Heide Goettner-Abendroth : recherche moderne sur le matriarcat. Définitions, perspectives, actualité

Journal et club pour les valeurs matriarcales : association allemande pour le retour au matriarcat

Site web du Dr Heide Goettner-Abendroth fondatrice de HAGIA, ACADÉMIE INTERNATIONALE : études modernes et spiritualité matriarcales

Lire Cultures Indigènes de la Paix : le peuple matriarcal Moso invité à Turin (Italie) – la France à la traîne

Traduction : Maïté Beigner, Paris

Introduction

Les questions sur les femmes concernent toute l’humanité et ne sont pas des phénomènes marginaux. Le niveau d’une société et de sa culture dépend de la liberté et de la créativité des femmes. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où seule la conception masculine de l’histoire et du monde a déterminé la science et la société. La violence intellectuelle et structurelle assurent sa survie. Il s’agit là de l’idéologie de la domination masculine universelle ou du patriarcat universel.

Les résultats de la recherche sur le matriarcat viennent contredire cette image. Elle a commencé il y a environ 140 ans avec l’oeuvre pionnière de Johann Jakob Bachofen « le droit maternel » (1861); Cependant elle n’a jamais été reconnue à sa juste valeur. Dans les dernières décennies, elle a acquis une base scientifique. C’est ainsi qu’est née la recherche moderne sur le matriarcat. Elle se différencie de celle qui l’a précédée, d’abord par une définition précise puis ensuite par une méthodologie explicite et enfin par une critique idéologique systématique des sciences humaines et sociales traditionnelles. Ainsi s’est élaborée une nouvelle science qui représente un nouveau paradigme intellectuel. L’idée principale qu’il exprime est que pendant les périodes les plus longues de l’histoire de l’humanité, les femmes n’étaient pas seulement les créatrices des sociétés et des civilisations mais aussi que ces dernières furent à la base de toutes celles qui ont suivi.

Un nouveau paradigme apparaît quand le plus ancien a perdu sa crédibilité car sa validité est remise en cause. Par contre, le nouveau paradigme présente toujours des arguments plus solides et il a en même temps une très grande portée politique. En effet, on ne peut le limiter sur le plan scientifique mais il faut constater qu’il a une autre dimension: Sa nouvelle vision du monde concerne tous les domaines sociaux et personnels.

Il n’est pas non plus l’oeuvre d’une seule personne et se manifeste dans beaucoup de lieux et sous de multiples formes parce que l’époque est mûre pour cela et parce qu’il est nécessaire sur le plan intellectuel et politique. Personne ne l’a prévu et personne ne peut le décréter. Plusieurs chercheuses et chercheurs indépendant-e-s les un-e-s des autres le formulent pour la première fois avec des axes et des perspectives différentes. C’est justement ce qui rend le processus de conceptualisation de ce nouveau paradigme si intéressant et confirme son impact.

C’est ainsi que se retrouvent à ce congrès des chercheuses et des chercheurs qui ont des postulats de base très différents afin de présenter les caractéristiques et la portée du nouveau paradigme de la recherche sur le matriarcat. Leurs résultats ont été obtenus indépendamment les uns des autres. Cependant, ils sont tous largement complémentaires et représentent les premières pierres de la construction d’une image du monde non- patriarcale. Ceci prouve la richesse et la portée de cette nouvelle science qui se développe librement et qui n’est pas monopolisée par une école intellectuelle. Il en résulte naturellement des contradictions dans les perspectives des différentes recherches et dans leurs résultats. Mais cela n’enlève rien à la force de ce nouveau paradigme, tout au contraire, cela stimule même la recherche comme c’est le cas pour toute nouvelle science. Les scientifiques qui participent à cette recherche ont en effet quelque chose en commun: une façon de voir radicalement différente qui laisse loin derrière elle une image du monde traditionnelle.

