Le mythe de Prométhée – le culte du feu – extraits de Paul Lafargue

Le mythe tel qu’il est rapporté par de nombreux auteurs fait du titan Prométhée un rebelle contre l’ordre patriarcal de Zeus. Il tente de restaurer l’ère matriarcale des déesses-mères, et de leurs frères les titans, en rendant aux mortels le « feu sacré » qui permet de bâtir familles et cités, après l’avoir volé à Zeus. Celui-ci l’avait lui-même dérobé aux anciennes déesses lors de sa prise de pouvoir sur le mont Olympe. Agacé par ses excès, Zeus, le roi des dieux, le condamne à finir enchaîné et torturé.

LE MYTHE DE PROMÉTHÉE

Paul Lafargue – 1909

Recherches sur l’origine et l’évolution des idées de justice, du bien, de l’âme et de dieu

L’interprétation du mythe.

Prométhée, l’indomptable Titan, qui, enchaîné et les flancs déchirés par le vautour, menace encore Zeus, est devenu pour les mythologues anciens et modernes la poétique et héroïque personnification de l’invention du feu, qu’il dérobe au ciel et communique aux hommes, à qui il enseigne l’usage pour le travail des métaux.

L’interprétation du mythe, acceptée sans conteste, n’aurait quelque chance d’être incontestable que si Zeus, le bourreau du Titan, était un dieu primitif, dont l’origine, comme celle de Gaïa, se perdrait dans la nuit des temps. Il est au contraire contemporain de Prométhée, qui le traite de « chef nouveau des bienheureux » (ib., v. 96), d’usurpateur du trône de Chronos. Il appartenait à la troisième génération des divinités masculines du Panthéon hellène, qui avaient été précédées par Gaïa, « la Mère de tout » – Παμμήτηρ (ib., v.90).

Il faudrait donc admettre que les Grecs préhistoriques seraient les hommes les plus inférieurs dont on aurait connaissance; puisque on n’a pas encore trouvé de horde sauvage, qui ne connût le feu, qui ne l’employât pour se chauffer, cuire les aliments et éloigner les bêtes féroces et qui ne le produisit par le frottement de deux morceaux de bois. Il est plus que probable que les Aryens, avant d’émigrer de l’Inde, possédaient le feu. En tous cas, les Hellènes l’utilisaient pour le travail des métaux avant la naissance de Zeus et de Prométhée. D’ailleurs, Prométhée, lui-même, reconnaît que les hommes connaissaient le feu et qu’il n’eut à leur enseigner qu’à tirer les présages de la flamme (ib., v. 499) et qu’un « peuple sauvage, les Chalybes, savaient forger le fer » (ib., v. 709-710). Prométhée n’avait donc pas à communiquer le feu aux Hellènes préhistoriques, ni à leur enseigner l’usage : il faut chercher une autre interprétation au mythe.

Le culte du feu.

(exemple : la flamme olympique – ndlr)

Le feu est une des premières inventions de la sauvagerie : son usage, bien mieux que l’emploi du caillou et de la branche d’arbre, comme armes et outils, distingue l’homme du singe. Son utilité impressionne si vivement l’imagination de l’homme primitif que, dès qu’il s’organise en tribus, clans et familles matriarcales et patriarcales, il lui rend un culte, qui, en Grèce et en Italie persiste jusqu’au christianisme et qui suivit dans le catholicisme : les cierges qu’on allume sur les autels et les lumières qu’on entretient jour et nuit devant des images saintes sont les restes de ce culte sauvage.

La conservation du feu, long et pénible à obtenir par frottement, incombe aux femmes des peuplades sauvages ; lorsque la horde change de campement, elles transportent dans des écorces les tisons, enfouis sous la cendre : de nos jours les bergers de Sicile, pour avoir toujours du feu, ont un morceau allumé de férule, plante de la famille des ombellifères, dont la moelle prend feu aisément, et le conserve sous la cendre ; c’est précisément dans une tige de férule, narthex, que Prométhée, d’après Hésiode et Eschyle, cacha le tison dérobé à l’Olympe. Le vestibule des basiliques de l’Église primitive portait le nom de narthex, probablement en souvenir du rôle joué par la plante pour la conservation du feu dans les temps préhistoriques de l’Hellade.

