Extrait de « Cent fleurs pour Wilhelm Reich », de Roger Dadoun : Similitudes entre Reich et Ferenczi sur l’approche psychanalytique de la sexualité

Deux générations différentes d’analystes

Sandor Ferenczi meurt le 24 mai 1933 – période d’intense activité politique et intellectuelle pour Wilhelm Reich. Peu de ressemblances, apparemment, entre les deux hommes appartenant à deux générations différentes d’analystes, entre Reich militant révolutionnaire actif, organisateur efficace de Sexpol, théoricien novateur de La psychologie de masse du fascisme et de L’analyse caractérielle, qui va subir, quelques mois plus tard, l’exclusion brutale de l’Association psychanalytique internationale – et Ferenczi, fondateur de cette même Association, longtemps compagnon fidèle de Freud dans les voyages, les travaux, les congrès, menant à Budapest une vie discrète vouée au seul développement de la recherche psychanalytique, à l’écart des mouvements politiques – avec l’exception de sa position favorable à la révolution communiste hongroise de Bela Kun en 1919, qui lui vaudra d’être pourchassé pendant plusieurs mois par la réaction triomphante.

Similitudes entre Reich et Ferenczi

Plus suggestives nous apparaissent les similitudes dans les choix et les orientations soutenues par les deux hommes dans le domaine de la théorie et de la pratique psychanalytiques, et dont nous ne pouvons guère ici que signaler quelques points caractéristiques :

  • importance primordiale accordée à la sexualité, dans le droit prolongement de ce qu’ils tiennent tous deux pour l’essentiel de la révolution freudienne ; et il s’agit d’une sexualité vécue, concrète, charnelle, décrite par Ferenczi dans ses analyses du coït et de la génitalisation et par Reich dans ses travaux sur l’orgasme et le rôle de l’étreinte génitale ;
  • rôle déterminant du corps comme lieu d’expression privilégié de la réalité humaine et comme domaine principal d’investigation analytique et d’action thérapeutique ; Reich pousse très loin les remarques de Ferenczi sur la transformation autoplastique – façonnement de l’organisme par lui-même fonctionnant comme facteur d’adaptation – distincte de l’acte alloplastique qui modifie le milieu extérieur : les pressions externes, les agents sociaux et culturels impriment, inscrivent directement leurs effets sur le corps, produisant ainsi la cuirasse musculaire et le riche éventail des manifestations neuro-végétatives ;
  • valorisation considérable de la réalité enfantine, qui a fourni à Ferenczi ses observations et ses analyses les plus remarquables et les plus fécondes ; c’est du « petit homme-coq » de Ferenczi qu’est sorti Totem et tabou de Freud ; Ferenczi met particulièrement en lumière les pressions énormes et les multiples entreprises de séduction de l’adulte sur l’enfant, action profondément traumatique, qu’il expose dans son admirable étude sur la Confusion de langues entre l’adulte et l’enfant de 1932, un an avant sa mort ; et dans ses dernières années, Reich fait de l’enfant, et très précisément du tout petit enfant – infant- et du nouveau-né le terrain d’action fondamental de l’économie sexuelle ;
  • préoccupations techniques constantes et extrêmement vives, qui les conduisent tous deux à prospecter au-delà de la règle orthodoxe de la neutralité de l’analyste et de la prévalence quasi exclusive du discours ; ils en viennent à impliquer directement dans le processus thérapeutique le corps, avec ses fixations les plus archaïques ou ses blindages musculaires, et l’analyste lui-même avec la pluralité contradictoire de ses structures ; Ferenczi propose sa « technique active », et Reich sa végétothérapie.

Dans le mouvement général de leur pensée, Ferenczi et Reich témoignent d’une même inspiration unitaire et d’une forte vocation totalisatrice : faire rentrer, « rédintégrer » comme dit Ferenczi, le psychique dans le biologique, envisagé dans sa réalité la plus élémentaire, protoplasmique ; c’est la bio-analyse de Ferenczi, les conceptions du plasma et de l’énergie biologique chez Reich ; et inscrire le biologique lui-même dans une totalité naturelle : océan originaire de Ferenczi, comme l’annonce le titre de son superbe ouvrage, Thalassa, psychanalyse des origines de la vie sexuelle, et océan d’orgone cosmique chez Reich.

L’accusation des pères

« J’ai vu l’orgone, elle est bleue », adore-t-on faire dire à Reich ; et bleu bleu bleu aussi, l’océan de Ferenczi. Pour dire, avec un gros grain de sel, que l’orthodoxie et le dogmatisme psychanalytiques n’y voient que du bleu. Aux yeux de l’« establishment », Ferenczi, Reich, même péché : se sont écartés des préceptes et concepts du Maître, Freud ; ont porté contre les adultes – les bons pères de famille, les dévoués éducateurs, les honorables et bienveillants psychanalystes – des accusations vilaines, « scandaleuses » ; se sont portés inconsidérément en direction du corps humain, jusqu’à le toucher ; et parlent trop de sexe en terme d’activités précises et d’organes bien décrits, et peuvent attirer ainsi beaucoup d’ennuis à l’Institution. Dans les deux cas, même sanction prononcée par les doctes : « détérioration mentale », « régression », « délire », « psychose », « paranoïa », etc. Le traitement « local », sournois, réservé à Ferenczi, éclaire la vaste opération publique de neutralisation de Reich par le ragot psychiatrique.