Chaque fois que nous utiliserons ici le concept de « recherche matriarcale », cela implique que la forme matriarcale de la société n’est pas perçue comme l’inversion de celle qui est patriarcale mais qu’elle est reconnue avec ses propres règles de fonctionnement. Les pays germanophones commencent à accepter ce concept, ce qui est moins le cas dans les pays anglophones. Ceci s’explique en grande partie par la traduction inexacte du concept de Bachofen ‘Gynaikokratie » ( règne des femmes) par celui de »matriarchy » (matriarcat). Or il s’agit là de deux choses bien différentes qui ont été mélangées de manière irréfléchie: Il n’y a jamais eu de domination des femmes au sens patriarcal du terme mais il y a souvent eu, par contre, des matriarcats et sous de nombreuses formes.

Toutes les personnes qui font des recherches sur ce thème ne donnent pas le même nom à cette forme de société, certain-e-s parlent de sociétés « matri- focales », d’autres de sociétés « matristiques » ou « matri- centrées » ou gylaniques. Elles/ils sont cependant d’accord sur un point: elles/ils font référence à la même forme de société qui ne présente pas de modèle patriarcal et qui se distingue par un niveau élevé de solidarité et de stabilité:

Il s’agit donc d’une SOCIÉTÉ EN ÉQUILIBRE.

1. Définition d’une société matriarcale

Malgré de bonnes recherches isolées et une base importante de données, dans la recherche sur le matriarcat, on a manqué jusqu’à présent d’une définition claire et de bases scientifiques. Cela a donné libre cours à des émotions et à des idéologies qui ont imprégné cette recherche dès le départ. Sont venus se rajouter les clichés courants de » la nature de la femme » ainsi qu’une peur névrotique de son soi-disant pouvoir ce qui montre tout simplement qu’en traitant ce sujet le patriarcat n’a pas fait sa propre analyse autocritique.

A partir de mes recherches comparatives sur les civilisations j’ai élaboré cette définition, notamment en m’aidant de l’exemple des sociétés matriarcales qui vivent encore dans le monde comme les Mosuo, Yao, Miao et autres peuples Tan en Chine, les peuples Chiang au Tibet, les Minangkabau à Sumatra, les Ainuau au Japon, les Trobriands en Mélanésie dans le Pacifique, les Khasi, Garo et Nayar en Inde, les Bantu, Akan , les peuples Aschanti en Afrique, les Berbères et les Touaregs en Afrique du Nord, les peuples Arawaks en Amérique du Sud, les Cuna et les habitant-e-s de Juchitán en Amérique Centrale, les Hopi, les peuples Pueblo et les tribus iroquoises en Amérique du Nord pour ne nommer que les plus important-e-s. Aujourd’hui, elles/ ils courent tous le risque de perdre leur culture traditionnelle si ce n’est déjà fait en grande partie. Dans les deuxième et troisième tomes de mon ouvrage principal « das Matriarchat »1, je les ai présenté-e-s dans leur contexte social et historique, dans la mesure où il est répertorié ethnologiquement. Il faut y rajouter la monographie

1 Cf Heide Göttner -Abendroth: Das Matriarchat, tome II, 1 : Stammesgesellschaften in Ostasien, Indonesien, Ozeanien, Stuttgart 1991, 1999, éditions Kohlhammer

Das Matriarchat, tome II, 2: Stammesgesellschaften in Amerika, Indien, Afrika, Stuttgart 2000, Kohlhammer

Matriarchat im Südchina. Eine Forschungsreise zu den Mosuo (Un matriarcat en Chine du Sud, un voyage de recherche chez les Mosuo/Na). Vous pourrez y trouver toute la bibliographie que j’ai utilisée ainsi que mes sources.

A partir de ces bases je vais résumer les caractéristiques qui permettent de se faire une image type de la société matriarcale. Je définis le matriarcat en tenant compte des schémas économiques, sociaux, politiques, culturels et religieux dont on doit avoir une vue globale pour cerner une forme de société.

Dans le domaine économique, les matriarcats sont la plupart du temps (mais pas exclusivement) des sociétés agraires. Elles pratiquent une économie de subsistance avec une autarcie locale ou régionale. Les terres et les maisons sont la propriété du clan qui les utilise; La propriété privée et les revendications territoriales sont inconnues.

