désir sexuel ; l’adrénaline pousse à la verticalité, l’action, la défense éventuelle ; et les endorphines (hormones du plaisir) jouent un rôle anti-douleur et euphorisant (comme dans l’effort sportif et l’orgasme). “Pendant l’accouchement, le fœtus secrète ses propres endorphines, de sorte que, lors de leur premier contact après la naissance, la mère et le bébé sont encore sous l’effet des opiacés. C’est le début d’une dépendance. C’est le début d’un attachement.”

L’homme qui assiste à cette rencontre sublime se sent forcément de trop, et vaguement évincé ; il tente cependant de s’immiscer, on lui fait couper le cordon, prendre le petit dans ses mains … Mais “l’expérience sensorielle est médiocre, tiède, presque irréelle. (…) Cette dissonance cognitive [entre la faiblesse de l’expérience vécue et l’idée que la naissance est un moment capital pour lui] provoque très souvent un sentiment de vide, de désarroi où le père ne sait pas prendre sa place.” La discordance vertigineuse entre les expériences vécues par chacun des protagonistes de cette scène essentielle n’est évidemment pas sans conséquences. Il faut ajouter à ces aspects relationnels liés à la physiologie hormonale, le constat de plus en plus évident que la présence des hommes ralentit et complique les accouchements ; ce n’est pas qu’ils interviennent malencontreusement ou créent des difficultés (encore qu’il faille soutenir les évanouis, rasséréner les angoissés, calmer les nerveux …), mais une parturiente que l’on observe (qu’il s’agisse du compagnon, d’une caméra, d’un assistant, d’étudiants etc.) accouche plus difficilement qu’une autre que l’on “abandonne à elle-même” – tout en la veillant de loin. La présence d’autrui (mais également du monitoring) suscite en effet chez la parturiente une vigilance qui stimule son néo-cortex et inhibe le cerveau archaïque, sécréteur d’ocytocine. D’éventuels difficultés affectives avec le futur père ne font qu’envenimer l’histoire. Décidément, que fait donc l’homme dans la salle d’accouchement ? Où l’on commence à comprendre pourquoi la reine ne voulait pas du roi dans la chambre où elle venait d’accoucher …

LE RAPPORT AU COUPLE

Si les femmes savaient tout cela, il est évident qu’elles cesseraient de solliciter la présence du futur père au moment de la naissance de leurs enfants. Est-ce si sûr ? Absolument pas ; les femmes d’aujourd’hui ne peuvent pas ne pas vouloir le père à leurs côtés. C’est impossible. Tout d’abord parce qu’un si grand progrès a été accompli à la fois dans le sens d’une réappropriation de leur sexualité, de leur fécondité et d’un partage des responsabilités parentales, qu’un soudain revirement avec éviction des pères, semble tout à fait inopportun, voire impensable, sinon scandaleux.

Le féminisme veut la présence du père près de sa conjointe en train d’accoucher ; ou alors, qu’elle n’ait pas d’homme, ou pas d’enfant ! Faudrait savoir ! Le féminisme ne peut en effet légitimer ou même raisonner la séparation, quand tout le corpus philosophique traitant de la liberté, de l’égalité, de la dignité, de l’amour, aboutit à la promotion des valeurs de solidarité, de partage et d’union. Ensuite parce que la solitude rôde. Dans le monde éclaté de la modernité, au sein de familles réduites et de parentés disséminées, le couple apparaît comme un rempart et un refuge contre la solitude et les menaces du monde.

Quelle que soit la précarité croissante des couples (hétérosexuels, homosexuels, concubins, mariés, pacsés …), c’est le seul modèle d’association humaine que pratiquent nos sociétés ; c’est à lui que se borne l’horizon de nos familiarités. Il n’est d’ailleurs pas rare que la peur de la solitude fasse durer des couples qui seraient autrement désunis. Dans une telle conjoncture, le partenaire, le conjoint demeure à nos yeux le seul être qui puisse nous soutenir et nous accompagner dans les épreuves ; car même si l’accouchement est heureux, il est éprouvant. Puisqu’il partage son intimité, puisqu’il a tissé des liens amoureux avec elle, puisqu’il s’engage dans la parentalité, le partenaire semble indiqué pour assumer les responsabilités que la parturiente ne peut affronter seule. L’intensité émotionnelle que vivent les femmes en fin de grossesse leur fait d’autant plus redouter l’abandon, le rejet, la solitude, ainsi que les aléas de l’aventure hospitalière. Leur partenaire, s’il est amoureux, est nécessairement sensible à cet état, et ne peut guère se dérober à une telle demande, même si elle est tacite. Bien entendu, si le foyer ou la famille est monoparentale, ces raisonnements ne valent pas, puisque’ il n’y a pas d’homme et donc pas de question, … mais beaucoup de solitude. Être deux pour se soutenir dans la difficulté, dans l’épreuve, dans les moments importants, c’est bien le moins qu’un être humain puisse souhaiter !