Une déesse, Hestia, dont le nom signifie foyer et par extension, maison, demeure, et qui correspond à la Vesta des Romains, axait chez les Grecs la garde du feu sacré de chaque famille et de chaque cité : elle recevait les prémices de tous les sacrifices et dans les festins la première libation était faite en son honneur. Son autel à Delphes était l’objet d’une singulière vénération ; il était le « foyer commun » de la Grèce, on y venait chercher un tison pour rallumer le feu des temples quand il venait à s’éteindre. Dans les sanctuaires qu’elle partageait avec Zeus et d’autres dieux, c’était toujours à elle qu’on faisait d’abord hommage des offrandes et des holocaustes, comme à la divinité la plus antique et la plus vénérée ; et à Olympie, lors des jeux, le premier sacrifice qu’offrait la Grèce assemblée était pour Hestia, le second pour Zeus (Pausanias, V. 14). Hestia resta vierge ; il est vrai, avec la permission de Zeus, devenu le chef de la famille Olympienne. Callimaque, dans l’Hymne à Artémis, dit que cette déesse obtint semblable autorisation, ainsi que les nymphes qui l’accompagnaient. Rester vierge, dans les temps préhistoriques, ne signifie pas faire vœu de virginité et de chasteté, mais refuser de se soumettre au joug du mariage patriarcal, que Zeus avait intronisé dans l’Olympe. Les femmes qui, sur terre, n’acceptaient pas la coutume patriarcale conservaient le nom de vierges, quoique mère de nombreux enfants. Eschyle appelle les Amazones des vierges (Prom., v. 418) ; la langue grecque reproduit cette idée pré-patriarcale, quand elle dit que l’enfant d’une jeune fille non mariée est fils de vierge, Παρθενίας.

Les sauvages errants se groupent autour du feu pour manger et dormir ; quand ils cessent d’être nomades et qu’ils construisent des demeures, celles-ci sont communes et logent tout le clan : le foyer, situé au milieu de la maison, devient le centre du clan, qui n’a qu’une demeure et qu’un foyer, tant que durent les mœurs communistes.

Les Grecs plaçaient le foyer commun de la cité, c’est-à-dire l’autel de Hestia dans le Prytanée, qui en souvenir des demeures primitives, était circulaire, ainsi que le temple de Vesta à Rome. Le Prytanée devint par la suite le siège des pouvoirs publics et des tribunaux, le lieu de réception des hôtes et des ambassadeurs. Il était situé à Athènes près de l’Agora, au pied de l’Acropole ; primitivement, il était à son sommet, sur lequel campait la tribu sauvage.

Un feu perpétuel était entretenu sur son autel ; il était le foyer de la cité, έστία πολεως, disaient les Grecs, focus ou penetrale urbis, disaient les Latins : d’après Tite-Live ils croyaient que le destin de Rome était attaché à ce foyer. Le soir on couvrait de cendres le feu, que l’on ravivait le matin avec des branchages d’espèces spéciales, car il ne devait pas être alimenté avec toutes sortes de bois : s’il venait à s’éteindre, il ne pouvait être rallumé que par le procédé sauvage, par le frottement de deux morceaux de bois. Nul, s’il n’était citoyen, ne pouvait assister aux sacrifices faits sur l’autel du foyer de la cité ; le seul regard de l’étranger souillait l’acte religieux : si l’ennemi s’était emparé d’une ville et que les citoyens vinssent à la reprendre, il fallait avant toute chose purifier les temples : tous les foyers des familles et de la cité étaient éteints et rallumés ; le contact de l’étranger les avait profanés. Quand le clan cesse de vivre en communauté et qu’il se segmente en familles privées, chaque famille se construit une maison et allume un foyer avec un tison pris au foyer de la maison commune ; ce feu était religieusement entretenu ; lorsqu’il cessait de brûler, c’est que la famille avait péri tout entière : foyer teint et famille teinte étaient synonymes chez les Grecs.

Dans les temps historiques, les émigrants, qui s’en allaient fonder une colonie, emportaient un tison du prytanée de la cité qu’ils abandonnaient afin d’allumer le foyer de la ville qu’ils devaient créer ; si le feu de ce nouveau prytanée s’éteignait, il n’était pas permis de le rallumer ; il fallait retourner chercher un tison au foyer de la métropole, qui était la source du feu sacré des familles et des colonies. Une armée entrant en campagne prenait un tison du feu sacré que le pyrophore portait à sa tête : sa fonction lui donnait un caractère sacré ; le vainqueur l’épargnait.