Il y a un échange permanent des biens, selon les lignes de la parenté et les règles du mariage. Ce système d’échange empêche l’accumulation des biens par un clan ou une personne. Son objectif idéal, c’est la répartition et non pas l’accumulation. Les avantages et les inconvénients liés à l’acquisition de biens sont régulés par des règles sociales; Par exemple, des clans aisés sont tenus, lors des nombreuses fêtes communautaires, d’inviter tout le village, chacun à leur tour, ce qui du coup réduit les biens de ce clan et contribue au bien-être de tous les membres de la société. Les clans qui donnent en retirent de l’honneur, c.a.d un prestige social, ce qui les protège de la misère parce qu’ils reçoivent l’aide des autres clans.
Dans le domaine économique, les matriarcats sont caractérisés par une parfaite réciprocité; C’est la raison pour laquelle je les définis comme des sociétés équilibrées sur le plan économique.

Contrairement à cela, les patriarcats ont toujours été dans toutes les phases de leur histoire des sociétés d’accumulation dans lesquelles les biens de toutes les personnes tombent dans les mains de quelques-unes.

Dans le domaine social, les sociétés matriarcales reposent sur le clan. Les gens du matriarcat vivent ensemble dans de grands clans composés suivant le principe de matrilinéarité, de la parenté selon la descendance maternelle. Le nom du clan, les honneurs et les titres politiques sont hérités en ligne maternelle. Un tel matri-clan comprend au moins trois générations de femmes: La mère du clan et ses soeurs, leurs filles et leurs petites filles et les hommes directement apparentés: les frères de la mère du clan, les fils et les petits-fils.

Un matri-clan vit dans la grande maison du clan qui peut héberger de 10 à 100 personnes selon sa grandeur et son style architectural. Les femmes y vivent en permanence; En effet, les filles et les petites filles ne quittent pas la maison maternelle du clan en règle générale. Leurs maris ou leurs amants sortent des maisons de leurs mères pour se rendre chez elles seulement pendant la nuit lors des soi-disant « visites nocturnes »; Les enfants appartiennent toujours au clan de la mère. On nomme cette forme de résidence la « matrilocalité ».

Le clan est une unité économique autarcique. Pour que tous ces clans autarciques forment une structure sociale avec tous les clans du village ou de la ville, il existe une série de règles de mariage comme par exemple la règle concernant les mariages entre deux clans. Viennent s’y rajouter des règles sur la possibilité de choisir librement d’autres clans dans le but que tous les membres du village ou de la ville soient parents de près ou de loin. Cette parenté représente un système d’entraide avec des règles fixes. Cela produit une société organisée sans hiérarchie, horizontale et égalitaire qui se perçoit comme un clan élargi avec toutes les obligations d’entraide.

2 Cf. Heide Göttner-Abendroth: Matriarchat in Südchina. Eine Forschungsreise zu den Mosuo, Stuttgart 1998, éditions Kohlhammer

C’est pourquoi je définis les matriarcats sur le plan social comme des sociétés de parenté matrilinéaires.

Il faut savoir que la matrilinéarité est bien plus que  » la transmission de noms et de titres en ligne maternelle » comme le disent des ethnologues la plupart du temps. La matrilinéarité est la règle de base : C’est sur ses liens de parenté que se construit toute la société. Si les femmes gèrent et distribuent les biens les plus importants comme les champs, les maisons, la nourriture, ces sociétés sont bien plus que matrilinéaires. Quand ce dernier critère se rajoute, la position des femmes dans leur domaine d’action est aussi importante que celle des hommes dans leur domaine d’action et c’est pourquoi je la qualifie de « matriarcale ». Des sociétés sont  » seulement matrilinéaires » si les femmes ne contrôlent plus les biens malgré leur descendance féminine et donc leur position en est moins forte que celle des hommes. L’ethnologie jusqu’à présent n’a jamais fait cette différence entre les définitions des sociétés « matrilinéaires » et « matriarcales » ce qui est la source de beaucoup de confusions.