Les femmes qui doivent accoucher dans les structures hospitalières de plus en plus déshumanisées qu’impose une économie de profit indifférente à l’entraide, ces femmes ont besoin plus que tout autre d’être accompagnées. En effet, le risque de se voir manipulée, persuadée, houspillée, obligée, acculée …, ce risque grandit avec la médicalisation : le médecin sait ce qu’il faut faire, la science veut ceci et non cela, la sécurité impose de faire comme ci et non comme ça … Face à ces diktats, face à la force de l’expertise, de la structure, de l’institution, la parturiente est réduite à peu de chose, et privée d’humanité ; s’il n’y a pas auprès d’elle une personne forte, déterminée, capable, l’accouchement se déroule sans son consentement, presque hors de sa présence ; coaché, provoqué, périduralisé, monitorisé, césarisé, épisiotomisé, perfusé … l’accouchement est acte médical codé qui doit amortir l’infrastructure et justifier les investissements. Mais le père anxieux, blême, au bord de l’évanouissement … est-il le meilleur allié dans une équipée aussi risquée ? On répond souvent par la négative, mais il vaut mieux être avec lui que seule. Hostile au couple, le féminisme ne peut pas le penser, sinon par effraction ou par défaut.

L’hétérosexualité est considérée comme une trahison du féminisme ; dans les années 1980, “les Féministes Révolutionnaires de Leeds accusèrent les féministes hétérosexuelles de collaboration et d’agissements contre-révolutionnaires renforçant le pouvoir masculin” . La maternité ne peut que disparaître dans un tel cyclone. Si le féminisme actuel se révèle moins excommunicateur et admet que “les femmes hétérosexuelles préfèrent se définir par rapport à leur féminisme (leur résistance) plutôt que par rapport à leur hétérosexualité (c’est-à-dire leur rapport aux hommes)” , il n’a cependant pas entrepris, dans l’ensemble, une réhabilitation du mariage et de la maternité. Quand Beauvoir affirme que “ce ne sont pas les individus qui sont responsables de l’échec du mariage ; c’est l’institution elle-même qui est pervertie” , elle n’en pense pas moins que “le couple équilibré n’est pas une utopie” ; et c’est “seulement dans un monde socialiste que la femme, accédant au travail accède à la liberté” ; seulement ainsi qu’est entrevue la possibilité du couple équilibré. “Le mariage reposerait sur un libre engagement que les époux pourraient dénoncer dès qu’ils voudraient ; la maternité serait libre. (…) Les congés de grossesse seraient payés par la collectivité qui assumerait la charge des enfants, ce qui ne veut pas dire qu’on retirerait ceux-ci à leurs parents, mais qu’on ne les leur abandonnerait pas.”

De tels modèles n’ont jamais marché : la liberté sexuelle, pourtant inaliénable, a révélé un piège plus sournois puisqu’elle a souvent été retournée contre les femmes ; la jalousie a continué ses outrages ; la violence sexuelle s’est accrue ; les parents ont bu, les enfants ont trinqué. Alors le féminisme d’après la chute du communisme semble enfermé dans une cage d’écureuil. Considérant avec horreur le double piège du couple ou de la solitude, les épigones de Beauvoir n’hésitent pas à redorer le blason du mariage, histoire de se mettre la tête dans du sable doré. “Le mariage peut être transformé et amené d’une forme de vie patriarcale à une forme de vie féministe.” Si Beauvoir ne se retourne pas … Les mères, elles, se retournent, sur les illusions de ce “mariage comme une promesse” ; elles constatent avec amertume les limites des droits conquis : si la reconnaissance de ces droits auparavant refusés (notamment la contraception et l’avortement) a effectivement et profondément changé le sort des femmes, les effets attendus ne sont pas venus à leur suite : les mères sont toujours aussi tributaires de leurs enfants (elles assument 60% des tâches parentales), toujours aussi peu disponibles (elles assument 70% des tâches domestiques), que ce soit pour la vie sociale ou politique ; même le “droit à la parité” ne les a pas conduites en masse dans les assemblées représentatives. Et si “l’arrivée d’un enfant accentue fortement la répartition sexuée des rôles” , ce n’est pas parce que la femme passe plus de temps avec l’enfant pour l’allaiter, par exemple, c’est parce que l’homme accomplit alors moins de tâches ménagères que lors-qu’il n’y avait pas d’enfant ! Ces inégalités criantes, de par le sentiment d’injustice qu’elles engendrent inévitablement, étouffent l’amour, détruisent les couples et détériorent gravement le climat affectif de la famille. Et le “féminisme de la libération” est impuissant face à une telle inéquité. Il y a une impasse du féminisme dans la maternité. Alors, la reine n’aurait-elle pas dû accueillir le roi à bras ouverts ? Quel féminisme répond ?

Le rapport à la paternité Retour à la table des matières

“Perdues si elles le font, perdues si elles ne le font pas”, les femmes sont piégées de partout : si elle sont conjointes, elles sont confrontées aux inégalités à l’intérieur du couple en assumant l’essentiel des responsabilités inhérentes aux enfants, même si le conjoint apporte son aide – ce n’est qu’une aide ; si elles sont isolées, elles doivent également les assumer, mais là sans aucune aide. Hormis l’exquis moment de l’extase amoureuse qui enveloppe tout de son charme infini, le couple peine sur les chemins de la vie, surtout avec des enfants. Alors, tôt ou tard, il se brise. Mais si les amants peuvent reprendre leur liberté, si l’on cesse dès lors d’être “conjoints”, on ne cessera jamais d’être “parents”, “coparents” même. Et la solitude, d’abord conjurée par le couple, rattrape les mères désormais rivées seules à leur “foyer monoparental” ; même si un “coparent” bien réel est censé assumer la moitié des tâches parentales ; or, ce qu’il n’accomplissait pas en vivant au foyer, comment et pourquoi l’accomplirait-il hors du foyer ?