Le feu sacré du prytanée était la source de l’autorité ; prytane est synonyme de chef, magistrat, roi : à Milet, à Corinthe et dans tous les États grecs, les prytanes étaient les premiers magistrats de la cité ; à Athènes, ils étaient les cinquante sénateurs, élus par les dix tribus, qui, à tour de rôle présidaient le sénat et les assemblées populaires et veillaient à l’exécution des décrets.

La famille olympienne, ainsi que les cités et les familles humaines, avait son foyer, qui était « la source du feu ». Pindare appelle Zeus « le prytane du tonnerre et des éclairs » et Eschyle « le prytane des bienheureux » (Prom., v. 173). Le feu que Prométhée ravit à « la source du feu » (ib., v. 109-110) n’est pas le feu ordinaire que connaissaient les mortels, mais un tison de ce feu sacré que Zeus refusait de communiquer aux « hommes mortels » (Théog., v. 564), sans lequel on n’avait pas le droit d’allumer un foyer familial.

Prométhée ne personnifie pas l’invention du feu ; Mais les épisodes de son mythe, rapportés par Hésiode et Eschyle, sont des souvenirs des luttes qui déchirèrent les tribus de l’Hellade préhistorique, lorsqu’elles substituèrent la famille patriarcale à la famille matriarcale, ainsi que des événements qui désagrégèrent la famille patriarcale et préparèrent l’éclosion de la famille bourgeoise, composée par un seul ménage, laquelle subsiste encore.

Le don de Prométhée aux mortels.

Titan sans père, fils de Thétis, il se rebelle contre Zeus en dérobant  »le feu divin » pour le donner aux mortels. Zeus le punit. Il fut enchaîné nu à un rocher dans les montagnes du Caucase, où un aigle venait lui dévorer le foie chaque jour. Sa souffrance était infinie, car chaque nuit son foie repoussait.

L’usage d’un objet entraînant sa possession chez les nations sauvages (matriarcales), la Mère, qui a charge de la demeure et de ses provisions, est maîtresse de la maison et de ce qu’elle renferme. L’homme ne possède que ses armes et ses instruments de pêche et de chasse. Les enfants appartiennent à la mère, qui les a engendrés, nourris, élevés et logés. La fille lorsqu’elle se marie, ne quitte pas la demeure maternelle. Le mari n’est qu’un hôte. Le foyer servant à la préparation des aliments est propriété de la Mère et de sa fille aînée, quand elle meurt.

Le Père, en supplantant la Mère, devint le possesseur de la maison et de son foyer, le maître du feu sacré, de la source du feu, comme dit Eschyle, car il fallait posséder un tison de ce feu pour pouvoir, selon les rites religieux, allumer un nouveau foyer familial, ou fonder une nouvelle cité. Zeus, devenu le Père des Olympiens, fut par conséquent le maître du foyer et du feu sacré.

La possession du foyer symbolisait la domination du Père: ses droits, ses honneurs et son autorité semblaient en dépendre. Aussi Eschyle se sert indifféremment des mots feu, honneur, dignité, et autorité, Πΰρ, Τίμα et Γέρας, pour désigner ce que Prométhée a dérobé à Zeus et a communiqué aux mortels. Le Titan, en ravissant un tison du foyer de l’Olympe, n’a pas seulement volé un simple charbon incandescent, il a attenté aux « droits des Dieux » (Prom., v. 82) et en le « communiquant aux êtres d’un jour… il a communiqué aux mortels des honneurs au delà du droit » (ib., 83 et 30). Il a commis un sacrilège comparable à celui d’un citoyen qui aurait dérobé un tison du feu sacré de sa cité, afin de le donner à un étranger pour qu’il allumât le foyer d’une ville rivale.

Les Grecs et les Romains continuaient à traiter le Père mort comme s’il était vivant, ils lui apportaient des aliments et lui demandaient des conseils, il était ajouté à la série des ancêtres. Il devenait un dieu, à qui l’on rendait un culte familial. Aussi, selon le mot d’Héraclite (philosophe grec, VIe siècle av. J.-C.), « les hommes étaient des dieux mortels et les dieux des hommes immortels« . Les autres membres de la famille, les hommes aussi bien que les femmes, n’avaient pas d’âme. Ils mouraient tout entiers, sans qu’aucune âme ne leur survécut. Ils étaient des hommes mortels, tandis que les Pères étaient des hommes immortels.

Ces hommes mortels ne pouvaient se soustraire à l’autorité du Père, parce qu’ils ne pouvaient allumer un nouveau foyer familial, Zeus refusant de leur communiquer le feu sacré. Prométhée, en leur procurant un tison dérobé à la « source du feu », leur donna le droit de devenir pères de familles et de posséder une âme immortelle.