Contrairement aux sociétés matriarcales, les sociétés patriarcales sont composées de personnes qui ne se connaissent pas et de classes de dominants et de dominés qui en plus se divisent en groupes d’intérêts qui se combattent sans arrêt. L’équilibre social y reste donc toujours précaire.

C’est la même chose pour la structure familiale: l’épouse apparentée reste toujours une étrangère dans le clan. De plus, le pouvoir du père s’exerce sur tous les membres de la famille ce qui a pour conséquence des relations toujours tendues entre les hommes et les femmes, les pères et les fils, les mères et les filles ou leurs belles filles. Dans la famille nucléique du patriarcat tardif, la tension entre hommes et femmes continue d’exister avec, pour chaque femme, le poids supplémentaire de ses devoirs qui ne correspondent pas à ses droits.

Dans le domaine politique, la prise de décision se fait également en fonction des liens de parenté dans les sociétés matriarcales. C’est chaque maison clanique qui prend ses décisions. Les femmes et les hommes d’une maison prennent les décisions dans les affaires qui les concernent selon le principe du consensus, c’est à dire d’un accord commun.

C’est la même chose pour les décisions qui concernent le village: Après le conseil dans la maison du clan, les délégué-e-s de chaque maison clanique se rencontrent au conseil du village pour échanger sur les résolutions des différentes maisons claniques mais elles/ils ne peuvent pas prendre de décisions. Elles/ils maintiennent le système de communication dans le village et font des allers-retours entre le conseil du clan et celui du village jusqu’à ce que tous les clans du village aient trouvé un consensus. On retrouve le même principe de consensus au niveau régional: De la même manière, les délégué-e-s font les allers- retours entre le conseil du village et celui de la région jusqu’à ce qu’un consensus soit trouvé entre toutes les maisons claniques de tous les villages.

Il est évident que des hiérarchies et des classes ne peuvent se former dans une telle société. Il ne peut pas y avoir non plus de tendance aux relations de pouvoir entre les sexes et les générations. Sur le plan politique, je définis donc les matriarcats plutôt comme des sociétés égalitaires basées sur le consensus.

Au contraire, les patriarcats sont par principe des sociétés de domination même quand ils se présentent comme des démocraties formelles.

Dans le domaine spirituel et culturel, les sociétés matriarcales ne connaissent pas la transcendance religieuse avec un dieu (masculin) invisible, insaisissable, incompréhensible mais tout puissant par rapport auquel le monde (féminin) se voit dévalorisé. Le concept matriarcal de divinité est immanent car le monde entier est considéré comme divin et plus précisément comme divin au féminin. C’est ce que prouvent les anciennes représentations de la déesse, la créatrice de l’univers, et de la mère-terre qui fait naître tout le vivant. C’est pourquoi le monde entier est empreint de divinité, chaque femme et chaque homme, la plus petite pierre et la plus grosse étoile.

Dans une telle culture tout est spirituel. Dans ses fêtes qui suivent le cycle des saisons on célèbre tout: la nature sous ses différentes manifestations, les différents sexes, les différentes générations, chacune selon ses propres capacités et les différents clans avec leurs tâches. Cela se passe suivant le principe: La diversité est une richesse et dans tous les secteurs. Il n’y a pas de séparation entre le sacré et le profane, c’est pour cela que dans la vie quotidienne chaque action ( semer, récolter, tisser) est un rituel significatif.

Sur le plan spirituel, je définis les matriarcats comme des sociétés sacrées et des civilisations de la déesse.

Au contraire, les patriarcats récupèrent et utilisent les capacités spirituelles des gens afin de soutenir les principes des dominants à travers les religions d’Etat et les grandes religions du monde.

2. La portée de la recherche sur le matriarcat

La portée de la recherche moderne sur le matriarcat comprend premièrement les bases de cette recherche : l’analyse critique de l’idéologie qui traverse l’histoire de cette recherche sur ce thème, la clarification de la terminologie et la présentation explicite de ses méthodes, comme je l’ai fait dans le premier tome de mon oeuvre principale « Das Matriarchat » 3. La méthodologie de la recherche sur le matriarcat s’avère être complexe et fondamentalement interdisciplinaire, contrairement à ce qui se passe dans les sciences traditionnelles où l’éclatement en différentes disciplines et leur séparation font disparaître d’importants liens historiques et culturels.