Ce sont souvent les mères qui ont la charge des enfants ; la plupart des pères exercent un “droit de visite”, qui pose parfois problème. On constate en effet que nombre de pères, s’étant “féministement” investis dans leur fonction paternelle, ont non seulement répondu aux attentes des mères, en assumant une plus grande part du travail parental, sinon du travail domestique, mais ont de plus noué avec leur progéniture une relation profonde et satisfaisante. Lorsque le couple se sépare, nécessairement la famille éclate : que faire pour les enfants ? Leur évident souhait consiste à demeurer avec les deux parents : attachés physiologiquement, hormonalement, affectivement à leur mère, puisque “l’attachement entre la mère et l’enfant se met en place grâce à une sorte de colle biologique” ; ils sont par ailleurs attachés affectivement à leur père. Si la plupart des mères (90%) demandent la garde des enfants, c’est probablement du fait de cette “colle biologique” renforcée par la colle affective ; c’est aussi pour cette raison que les enfants éprouvent un manque plus douloureux – et plus menaçant pour l’avenir – lorsqu’ils sont séparés de leur mère. Les exigences légitimes de la jeune mère vis-à-vis de son conjoint, les bonnes intentions initiales des deux conjoints vis-à-vis de l’enfant, la bonne volonté du jeune père à la fois vis-à-vis de sa conjointe et vis-à-vis de l’enfant, tout ceci a démultiplié la dépendance de l’enfant : à la dépendance physiologique et hormonale naturelle due à la naissance, a été ajoutée la dépendance affective artificielle de la familiarité ; en effet, si la première est inhérente à la maternité (dépendance nécessaire), la seconde est fabriquée socialement par le processus de l’alliance (dépendance contingente).

C’est parce qu’elle est “alliée” par le biais du couple, que la reine craint de voir surgir le roi dans sa chambre ; c’est pourquoi elle pose à la constitution du couple une condition absolue : tu n’entreras pas dans ma chambre au moment que je te dis, précisément : quand j’aurai des enfants. Si la reine n’était pas “alliée”, elle ne serait jamais en situation de risque (de voir le roi surgir dans sa chambre). En étant “alliée” (conjointe), la mère introduit dans l’univers de l’enfant un être auquel la familiarité va l’attacher ; et vice versa : l’homme ne peut que s’attacher au petit être qu’il embrasse et soigne et nourrit ; s’il s’agit de l’homme dans le cas du couple hétérosexuel, il s’agit tout au-tant de la femme alliée (pacsée) à la mère dans le couple homosexuel, ou de tout partenaire familier de la mère (nouveau conjoint vécu comme “beau-père”). Tout va bien tant que dure l’alliance ; mais toutes les alliances sont éphémères : celles du couple comme celles des entreprises, des groupes sociaux, des états. L’Histoire est pleine d’alliances rompues, retournées, trahies …

Donc, les conjoints rompent l’alliance ; mais l’enfant ? Il lui était moins douloureux d’être jadis séparé d’un père lointain, indifférent, occupé ailleurs, que d’un père présent, actif, tendre. Les liens savamment tissés ont des attaches multiples ; ils sont plus précieux, plus solides ; s’ils sont brisés, ils provoquent des blessures graves. C’est ce qui se passe le plus souvent aujourd’hui. Peut-être la reine ne voulait-elle pas que le roi s’attache à ses enfants ? La biologie nous apprend que les parentés génétiques expliquent nombre de comportements sociaux : chez tous les êtres vivants on observe des comportements dits “altruistes” dont la seule fin est la survie des espèces par “la réplication de leurs gènes de génération en génération [car il faut bien considérer que] la seule chose qui persiste au cours du temps c’est l’information génétique.” Si les abeilles élèvent leurs neveux et nièces au lieu de faire des enfants, c’est parce que “l’apparentement entre sœurs est particulièrement élevé”.

A ces dispositions, “naturelles” car génétiques, s’ajoutent d’autres influences dues aux flux hormonaux déclenchés par les comportements de soins : les caresses provoquent la sécrétion d’endorphines, le partage nourricier de l’ocytocine etc. Il apparaît donc que les conditions physiologiques de la grossesse produisent le déclic génétique de l’attachement, et que celles de l’accouchement produisent le déclic hormonal de l’attachement ; ce sont des enchaînements inévitables, nécessaires et suffisants ; que s’ajoutent à ces relations premières, les relations physiques et mentales du nourrissage et de l’élevage qui produisent elles aussi le déclic hormonal de l’attachement, cela n’est pas nécessaire – même si c’est agréable ; c’est contingent : ce sont les cultures qui en créent les conditions, ou pas, qui le préconisent, ou pas, qui le valorisent, ou pas. Les sociétés “sans père” n’en créent pas les conditions, ne le préconisent ni ne le valorisent. Mais notre culture contemporaine n’imagine même pas que cette relation “au père” puisse ne pas exister. Nous continuons donc de vivre sous l’empire de l’idée de père, au sens bien moderne de “père génital” (avec ses avatars “symboliques”), même si l’on connaît l’exception des pères sans procréation (pères adoptifs ou pères d’inséminés).

C’est cette “idée de père” qui pousse à la constitution du couple parental en guise de groupe de base sociale de l’éducation des enfants. On sait que tout cela vole en éclats dans des cas de plus en plus nombreux de ruptures et divorces ; et que tous les enfants de la séparation sont privés de ce groupe de base sociale d’éducation, et privés ainsi de “père”. Ce groupe initial est définitivement brisé, éclaté en au moins deux nouveaux groupes. Les recompositions qui peuvent enrichir ces deux groupes d’abord minimum (une femme d’un côté, un homme de l’autre) et reconstituer des couples dans lesquels les enfants apprennent à vivre de nouveaux rapports, ces recompositions peuvent aboutir elles aussi à des ruptures – comme toute alliance, par nature. Le nouvel éclatement fait naître deux nouveaux groupes, et ceci peut-être des deux côtés : ce qui peut porter à quatre, les groupes de base sociale d’éducation de l’enfant. Il faut bien savoir en outre, que les “beaux-parents” séparés peuvent souffrir intensément de la séparation d’avec un enfant auquel, sans qu’il soit le leur, il se sont profondément attachés ; il en va de même pour les enfants, bien sûr.

