Les euménides – Le matricide d’Oreste – Extraits de Paul Lafargue

L’Orestie du tragédien Eschyle rapporte le récit de la Guerre de Troie qui se déroule durant l’avènement du patriarcat. C’est le fils qui tue sa mère, qui a tué son époux, qui a tué sa fille. La malédiction des Atrides commence par le sacrifice d’Iphigénie, fille d’Agamemnon pour obtenir un vent favorable et apaiser Artémis. Au moment du sacrifice, Artémis l’aurait remplacée in extremis par une biche, afin de la préserver de la folie des hommes, et en aurait fait la prêtresse de son temple en Tauride (Illiade). Oreste tue sa mère pour venger son père. Avec le nouvel ordre patrilinéaire, il n’est plus du sang de sa mère, mais est désormais du sang de son père. Il est poursuivi par les anciennes déesses matriarcales pré-olympiennes de la justice, les Erinyes.

LES EUMÉNIDES

3e tome de l’Orestie, tragédie grecque d’Eschyle écrite en 458 av-JC.

Extraits de Le matriarcat, étude sur les origines de la famille (1886) de Paul Lafargue

Les légendes homériques sont l’histoire des haines, des convoitises des rivalités et des luttes qui éclatèrent entre parents et enfants et entre frères, dès que les biens et le rang, au lieu d’être transmis par la mère, commencèrent à l’être par le père. La famille des Atrides règne sur Mycènes et attaque la cité de Troie. Le roi Agamemnon, pour s’assurer la faveur des dieux sacrifie sa propre fille Iphigénie. L’épouse d’Agamemnon, Clytemnestre, venge sa fille en assassinant son mari. Le fils d’Agamemnon, Oreste, tue sa propre mère pour venger son père.

Dans l’ancienne mythologie, il y avait des monstres et des déesses, spécialement chargés de punir les matricides. Zeus, le dieu nouveau, sera le vengeur des pères. Le patricide est un crime nouveau, qui ne pouvait exister alors qu’on ne connaissait pas son père. Les Érinyes sont des divinités chthoniennes vengeresses de la justice. La déesse Nuit enfanta ces filles pour le châtiment des crimes, pour le maintien de la vendetta familiale (devoir de protection) et des anciennes coutumes (matriarcales). Elles sont l’épouvante des dieux nouveaux. Elles défendent l’autorité maternelle : quand elles disparaîtront ou quand leur pouvoir sera annulé par les dieux nouveaux, la mère n’aura plus de protection ni parmi les hommes, ni parmi les dieux, ni sur terre, ni aux enfers, ni dans les cieux. Tant qu’elles conservent leur puissance, le meurtre de la mère est le plus grand des crimes. Ainsi, elles poursuivent Oreste pour le meurtre de sa propre mère.

Ni Homère, ni Virgile, ni Dante, ni aucun des poètes, ni aucun des visionnaires chrétiens qui sont descendus aux enfers, ne nous parlent des supplices réservés aux meurtriers des mères : car ils ont disparu du catalogue des tortures infernales dès que la mère cessa d’être souche de la famille. Alors ce châtiment était « la folie, le délire, le désespoir : l’hymne des Érinyes qui enchaîne les âmes, l’hymne sans lyre, dont le poison consume les mortels. »

  • Le chœur des Erinyes : – Le sang maternel, quand on l’a versé sur la terre, ne se rachète plus. Tu dois donner du sang pour ce sang, disent-elles à Oreste : il faut que ton corps tout vivant fournisse à notre soif ; il faut que nous nous désaltérions à longs traits dans le rouge et amer breuvage… nous t’entraînerons aux enfers. Là tu subiras le supplice des matricides.

  • Oreste : – Et moi, je suis donc du sang de ma mère ?

  • Erinyes : – Scélérat ! tu veux renier le propre sang de ta mère ?

  • Oreste les accuse de n’avoir pas poursuivi de leur colère celle qui avait tué son père et son époux. Elles répondent encore : – Elle n’était pas du même sang que l’homme qu’elle a tué.

Oreste est le personnage symbolique qui doit fouler aux pieds toutes les coutumes de la famille maternelle. Il verse le sang de sa mère, il renie ce sang pour excuser son crime ; et afin de démontrer qu’il n’est pas du sang de sa mère, il épouse Hermione, la fille d’Hélène, sœur de Clytemnestre ; épouser sa cousine du coté maternel était aux yeux des hommes primitifs un inceste aussi épouvantable que pour nous le mariage d’un père avec sa fille. Plus tard Oreste épousa Erigone, fille de sa propre mère Clytemnestre, mais issue d’Egisthe.