Deuxièmement, la recherche moderne sur le matriarcat comprend l’analyse et la présentation complètes des sociétés matriarcales vivantes encore dans le monde avec toutes leurs variantes. C’est ce que permet aussi bien le travail ethnographique sur les lieux que des méthodes comparatives interculturelles. Il est donc très important d’y inclure systématiquement la recherche ethnologique sur le matriarcat car l’histoire des civilisations seule ne permet pas de donner une image complète de cette forme de société. On ne trouve plus que des restes et des fragments de sociétés disparues, même si les éléments intellectuels et spirituels sont tout aussi significatifs que ceux qui sont matériels. Malgré tout, la recherche historique seule ne nous permet pas de savoir ce que pensaient et sentaient les gens des sociétés matriarcales, comment ils organisaient leurs schémas sociaux et les affaires politiques, c’est à dire de quoi leur société avait l’air.

Troisièmement: Si la recherche ethnologique sur le matriarcat permet cette connaissance, il s’agit de recenser chacune de ces sociétés dans l’histoire et d’écrire toute l’histoire des cultures qu’a engendrées cette forme de société. Celle-ci est relativement longue, bien plus longue que l’histoire du patriarcat. Elle comprend le développement des biens culturels essentiels tels que l’agriculture, la construction de maisons, la navigation, la généalogie, la formation de clans et de la société, l’art et la religion desquels vont profiter encore toutes les sociétés. Les sociétés matriarcales encore existantes sont les dernières survivantes de l’époque protohistorique matriarcale.

3 Cf Heide Göttner-Abendroth: Das Matriarchat, tome I: Geschichte seiner Erforschung, Stuttgart 1988- 1995, éditions Kohlhammer.

Quatrièmement: La portée de la recherche moderne sur le matriarcat englobe la réponse apportée à la question sur la naissance du patriarcat. Dans ce contexte, il faut répondre à deux questions:

  • 1 Comment des schémas patriarcaux ont-ils pu naître?
  • 2 Comment ont-ils pu se répandre dans le monde entier ? Ceci ne va pas de soi.

Nous avons besoin ici d’une analyse critique du patriarcat et de la représentation de son histoire qui doit différer de celle que nous trouvons dans les manuels traditionnels qui continuent de légitimer consciemment ou inconsciemment cette forme de société. En effet, l’histoire du patriarcat a été écrite jusqu’à présent que comme une histoire de la domination, comme une histoire « vue d’en haut ». Mais il y a aussi la perspective de « l’histoire vue d’en bas » qui présente une tout autre image. C’est l’histoire des femmes, des couches d’en bas des sociétés marginales et des subcultures. Il sera alors évident que le patriarcat de tous les continents n’a pas réussi à détruire complètement les traditions matriarcales ancestrales et durables.

Pendant ce congrès, on présentera la portée de la recherche moderne sur le matriarcat dans cette optique, en traitant aussi bien les nombreuses théories sur ce thème que les exemples de sociétés matriarcales dans le passé et le présent. Toutes les questions encore ouvertes nous permettent de connaître l’état actuel du développement de cette jeune science.

3. L’actualité politique de la recherche sur le matriarcat 4

Cette esquisse a clairement montré que la recherche moderne sur le matriarcat est capable de mettre à jour un savoir sur des modèles non patriarcaux, foncièrement égalitaires qui est cruellement nécessaire dans cette phase globalement destructrice du patriarcat tardif. Les matriarcats furent dans leur longue histoire et ils le sont encore actuellement dans leurs communautés encore existantes, des sociétés qui s’en sont sorties sans domination, sans hiérarchie et sans manifestations guerrières comme la mise à mort organisée. Elles ne connaissent pas la violence envers les femmes et les enfants qui imprègne toutes les sociétés patriarcales de la terre entière.