Cette succession d’attachements et de rupture est une catastrophe affective irréparable. Tous les soins de santé mentale n’en viendront pas à bout. La lutte de plus en plus farouche des pères pour obtenir la garde des enfants n’est qu’un aspect de cette catastrophe. La demande croissante que soit reconnu un “droit de visite” aux beaux-parents ; la demande identique des grands-parents qui souvent ne voient plus ces enfants ballottés d’un foyer à l’autre ; la demande des enfants d’être eux aussi entendus dans les décisions juridiques sur le droit de garde qui les concerne ; la volonté des mères de garder leurs enfants avec elles ; le faisceau de ces demandes témoigne de l’ampleur du drame qui se joue alors. De ce drame latent, évidemment la jeune mère en couche n’a aucune conscience ; et tant mieux.

La reine avait peut-être ses raisons pour refuser sa chambre au roi … Après avoir insisté sur l’importance de la présence et de l’investissement du père dans le développement de l’enfant, milité pour une participation accrue des pères aux tâches parentales et une égalité des parents devant les “congés parentaux” pour les maladies infantiles comme pour l’éducation des enfants etc., les actuelles études féministes doivent aujourd’hui faire face à un problème dramatique auquel elles ne s’attendaient pas : la violence des pères contre les enfants, après divorce notamment. Qu’il s’agisse du “droit de garde” ou du “droit de visite”, de nombreux enfants sont victimes de maltraitance du fait de leur père : dans des cas de plus en plus nombreux, les pères sont accusés d’ “agresser l’enfant émotionnellement, et de façon directe, dans des situations où ils sont seuls avec lui, (…) ces agressions peuvent inclure des comportements tels que faire souffrir délibérément les animaux familiers de l’enfant, détruire ses jouets ou ses bulletins scolaires, l’empêcher de dormir et l’humilier exprès en le critiquant. (…) [Nombre d’enfants sont] maltraités émotionnellement et manipulés de manière à transmettre aux mères des messages de menace et d’agression, les pères disant à l’enfant qu’ils allaient tuer leur mère.” La propension des juges à considérer comme primordial le contact de l’enfant avec son père en dépit des menaces qui pèsent sur lui, incite ces juges à maintenir l’obligation de visite même si l’enfant est en danger. Quand l’enfant se dérobe, fugue ou manifeste peur, angoisse, terreur ou refus, c’est la mère qui est accusée de manipuler l’enfant, et de créer en lui le SAP (syndrome d’aliénation parentale). Cette situation sans issue pousse de nombreuses mères à fuir à l’étranger pour soustraire leurs enfants à des agressions, notamment sexuelles, qui les démolissent avec l’approbation et la bénédiction des juges.

Que les mères soient plus souvent que les pères alarmées par ces agressions ; que les pères soient plus souvent coupables de ces agressions : peut-être éthologues, biologistes et généticiens peuvent-ils l’expliquer ; en tout cas, c’est un fait, avéré. Que, par ailleurs, l’isolement des mères les livre à un surmenage, une irritation ou une déprime qui se traduit parfois par de la maltraitance est aussi un risque mal mesuré par la société : la parenté solitaire est partout une calamité. Aussi, affirmer que les mères se posent comme “le seul recours contre les mauvais parents que sont les pères” , c’est évidemment une exagération et un abus de langage visant à discréditer la lutte des mères. Il est également abusif de parler de “refus du partage de la propriété des enfants avec les hommes” ; toutes ces expressions visent à disqualifier le combat des mères pour continuer à s’occuper de leurs enfants et les protéger.

A quoi bon de telles attaques ? Il faut observer qu’elles utilisent une terminologie juridique qui a pour effet de placer le débat sur le plan juridique ; on ne peut décidément pas maintenir le féminisme lié à la maternité sur le terrain de la philosophie ; l’orientation juridique est inévitable. Le terrain biologique, s’il est glissant, n’est pas pour autant optionnel : il s’impose. Il est impossible de contester que la maternité est “un phénomène d’ordre biologique à implication sociale” dont l’expérience est exclusivement féminine, et même exclusivement maternelle. Et ce n’est pas parce qu’il est “artificiel et non-naturel” que le rapport de paternité est différent du lien de maternité, et pas parce qu’il est “social, anti-naturel donc “mauvais” , c’est simplement parce qu’il ne s’impose pas : il est laissé à l’appréciation des sociétés, qui choisissent de l’instaurer ou de l’ignorer. Tandis que le lien maternel est nécessaire (il ne peut pas ne pas être), le rapport paternel est contingent (il peut ne pas être) – non pas au sens de la fécondation, mais au sens de l’expérience : si le géniteur meurt pendant la grossesse, le fœtus n’en est pas affecté ; si la génitrice meurt, le fœtus meurt également ; le géniteur peut aussi disparaître ou ignorer qu’il a fécondé une femme : le fœtus se développe quand même.