  • « Moi, dit-il aux Océanides, j’osai, j’ai affranchi les mortels, j’ai empêché qu’ils n’allassent dans l’Hadès, complètement anéantis » (Prom., 239-240).

  • « J’ai tout au moins empêché les mortels de prévoir la mort », c’est-à-dire de croire qu’ils mourraient tout entiers.

  • Comment cela ? demandent-elles. « J’ai mis en eux d’audacieuses espérances… Je leur ai donné le feu » qui leur permettait de devenir pères de famille.

  • « J’ai rendu les mortels réfléchis et maîtres de leur volonté, eux qui auparavant étaient comme des enfants, νηπίους… Voyant, ils voyaient en vain ; entendant, ils n’entendaient pas » (ib., v. 252-255 et 444-448). Les mortels, devant le despotique Père, étaient comme des enfants sans volonté. Ils ne devaient voir et entendre que par ses yeux et ses oreilles.

Le vol du feu et le mythe de Pandore, qui en est l’épilogue, ne pouvaient être imaginés que lorsque la famille patriarcale, sous la pression des phénomènes économiques, entrait en sa période de désagrégation et que les nombreux ménages placés sous l’autorité du Père s’agitaient pour partager le domaine familial et pour établir des familles indépendantes. Hésiode et Eschyle appartiennent à cette époque.

Hésiode et son père, qui de Cumes étaient venus à Ascra pour des raisons de négoce, étaient des étrangers dans les villes de Béotie qu’ils habitèrent ; et ainsi que les artisans et les commerçants ils ne possédaient pas les droits de citoyens et ne pouvaient par conséquent devenir propriétaires fonciers et organiser leur famille sur le plan de la famille patriarcale, qui repose sur un domaine inaliénable.

Eschyle, citoyen d’Eleusis et initié aux Mystères de Déméter, qu’il fut accusé d’avoir révélé, connaissait les souvenirs de l’époque matriarcale que les prêtresses conservaient et expliquaient aux affiliés. Le culte des déesses matriarcales, qui, pour échapper aux persécutions, s’était entouré d’ombre et de mystère, s’affirmait en plein jour et entrait en lutte ouverte avec la religion officielle du patriarcat, et les dieux, attaqués et ridiculisés, tombaient de plus en plus dans la déconsidération de l’opinion publique. Eschyle invective violemment Zeus, « le tyran de l’Olympe », et les « dieux nouveaux », des parvenus. Hésiode n’avait pas pour eux un plus grand respect, mais sa qualité d’étranger l’obligeait à des ménagements. D’ailleurs Eschyle pouvait se permettre plus de libertés avec les dieux patriarcaux, non seulement parce qu’il jouissait des droits de citoyen, mais encore parce qu’à son époque la décomposition de la famille patriarcale était plus avancée que du temps d’Hésiode.

Lorsque le mythe de Prométhée s’élabora, on ne pouvait avoir une âme que si l’on était Père de famille, et pour avoir le droit d’allumer un foyer familial, il fallait selon les idées religieuses, posséder un tison du feu sacré pris à la source du feu. Prométhée, en procurant aux mortels un tison du foyer de l’Olympe, « la source du feu », leur fit don de l’âme qu’ils avaient perdue depuis qu’ils vivaient sous le régime de la famille patriarcale. Prométhée ne fit ce don qu’aux hommes. Les femmes, comme par le passé, continuèrent à être privées d’âme. L’antiquité païenne ne reconnut jamais une âme aux femmes, si ce n’est à celles qui étaient initiées aux Mystères des divinités féminines.

Le mythe de Prométhée embrasse l’évolution du patriarcat hellénique. Le Titan conspire pour lui arracher le pouvoir, porte le coup de grâce à la famille patriarcale en ravissant et en communiquant le feu sacré aux mortels afin qu’ils créent la famille individualiste de la classe bourgeoise. La famille patriarcale était une communauté de ménages, dont tous les hommes étaient unis par les liens du sang et descendaient du même ancêtre. Les femmes étaient des étrangères, qui devaient passer par une cérémonie d’adoption pour y être incorporées. Les ménages possédaient en commun un domaine inaliénable et des droits dans les partages annuels des terres restées indivises. Le Père n’était que l’administrateur de ces biens dans l’intérêt de tous. La famille, qui la remplace, est individualiste, un seul ménage la constitue et elle ne repose plus sur la possession d’une propriété foncière.