La folie, une accusation facile qui discrédite

A la source, semble-t-il, l’inévitable Ernest Jones, l’établi biographe de Freud, qui s’ingénie, avec cette familiarité benoîte et vulgaire qui le distingue, à proclamer Ferenczi fou. Sur l’anémie pernicieuse dont souffrait Ferenczi et qui l’affaiblissait beaucoup, Jones brode sa verroterie : « Pendant les deux derniers mois de sa vie, il fut incapable de se tenir debout ou de marcher ; ce qui sans aucun doute exacerba ses tendances psychotiques latentes » ; « son dérangement mental avait fait de rapides progrès pendant les quelques derniers mois… vers la fin, il fut saisi de violents éclats de type paranoïaque, voire homicide ». Jones fait lui aussi ce qu’on pourrait appeler le coup du délire final : « il y eut ses idées délirantes », « son stade délirant final ».

Les racontars de Jones sont réduits en miettes par le témoignage direct d’Imre Hermann, intime de Ferenczi : « J’ai moi-même parlé avec Ferenczi, à sa demande, peu de jours avant sa mort. Il parlait comme d’habitude à sa façon réfléchie, il était soucieux de l’avenir de la Société hongroise. Il mentionna effectivement le nom d’un membre auquel il ne se fiait pas ; cette méfiance ne relevait d’aucune paranoïa, elle était fondée sur des faits. »

Autres témoignages précieux, ceux de Michael Balint et Sandor Lorand, psychanalystes hongrois qui connurent bien Ferenczi, et pour qui « Ferenczi fut parfaitement sain d’esprit jusqu’à sa mort ». Peut-être les arguments les plus efficaces contre Jones sont-ils donnés par Jones lui-même, dans ces deux « lapsus » : après l’incendie du Reichstag à Berlin, Ferenczi écrit à Freud pour lui recommander de quitter au plus tôt l’Autriche menacée par le péril nazi. Commentaire de Jones, devant ce qui nous apparaît aujourd’hui comme la manifestation d’une surprenante lucidité politique : « il nous faut reconnaître que sa folie n’était pas dépourvue de méthode » ! (Je souligne.) Ferenczi mort, Jones écrit à Freud pour dire sa « douleur » devant la perte de l’« ami », « de cet être inspirant que nous aimions tant ». Suit aussitôt cette ligne : « Je suis plus heureux que jamais d’avoir réussi lors du dernier Congrès à le garder dans notre cercle ». Le membre de phrase que je souligne et détache de la proposition suivante constitue une expression trop forte –« plus heureux que jamais » !– pour ne pas rejaillir sur les phrases précédentes et éclater comme un aveu : heureux Jones d’être enfin débarrassé de cette trop prestigieuse personnalité de Ferenczi, du plus intime des compagnons de Freud –à qui, l’année d’avant, il s’était arrangé pour rafler la présidence de l’Association psychanalytique international, vu que, comme il le dit naïvement dans sa biographie de Freud : « d’après Eitington, j’avais un esprit trop sain pour que l’on puisse redouter de me voir partir dans une direction différente ». (Je souligne.)

Impavide constance du ragot : ce même numéro de la Revue française de psychanalyse qui apporte le témoignage capital d’Imre Hermann publie un article sur « la déviation ferenczienne », qui est comme la mouture très étendue des propos de Jones. A coups de « sans doute », de « manifestement » et « d’ailleurs », l’auteur pose sur Ferenczi, proclamé ami admiré, ceci : « processus de détérioration », « altération de l’activité scientifique », « inventaire pathologique de cet illustre malade », « pas franchement psychotique », « signes indiscutables de régression profonde », « la maladie (et donc la détérioration du Moi de Ferenczi) », etc. – sans oublie le coup du délire final, suggéré dans une « dernière phase » ou « troisième phase » d’altération menant « à la fin que l’on sait ».

La dissidence, une folie contagieuse pour l’ordre établi

L’objectif profond de ce tableau disparate, où les contradictions passent avec une certaine naïveté, est au-delà de la personne de Ferenczi ; il se révèle dans la réitération compulsionnelle de ces termes : « dissidence », « déviation », « déviationnisme »… La « psychose », pas franche, attribuée à Ferenczi vise à l’écarter de la bonne doctrine psychanalytique, freudienne, et à le poser comme « dissident », « déviant » ; mais par là même – passage du singulier au pluriel – c’est toute dissidence, toute déviation, qui est définie comme « psychotique ». Déviant, dissident, oppositionnel donc, sont des « fous » – ce qu’a fort bien compris le K.G.B., qui envoie les oppositionnels soviétiques se faire « soigner » dans les prisons-asiles psychiatriques.

Pourquoi cette liaison irrationnelle ainsi établie entre la dissidence, terme relevant du lexique politico-religieux, et la psychose, terme relevant du lexique psychiatrique ? Comment même peut-on parler de « déviance » dans un domaine comme la psychanalyse que l’on qualifie de « science » ? L’auteur suggère la réponse, lorsqu’il affirme que « les dissidences recouvrent en général un sentiment angoissant d’insécurité ». Allons, l’insécurité angoissante – qui n’est pas un péché, ni un mal ! – n’est-elle pas plutôt, surtout pour un psychanalyste averti des phénomènes de surcompensation, le fait de l’orthodoxe, du dogmatique, du doctrinaire, qui trouvent dans un système conforme, établi, stable, complet, compact, les certitudes inamovibles auxquelles, ô Hermann, s’agripper – en toute sécurité ?