En outre, l’accouchement provoque une interaction puissante entre les protagonistes : la parturiente et le nouveau-né, qu’on le veuille ou non ; le père n’y est pas exposé. La mère est basique ; le père “génital” est optionnel ; les autres sortes de pères sont d’autres options : père adoptif, père reconnu, père social, père légal … La maternité n’est “adoptive” que faute de mère “naturelle” ; le père “naturel” n’existe tout simplement pas ; quant à l’enfant “naturel”, c’est l’enfant de sa mère, un enfant “sans père”, un bâtard né “hors mariage”. N’oublions pas que le mariage fut instauré pour instaurer la paternité. Pourquoi nos sociétés qui marquent leur désaffection pour le mariage – quand elles ne le condamnent pas – s’obstinent-elles à préserver sa seule raison d’être : la paternité (génitale) ? Le Droit fait partie, comme la paternité génitale, des contingences dont les sociétés se dotent, s’encombrent, ou se dispensent. La mère de Mélusine voulait-elle se soustraire elle-même, ou soustraire ses filles aux agressions du roi ?

Le rapport à la famille Retour à la table des matières

Si notre culture contemporaine n’imagine même pas que la relation au père génital puisse ne pas exister, c’est par défaut. En effet, privée de conjoint, la femme est privée de toute présence masculine, et de tout soutien masculin ; privé du conjoint de sa mère, l’enfant est privé de relation masculine. Ce “défaut d’homme” est un désastre. Toutes les sociétés s’accordent là-dessus, sinon tous les humains : certaines femmes ont en effet vécu de tels traumatismes qu’elles fuient toute présence masculine. “Il se pourrait que les femmes cessent d’aimer les hommes si ceux-ci n’amorcent pas à leur tour un changement qui accompagne le leur.” C’est par indignation, révolte, lassitude ou consternation que le féminisme prit parfois la figure de l’androphobie : les Gouines Rouges parmi d’autres homosexuelles, l’ont vivement proclamé – sans pour autant atteindre les paroxysmes de la “gynophobie” . Ces positions extrêmes révèlent l’amplitude de la haine qui peut dresser les deux sexes l’un contre l’autre. Car si l’on connaît depuis des millénaires l’immensité de la haine que les hommes vouent aux femmes, on commence seulement à mesurer la haine que les femmes vouent aux hommes : tandis que celle des hommes peut s’étaler dans la littérature depuis que celle-ci existe, la haine des femmes, après des siècles d’empêchement, apparaît désormais au grand jour, notamment dans les textes. Cette haine réciproque, tempérée par quelques flambées amoureuses, empoisonne la vie sociale des sociétés conjugalisées depuis des millénaires.

On s’étonnerait de la prolificité de la race humaine plongée dans une telle vindicte, si l’on ne savait que la plupart des rapports sexuels sont forcés : qu’elles soient violées, mariées ou en couple, les femmes reconnaissent qu’elles ont plus de rapports sexuels qu’elles n’en désirent (plus de 60% des femmes d’une enquête disent qu’il est difficile voire impossible de refuser un rapport sexuel avec son partenaire ) – dans les sociétés industrialisées où l’on effectue les sondages … qu’en est-il donc ailleurs ? Les femmes sont-elles libres d’aimer en pays d’Islam ? dans l’Inde des castes ? en Chine ou au Japon ? en Éthiopie ou au Sénégal ? Les maternités adviennent autant, plus peut-être, à l’issue de ces rapports contraints qu’à l’issue des amours heureuses. Et malgré la haine ancestrale qui oppose l’homme et la femme, ceux-ci se retrouvent souvent conjoints dans la parentalité. Or on sait que cette haine apparaît, ou s’exaspère,avec la venue d’un enfant. Quelle nécessité pousse donc ces gens à cohabiter ? à rester ensemble ? alors que tout concourt à créer le conflit, sinon la haine ? alors que le bonheur de vivre ensemble ne dure que ce que durent les roses ? alors que la violence domestique des hommes fait des ravages partout, contre les femmes, contre les enfants ? Ne pourraient-ils s’aimer sans se conjoindre ? se voir seulement pour s’aimer ? ne se retrouver que pour le plaisir ? Oui, mais … les enfants ? et le père ? La famille, quoi ? Quelle famille ? quel père ?

Car les ethnologues et les anthropologues nous ont appris à nuancer, à spécifier. La mère, en général, n’a qu’un type : la parturiente ; seule sa mort ou son refus implique une mère autre. Mais il n’y a pas que “notre” famille occidentale ; il y en a d’autres types. Il n’y a pas que “notre” père ; il y en a d’autres types. Même en Occident, on distingue le père biologique (le géniteur), et le père social (qui prend soin de l’enfant) ; s’ils peuvent être confondus – dans la famille conjugale – ils peuvent aussi être distincts – dans l’adoption, la reconnaissance d’un enfant dont on n’est pas le géniteur, ou dans les recompositions familiales. Alors, puisque ce “parent masculin” n’est pas nécessairement le géniteur, pourquoi persister à préférer la figure du géniteur parmi les pères possibles ? Les sociétés qui font d’autres choix ne sont pas plus bêtes ou plus barbares que la nôtre – au contraire !