Apollon, le dieu nouveau, le pousse à tuer sa mère pour venger son père, tandis que les Érinyes, les vieilles déesses, qui veillaient à ce que les crimes contre les parents fussent vengés, le laissent tranquille. Elles estimaient que le meurtre d’un mari était un crime ordinaire, qui ne les regarde pas, le mari n’étant pas du même sang que sa femme. Le mari n’étant pas du même clan que la femme, ce n’était pas, à ses enfants à le venger, puisque, selon l’idée primitive, ils n’étaient pas du même sang. Elles abandonnent Oreste pour s’en prendre à Apollon, c’est lui le violateur de la loi antique.

  • Apollon les injurie – Elles sont d’abominables vieilles, d’antiques vierges (non mariées), dont la couche (infidèles) est en horreur aux dieux (patriarcaux), aux hommes et aux brutes mêmes. Elles ne sont nées que pour le mal.

  • Érinyes – Tu n’es pas le complice du crime d’Oreste, tu as tout commis ; tu en es le seul auteur. Ton oracle lui a ordonné de tuer sa mère.

  • Apollon. – Mon oracle lui a ordonné de venger son père.

  • Érinyes – Est-il violence qui puisse forcer un homme à tuer sa mère ?

  • Apollon. – Et quoi ! lorsqu’une femme tue son époux.

  • Érinyes – Ce n’est pas du moins son propre sang qu’elle verse.

  • Apollon. – Ainsi tu avilis à rien ces serments d’hyménée (mariage) dont les garants sont Héra et Zeus. Quoi donc ! tu t’irrites du crime d’Oreste, et le crime de Clytemnestre n’a pu t’émouvoir.

  • Érinyes – Elle n’était pas du même sang que l’homme qu’elle a tué… Ainsi Zeus, suivant toi, a prononcé cet oracle ; c’est lui qui a commandé à Oreste de venger le meurtre de son père, de compter pour rien les droits de la mère !… Zeus serait donc le vengeur des pères ? Mais il a enchaîné son père, la vieux Chronos. »

Zeus enchaînant son père, et Chronos détrônant son père Ouranos, ne commettaient pas des actes répréhensibles d’après la loi antique. Tant que dure la filiation maternelle, le père et le fils appartiennent à des clans différents. Ils peuvent en venir aux mains, s’entretuer, sans qu’il y ait parricide ou infanticide.

Alors Apollon porte le coup décisif ; il attaque la femme dans sa fonction essentielle, celle qui assurait sa supériorité, dans sa fonction maternelle : « Ce n’est pas la mère qui engendre ce qu’on appelle son enfant, argumente-t-il ; elle n’est que la nourrice du germe versé dans son sein ; celui qui engendre, c’est le père. La femme, comme un dépositaire étranger reçoit d’autrui le germe ; et quand il plaît aux dieux, elle le conserve. La preuve de ce que j’avance, c’est qu’on peut devenir père sans qu’il y ait besoin d’une mère ; témoin cette déesse, la fille de Zeus, du roi de l’Olympe. Elle n’a point été nourrie dans les ténèbres du sein maternel et quelle déesse eût produit un pareil rejeton ? »

Les Érinyes donnent au débat sa portée sociale : – « Si la cause de cet homme triomphe, des lois nouvelles vont bouleverser le monde… le palais de la justice s’écroulera en ruines. »

Athéna saisie par Apollon, protecteur d’Oreste, elle remet le jugement de ce dernier à un nouveau tribunal patriarcal qu’elle instaure. Elle proclame : « Je suis en tout et de tout cœur pour le mâle, jusqu’à l’hymen exclusivement, et je suis indubitablement du côté du père ». Athéna, la réponse de l’homme aux insolentes parthénogenèses des premières déesses, qui se vantaient de concevoir sans le secours du mâle, était la vivante protestation contre la famille maternelle. Elle est conquise d’avance ; elle avoue cyniquement sa partialité : « Je n’ai pas de mère à qui je doive la vie ; ce que je favorise partout c’est le sexe viril… Je suis complètement pour la cause du père. Je ne puis donc m’intéresser au sort de la femme, qui a tué son époux, le maître de la maison. »

Athéna et les dieux nouveaux veulent abolir la vendetta ; ils désirent que la société se charge de la punition des crimes, laissée jusqu’alors aux membres de la famille. La justice civile doit remplacer la justice familiale. Pour prendre connaissance de la cause et la juger, Athéna institue un jury, l’Aréopage. Il doit « durer à jamais… et devenir l’arbitre d’Athènes. Pour la première fois ce jury portera la sentence à propos de sang versé… et que jamais, pour venger le meurtre, un meurtrier ne se dresse en courroux dans Athènes. »

Les Érinyes ne mentionnent jamais leurs pères; elles n’implorent que leur mère, la Nuit. Elles lui dénoncent « le fils de Latone (Apollon); il nous a ravi notre proie, que nous avait vouée le meurtre d’une mère… Voilà ce qu’osent les dieux nouveaux, ils règnent sans équité… Fils de Zeus, dieu jeune, tu outrages d’antiques déesses. Sauver cet homme fatal à celle qui l’enfanta ; dérober à notre vengeance l’assassin de sa mère ! Et tu es un dieu ! qui dira que c’est là faire justice ? »

« Ah ! divinités nouvelles – s’écrient les Euménides désespérées – vous avez foulé aux pieds d’antiques lois, vous nous avez arraché des mains toute notre puissance. »

Oreste est finalement acquitté, proclame sa reconnaissance et sa fidélité à Athènes, et les Érinyes passent un pacte avec Athéna et deviennent les protectrices de la cité, d’où leur nouveau nom d’Euménides ou « Bienveillantes ».