Cela m’a amenée de plus en plus à accorder une grande importance aux schémas de société matriarcale pour le présent et pour l’avenir. En effet, la société matriarcale n’est pas une utopie abstraite, contrairement à des projets de société purement philosophiques. De telles utopies ne se sont jamais traduites concrètement dans l’histoire de l’humanité. Au contraire, la société matriarcale est une expérience concrète, vécue pendant les périodes les plus longues de l’histoire des civilisations et elle appartient ainsi au trésor culturel des connaissances indispensables de l’humanité auquel on ne peut pas renoncer. Ses règles montrent comment peut s’organiser une vie commune, suivant les besoins, en paix, sans violence, c’est à dire tout simplement humainement.

C’est pourquoi il est important de reconnaître l’actualité politique des schémas matriarcaux afin qu’ils nous stimulent pour résoudre les problèmes actuels. Les traits suivants sont essentiels car ils pourraient être pour la première fois et de façon créative adaptés à une grande échelle.

4 Cf. Heide Göttner-Abendroth : Der Weg zu einer egalitären Gesellschaft. Prinzipien und Praxis der Matriarchatspolitik, Klein Jasedow 2008, éditions Drachen.

Dans le domaine économique, on ne peut plus augmenter le nombre des grandes industries et le soi-disant niveau de vie sans courir le risque de détruire complètement la biosphère de la terre. C’est ici que se présente la perspective de subsistance comme alternative économique pour les unités locales et régionales. Celles-ci gèrent tout en autarcie en faisant toujours passer la qualité de vie avant la quantité. A l’échelle mondiale, il s’agit de renforcer et de multiplier les structures de cette économie de subsistance qui existent encore et dans lesquelles les femmes portent l’économie la plupart du temps et en aucun cas de les sacrifier aux grands trusts de la mondialisation économique. Cette régionalisation en faveur des femmes est un principe matriarcal.

Dans le domaine social, il s’agit de sortir de l’atomisation de la société qui pousse de plus en plus les gens à plonger dans l’isolement et la solitude et les rend malades et destructeurs car c’est le terreau idéal pour la violence et la guerre. Il s’agit de la formation de communautés basées sur des affinités électives de différente nature que ce soit des communautés de vie, de voisinage ou des réseaux. En effet, ces affinités électives se créent seulement dans une harmonie totale sur le plan intellectuel et spirituel. C’est grâce à elle que se forme un clan symbolique qui représente plus d’engagements qu’un simple groupe d’intérêts.

Le principe matriarcal dans tout cela, c’est que ce sont les femmes qui fondent, portent et dirigent de tels clans basés sur des affinités électives. Il est établi sur les besoins des femmes et des enfants qui représentent l’avenir de l’humanité et non pas sur les envies de pouvoir et de puissance des hommes. Ces dernières ont permis de créer les grandes familles patriarcales et les alliances politiques des hommes qui présentent en particulier pour les femmes un certain degré d’oppression et d’exclusion. Dans les nouveaux matri-clans par contre, les hommes sont complètement intégrés par les femmes mais selon un tout autre système de valeurs qui s’oriente vers la sollicitude réciproque et l’amour au lieu du pouvoir. Les hommes y vivent mieux que dans le patriarcat.

Dans le domaine de la prise de décisions politiques, le principe matriarcal du consensus est incontournable pour une société égalitaire. C’est le principe qui est à la base de la construction d’une communauté matriarcale. Il empêche en même temps des nouveaux clans symboliques les plus divers de créer des groupes de pression. Il produit également un équilibre entre les femmes et les hommes de même qu’entre les générations; En effet, les personnes âgées comme les jeunes ont pleinement le droit de s’exprimer. Il s’agit en fait du principe démocratique car il réalise ce que la démocratie formelle patriarcale promet mais ne tient pas.
Selon ce principe, les groupes bien structurés des nouveaux matri- clans représentent l’unité sociale de base et ceux qui, en fait, prennent des décisions mais ils ne peuvent exister que dans une ou plusieurs régions.