Sans élucider ici ce point d’histoire, contentons-nous d’envisager les autres combinaisons familiales, notamment celles qui “ignorent” le père génital. Elles sont nécessairement matrilinéaires : la filiation ne s’y rapporte qu’à la mère ; on la dit aussi “utérine”. La filiation bilinéaire associe les deux branches (maternelles et paternelles) alors que la filiation matrilinéaire est unilinéaire, ne prenant en compte que la branche maternelle. Quant à la filiation patrilinéaire (donc unilinéaire), elle est impossible, sinon par abus de langage puisque le père ne peut mettre au monde et qu’il y a nécessairement une parturiente conjointe au géniteur, donc une bilinéarité de fait ; cet abus de langage peut se doubler d’un abus physique et social qui procède par éviction de la mère, hormis pour l’acte d’accouchement où elle est difficilement évincée. La bilinéarité, qui est notre système, se revendique cependant patrilinéarité – sinon, à quoi bon une bilinéarité ? Les ethnologues s’accordent d’ailleurs pour la désigner ainsi : “la famille patrilinéaire de nos sociétés civilisées modernes” ; elle vise donc ouvertement à la primauté du père par la transmission de son nom (sinon à quoi bon ?), par son statut prééminent (ancienne autorité paternelle, ancienne discrimination contre l’épouse par son statut de mineure sous la tutelle de l’époux etc.) ; ce qui explique l’appellation habituelle de famille “patriarcale”.

Si ces facteurs de prééminence ont juridiquement disparu il y a peu de temps, la prééminence elle-même ne se résout pas facilement à disparaître ; cela se comprend fort bien du fait de la composition familiale imposée par la bilinéarité : si la dyade mère/enfant est physiologiquement “naturelle” (universellement observée dans la nature animale), il n’en est rien de la dyade père/enfant, qui n’existe que par artifice (alliance) ; le règne animal ne connaît pas de père génital. Si l’artifice (l’alliance, le mariage) disparaît, la dyade père/enfant disparaît également ; et les “pères” en font les frais. Les sociétés bilinéaires patriarcales strictes évitent ce risque de la rupture entre père et enfant en l’interdisant (divorce impossible) ; les sociétés matrilinéaires y obvient par le biais d’un autre type de famille dans lequel cette rupture n’a pas lieu d’être et ne peut jamais se produire. La famille “natale” (utérine) y existe exclusivement, sans qu’apparaisse jamais la famille “conjugale” (par alliance) fondée sur le couple. Dans le cas de la famille natale, la base sociale de l’éducation des enfants ne contient pas de père génital, mais seulement des pères sociaux, par lien utérin, et sans lien sexuel avec les mères, ni aucune femme du groupe : ce sont les hommes de la famille “natale” (frères, cousins, oncles, grands-oncles) qui sont “pères”. Les femmes ont des enfants “si elles veulent, quand elles veulent”, avec des hommes dont elles ne partagent pas le quotidien – comme nombre de femmes modernes le font, tant qu’elles n’ont pas d’enfants, au sein des couples “intermittents”, “fissionnels” ou “non cohabitants” .

Les hommes quant à eux ont un lien paternel avec leurs neveux et nièces, les enfants de leurs sœurs. Dans ce cas-là, ni divorce ni rupture ne viennent jamais troubler ou briser ce lien, et arracher des enfants à leur père ; ces structures ont pour elles la durée, la sécurité affective, la distinction nette entre lien sexuel et lien affectif – qui peuvent bien entendu se combiner mais sans incidence familiale. Ainsi, on doit admettre que la famille natale est nécessaire, mais la famille conjugale contingente ; si la famille natale n’existe plus sous nos latitudes, c’est qu’elle a été supprimée ; que le mariage a imposé – de force, évidemment – la famille conjugale, détruisant la famille natale en la scindant et en la dispersant. Dans une société non conjugalisée, à base de familles natales, les mères ne sont jamais “isolées” ; et aucun “couple” ne s’instituant, les amants n’ont aucun “pouvoir” l’un sur l’autre, ni fidélité ni tromperie, ni conflits d’autorité, ni collusions mère/amante, ni divergences éducatives ou autres, sinon exclusivement sexuelles.

L’autorité parentale est celle des adultes vis-à-vis des enfants de la famille, sans qu’on se soucie de “recherche de paternité”, bien inutile. C’est cette bienheureuse “négligence”, que beaucoup d’ethnologues ont absurdement dénommée “ignorance” : comme si des gens vivant dans la nature, au contact permanent des animaux, pouvaient “ignorer le rôle du mâle dans la procréation”. Les effets de ce genre d’organisation sociale (qui n’a absolument rien à voir avec un mythique “matriarcat”) ont été généralement considérés comme bénéfiques : ces sociétés-là sont pacifiques, sans hiérarchie, bienveillantes envers les faibles, solidaires entre leurs membres ; elles sont en revanche moins technologisées : on ne peut pas tout avoir ! Quand les femmes accouchent, dans ces sociétés-là, elles ne demandent à aucun homme de les assister ; bien au contraire, ils sont exclus. “D’abord, un frère ou une sœur de la femme en-ceinte part cueillir une branche d’un bon arbre fruitier dans les montagnes. (…) L’accouchement se passe dans la pièce de derrière [au rez de chaussée de la maison]. D’ordinaire c’est la mère de l’accouchée qui sert de sage-femme. Aucun homme ne peut y être présent. Jusqu’à nos jours, les femmes n’ont pas l’habitude d’aller à l’hôpital, sauf en cas de difficulté.” C’est pourquoi la reine interdit au roi l’entrée de sa chambre.