Le rôle des Euménides est fini. La femme est descendue de son rang supérieur. Le fils n’appartiendra plus à la mère. Le père sera le maître de la maison, comme le déclare Minerve : le fils commandera à la mère. Télémaque, fils d’Ulysse, ordonnera à sa mère Pénélope de quitter la salle du festin et de se retirer dans l’appartement des femmes. Jésus, le Dieu nouveau, dira à Marie : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » et ajoutera qu’il est venu sur la terre pour remplir les ordres de son père et non pour s’occuper des inquiétudes de sa mère. La famille et le culte se perpétueront par le père ; il représentera à lui seul toute la série des descendants, sur lui reposera le culte domestique, il pourra presque dire comme l’Hindou : « C’est moi qui suis le Dieu ». Quand la mort viendra, il sera un être divin, que les descendants invoqueront.

La femme, traitée en mineure, sera soumise à son père, à son mari, aux parents de son mari s’il vient à mourir. Elle sera dépouillée de ses biens : les mâles et les descendants des mâles excluront les femmes et les descendants des femmes de l’héritage de la propriété familiale (exemple : loi Salique de Clovis). Caton l’Ancien formulera ainsi le nouveau code conjugal : « Le mari est juge de la femme ; son pouvoir n’a pas de limites ; il peut ce qu’il veut. Si elle a commis quelque faute, il la punit ; si elle a bu du vin, il la condamne ; si elle a eu commerce avec un autre homme, il la tue. » La loi de Manou condamnait la femme qui avait « violé effectivement son devoir envers son seigneur, à être dévorée par des chiens dans un lieu très fréquenté ».

Un crime nouveau était né : l’adultère.

La Clytemnestre d’Eschyle, qui au su de toute la population vit avec Egisthe, le cousin germain d’Agamemnon, son second mari, pourra dire aux vieillards d’Argos : « Je n’ai pas violé le sceau de la pudeur et du secret. » Dans les Euménides, Oreste et Apollon l’accuseront du meurtre d’Agamemnon, mais non d’avoir trahi la foi conjugale. Cependant Eschyle dramatisait la légende plus de cinq siècles après la prise de Troie et elle avait dû perdre de sa netteté au frottement des idées et des mœurs nouvelles. Cent ans après Eschyle, Euripide reprenait le même thème : sa Clytemnestre est meurtrière et adultère. Elle « a contracté une union coupable… elle a souillé le lit conjugal. » Dans Electre, Clytemnestre est descendue de sa hautaine dignité ; elle devient une femme soumise, qui plaide les circonstances atténuantes ; elle rejette sur Agamemnon son adultère : « Si l’époux s’oublie jusqu’à dédaigner le lit conjugal, l’épouse suit volontiers son exemple et cherche ailleurs un amant. »

La femme conquérait un nouveau devoir, la fidélité conjugale ; mais reléguée au fond du gynécée, sous l’oppression maritale, elle perd son rôle historique. Dans les temps homériques, la femme, est le centre des légendes ; partout elle montre la puissance de son action : la tradition, conservée principalement par les hommes, n’a préservé surtout que le souvenir de ses crimes. Tandis que l’épouse dégradée, avilie par la nouvelle organisation de la famille, salie au théâtre par les insultantes et impudiques railleries d’Aristophane que les pères de l’Église, les moralistes et les beaux esprits de tous les temps ont servilement répétées, disparaissait de la vie publique, l’hétaïre, la prostituée, courtisée par les praticiens, les riches et les puissants, chantée par les poètes, adulée par les philosophes, tolérés au bout de sa table, s’emparait de la place d’où avait été chassée la mère de famille. Les Athéniens qui eurent le triste honneur de se signaler par un si dur asservissement familial de la femme, se livraient, avec l’approbation des philosophes moralistes, à des mœurs infâmes que, selon Hérodote, ils importaient dans tous les pays où ils passaient. Zeus « le père des Dieux », « le vengeur des pères », « le gardien de la foi conjugale », méritait d’être l’amant de Ganymède (relation pédophile et homosexuelle).

Socrate était d’avis que « pendant la durée d’une expédition, il ne serait permis à aucun de ceux qu’il voudrait embrasser de s’y refuser, afin que le guerrier qui aimerait quelqu’un de l’un ou de l’autre sexe, soit plus ardent à remporter le prix de la valeur ». Platon, la République, liv. V, par. 15. « Les Perses ont emprunté des Grecs l’amour des garçons », Hérodote, I, par. 136.

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