L’objectif politique, ce sont des régions florissantes, autarciques, vivant avec la perspective de subsistance, ce qui n’est pas le cas de plus grandes unités comme les nations, les unions d’Etats et les superpuissances qui donnent toujours plus de pouvoir à ceux qui dirigent et qui rabaissent les personnes à l’état de numéros et de « matériel humain ». Cependant, cette forme de régionalisme n’implique pas qu’on se limite aux relations intellectuelles, spirituelles et culturelles de la région, ce qui serait alors du provincialisme. On noue des liens symboliques entre les régions en tant que « régions soeurs » sur la base en organisant des fêtes communes et des échanges culturels. De cette manière peut se créer un réseau horizontal et libre entre les régions qui se différencie complètement d’une organisation centrale et hiérarchique de l’Etat. A l’époque des nouveaux moyens de communication, ces liens intellectuels et culturels ne doivent pas forcément se limiter aux régions voisines mais ils peuvent relier aussi des continents. Pourquoi est-ce qu’une région matriarcale en Allemagne n’aurait-elle pas une « région soeur » en Inde, une au Japon, une aux USA et une autre en Afrique ? Il n’y a pas de frontières pour de tels liens mais ils représentent quelque chose de fondamentalement différent des structures globales des Etats patriarcaux basées sur la hiérarchie et l’exploitation.

Dans le domaine spirituel et culturel, on ne peut faire autrement que de se distancier de toutes les religions hiérarchisées qui prétendent représenter la vérité absolue et qui ont profondément dégradé, avili la terre, les humains et les femmes en particulier. Bien au contraire, il s’agit d’une nouvelle sanctification du monde selon la conception matriarcale: Le monde entier avec tout ce qui est dedans et dessus est sacré. Cela amène à nouveau à tout honorer et fêter d’une manière libre et créative: la nature sous ses différentes formes, les êtres, l’ordre des communautés humaines, de même que chaque personne avec ses capacités personnelles qui représentent sa « dignité ». De cette manière, la spiritualité matriarcale peut imprégner toute chose et faire partie à nouveau de notre quotidien.

Il est clair que la destruction de la nature, le sexisme et le racisme ne sont plus possibles dans cette future culture, grâce au principe matriarcal selon lequel la diversité est la vraie richesse de la terre, de l’humanité et de la civilisation. Les valeurs de « l’ethos matriarcal »:
L’équilibre et la réciprocité dans tous les domaines de la société et les liens d’amour entre tous les êtres vivants et les formes de la nature ne le permettraient pas.

La spiritualité matriarcale y joue un grand rôle. Les sociétés matriarcales étaient des sociétés sacrées, leurs différentes formes étaient portées par cette attitude spirituelle sans laquelle elles n’auraient jamais fonctionné. C’est pourquoi on ne peut réaliser de nouvelles formes matriarcales sans que l’ethos matriarcal imprègne le tout. Réfléchir à tout cela sur le plan politique ne veut pas dire rien de moins que s’engager sur un chemin qui mène à une nouvelle société égalitaire et préparer un avenir vraiment humain.

Bibliographie

  • Bachofen, Johann Jakob: Le droit maternel, 1861, éditions l’Age d’Homme 1996
  • Göttner-Abendroth, Heide: Das Matriarchat I. Geschichte seiner Erforschung,
    Editions Kohlhammer, Stuttgart 1988-1995.
  • Id.: Das Matriarchat II, 1. Stammesgesellschaften in Ostasien, Indonesien, Ozeanien,
    Editions Kohlhammer, Stuttgart 1991, 1999.
  • Id.: Das Matriarchat II, 2. Stammesgesellschaften in Amerika, Indien, Afrika,
    Editions Kohlhammer, Stuttgart 2000.
  • Id.: Matriarchat in Südchina. Eine Forschungsreise zu den Mosuo,
    Editions Kohlhammer, Stuttgart 1998.
  • Id.: The Goddess and her Heros, Anthony Publishing Company, Stow, USA 1995 [1980].
  • Id.: Der Weg zu einer egalitären Gesellschaft. Prinzipien und Praxis der Matriarchatspolitik, Editions Drachen, Klein Jasedow 2008.

(On peut trouver la bibliographie sur les ethnies mentionnées dans ce texte dans les livres: Das Matriarchat II, 1 et Das Matriarchat II, 2.)

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