Le rapport à la modernité Retour à la table des matières

Si nous accouchons à l’hôpital, c’est parce que la coutume d’accoucher à la maison a disparu ; parce que nos logis n’offrent pas de possibilités de le faire couramment, simplement ; parce que personne n’est là pour nous aider, nous soutenir ; parce qu’on nous dit que c’est dangereux ; parce que nos mères ne savent pas nous accoucher ; parce qu’on le leur a interdit ; parce que la médecine a colonisé l’accouchement. Mais l’hôpital est dangereux aussi : on y accouche à la chaîne, on y attrape des affections “iatrogènes” (dues aux actes médicaux), on n’a pas de soutien affectif, l’accouchement et les protagonistes (mère et nouveau-né) y sont “médicalisés”, déshumanisés etc. La modélisation de l’humain à travers les techniques médicales, l’habitude de s’en remettre aux médecins pour ce qui touche au corps, l’impact puissant des concepts médicaux sur nos façons de nous voir et de nous percevoir nous-mêmes, la contrainte technologique pesant sur la grossesse (notamment avec l’échographie), tout cela provoque une approche nouvelle de l’humain, “une nouvelle matrice épistémologique qui donnera peut-être naissance à des êtres qui s’appréhendent eux-mêmes comme les éléments d’un programme informatique (…)” .

L’abandon des pratiques “vernaculaires” au profit des pratiques marchandes modifie l’accouchement et la naissance autant que toutes nos pratiques actuelles. “Vernaculaire qualifie tout ce qui est né, élevé, tissé, cultivé, confectionné à la maison – enfants, nourriture, habillement, animal, opinion ou plaisanterie” – et architecture, et langue, bien sûr. La réduction de la famille au couple, de la ferme à l’appartement, du jardin potager au pot de persil, ne permet pas d’échapper au processus de marchandisation puisqu’il est seul à permettre l’acquisition du minimum vital. Il est en outre vain d’attendre des circuits marchands qu’ils offrent la même chose que les usages vernaculaires, ridicule d’espérer du profiteur qu’il renonce à ses profits, absurde d’attendre de l’hôpital les attentions d’une mère. Si nous demandons à nos conjoints de nous accompagner à l’hôpital, c’est que personne d’autre dans notre parenté ne nous est aussi proche, dans l’amour et dans l’espace. Nous nous sommes disputées avec nos mères ; et de toute façon, elles sont trop loin ; ou elles ne veulent pas. Restent les conjoints, pas toujours acquis à cette idée ; mais les bons livres, la mode, notre amour et nos ressources de persuasion ont tôt fait de les convaincre, avec ou sans culpabilisation, avec ou sans angoisse. Et les voilà dans les maternités ; non plus dans le couloir, à faire les cent pas, mais dans la salle d’accouchement. C’est la nouvelle norme, celle du “nouveau père”. Elle prévaut et s’impose à toutes, même si elles sont réticentes. La modernité exige la présence du père.

Pourquoi résister ? Les femmes actuelles n’en voient pas l’intérêt. Comme elles ne voient pas l’intérêt d’obéir à la vieille loi biblique donc patriarcale : “tu enfanteras dans la douleur” ; la douleur n’est-elle pas, dans cette sentence, le signe de l’oppression des femmes ? alors, accepter la douleur c’est être une femme soumise, pas libérée, une masochiste, une névrosée, une femme peut-être un peu demeurée, une femme sans avenir ; et puis, la douleur, c’est dépassé : quand on peut se faire payer une péridurale, on ne voit pas l’intérêt de la refuser.

Mais, bizarrement, personne n’explique aux femmes enceintes les “dommages collatéraux” que provoque la péridurale, ou, bien sûr, l’anesthésie : dégâts physiologiques (nerveux, hormonaux ou algiques, notamment migraines) sur les mères ; dépendances médicamenteuses des enfants (toxicomanie) ; rupture du lien hormonal entre mère et enfant avec incidences indésirables (rejet de l’enfant par la mère, séparation précoce, risque ultérieur de violence). La douleur a par ailleurs des effets utiles, même s’ils ne sont pas ludiques : car la douleur (comme tout état extrême) provoque la sécrétion d’endorphines et l’accès à des “états de conscience modifiée” ; elle oblige à renoncer à l’activité cérébrale du néocortex pour activer le cerveau archaïque et faciliter les mécanismes que la conscience réfléchie inhibe : sécrétion d’ocytocine et d’endorphines, chute de vigilance, absence au présent, détente, expulsion … Au contraire, la conscience réfléchie est nécessairement vigilante : elle sait les dangers, elle anticipe la douleur, elle connaît la peur, elle provoque la sécrétion d’adrénaline source de tensions musculaires et d’accouchement difficile … Par conséquent, “il faut accepter aujourd’hui à la fois le concept de douleur physiologique et aussi le concept de système physiologique de protection contre la douleur”.

Les femmes actuelles ne voient pas non plus l’intérêt de l’allaitement ; les féministes encore moins. Toutes sont (presque) d’accord sur ses inconvénients : il abîme les seins, assujettit la mère à l’enfant, empêche le père de participer ; par ailleurs, les laits “maternisés” offrent un excellent substitut. Pourquoi ne dit-on pas aussi que bien des nourrices ont et gardent de plus beaux seins que bien des non-allaitantes ? que les nourrices ont moins de cancer du sein que les non-allaitantes ? Mais il est, dans notre monde moderne, des “inhibitions qui rendent difficile, pour ceux qui ont grandi dans le système industriel, d’appréhender la distinction fondamentale entre l’allaitement au sein et l’administration de biberons ; ou la différence entre l’élève et l’autodidacte ; ou entre un kilomètre parcouru à pieds et un kilomètre/passager (…). La différence entre le vernaculaire [allaitement au sein] et le marchand [repas au biberon] est profonde : la valeur du vernaculaire est déterminée, dans une large mesure, par celui qui le crée, alors que le besoin d’une marchandise est déterminé et confi-guré à l’intention du consommateur par le producteur qui en définit la valeur.”

Là aussi les conditions de la vie moderne empêchent la survie du vernaculaire : la mère qui n’est plus assujettie à l’enfant est cependant bien souvent assujettie à un emploi ; les multiples fatigues (emploi, tâches domestiques, tâches parentales, sollicitations maritales …) l’empêchent d’assurer seule le nourrissage du petit ; et la relève de la crèche ou du père est indispensable, bien qu’aléatoire. Le nombre de mères en mesure d’assurer l’allaitement au sein diminue implacablement d’année en année. Les effets ne sont pas signalés, là non plus : pourtant, on sait que le lait maternel immunise l’enfant grâce aux anticorps de sa mère et renforce ses résistances générales de santé ; que la sécrétion d’ocytocine par la mère accroît son plaisir et favorise le lien sensuel et affectif avec l’enfant qui tête ; que le petit en bénéficie par transmission lactée, par augmentation de la tendresse dans le corps maternel … On sait aussi que ces multiples interactions – entre autres facteurs – déterminent la propension enfantine puis juvénile à la convivialité … ou, si elles n’apparaissent pas, à la violence. Mais puisqu’on ne peut rien y faire !!! La reine n’arrive même pas à rester tranquillement dans sa chambre !

Conclusion Retour à la table des matières

Le féminisme s’est trouvé fort embarrassé avec la maternité ; il l’a donc bel et bien expulsée ; il ne tient cependant qu’aux mères – et aux grands-mères, tantes, sœurs, cousines … – de se réapproprier le féminisme, mais un féminisme remanié, affranchi de la paternité philosophique/idéologique ; en effet, il ne s’agit surtout plus de réclamer quoi que ce soit en termes de “plus de Droit” : l’essentiel est fait ; nos grands-mères féministes ont travaillé pour nous, et nos actions ne peuvent pas ressembler aux leurs, tant les contextes ont changé. On a par ailleurs constaté l’inanité, ou l’impuissance, du Droit dans l’avènement d’une vraie justice. S’il ne s’agit pas, bien sûr, de relâcher la vigilance sur l’évolution de la législation, il s’agit d’abord de regarder – et d’agir – aussi ailleurs.

C’est ainsi que le féminisme peut être radicalement neuf, avec des objectifs nouveaux, de nouvelles missions : il doit tout faire pour rapprocher les mères de leurs enfants, quels que soient les âges de la vie, et les dissuader de se désunir ; faire la sourde oreille aux sirènes – aux vampires ? – du deuil et de la séparation ; il doit réconcilier les mères et leurs filles ; réamadouer les fils et leurs mères ; associer les frères et sœurs ; convaincre les frères de s’intéresser aux enfants de leurs sœurs, et leur servir de pères à tous points de vue : éducatif autant que financier ; il doit oublier, voire s’interdire, entraver même, la recherche de paternité ; il doit répudier les pensions alimentaires, les “droits” de garde, de visite, d’héritage paternel…, les procédures et astreintes judiciaires en tous genres : pas les combattre, non, les répudier.

Les hommes ainsi détachés des complications conjugales – comme ils le réclament depuis des lustres – ne seront plus que de merveilleux amants, ou des frères adorés. Avec ce féminisme-là, on envisage la maternité autrement : probablement en compagnie de sa mère, si possible à la maison (celle de la maisonnée) – à l’hôpital s’il y a des difficultés – et avec le soutien moral et matériel de toute la famille : frères, sœurs, cousines, cousins, oncles, tantes, grands-mères, grands-oncles … Que l’on n’ait pas à lutter contre l’arsenal médical de l’industrie obstétrique, ses accouchements provoqués, ses césariennes de convenance, ses perfusions, péridurales et autres i-terventions dont on se demande toujours si elles profitent à la parturiente ou au médecin-accoucheur … Que l’on puisse nourrir alors son enfant comme on l’entend, le choyer ou le confier – à la mère, la sœur, le frère, le fils ou la fille … Que l’on n’ait plus à se demander, le soir venu, si l’on est “plutôt mère ou plutôt amante” , hésitant au seuil de la chambre, entre l’époux et l’enfant … Que l’on n’ait plus besoin de réclamer l’aide d’un conjoint agacé, d’une crèche surpeuplée, d’une assistante maternelle surchargée, d’un employeur surmené, d’un juge mal avisé, d’un avocat verreux, d’un médecin vénal ou d’un conseiller cupide … Tels sont les vœux d’un féminisme rafraîchi, amical avec les hommes, bienveillant avec les enfants – tels sont également les vœux de l’ensemble des mères.

Les observations sur les mutations contemporaines révèlent que cette réorientation du féminisme correspond au mouvement spontané des sociétés en cours de “déconjugalisation”, ce que la sociologie actuelle nomme “démariage” ou “déliaison” : “toutes les enquêtes soulignent que les échanges et solidarités intergénérationnels sont d’abord verticaux, d’abord consanguins, d’abord matrilinéaires, et polarisés sur la femme de la génération pivot. (…) ces solidarités intergénérationnelles sont féminines, quelle que soit la génération, pour tout ce qui relève des services, et l’axe maternel est plus mobilisé que l’axe paternel.”

“Alors, la reine s’en alla avec ses filles près de sa sœur, sa complice …”

Agnès Echène

Clausevignes, novembre 2002

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