Princesse Mononoké (Miyazaki) : féminisme, écologie, paganisme et totémisme

Princesse Mononoké (もののけ姫, Mononoke Hime, litt. « Princesse des esprits vengeurs ») est un film d’animation japonais de Hayao Miyazaki, sorti le 12 juillet 1997 par le studio Ghibli. Le film, salué par la critique au Japon et dans le monde, confirme définitivement la stature de Hayao Miyazaki comme un maître de l’animation mondiale, et attire sur lui l’attention des critiques dans le reste du monde. Princesse Mononoké est un grand succès commercial au Japon.

Les personnages de la lecture matricienne

NB : la chamane de la tribu Emishi / Aïnou du prince Ashitaka est une grand-mère.

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La femme sauvage

San, la « Princesse des esprits vengeurs » est l’emblème du film car elle incarne les deux combats les plus engagés de Miyazaki: le féminisme et l’écologie. Ainsi, malgré l’apparente impartialité de ce film, San est là pour nous rappeler le penchant du maître pour un écologisme militant.

L’animal totémique

Moro (モロの君, Moro no Kimi?) est la divinité louve. Mère de San, elle dirige la résistance de la forêt contre les humains, du moins jusqu’à l’arrivée des sangliers. Elle mène une guérilla incessante contre Dame Eboshi et son peuple, et compense le faible nombre de sa tribu par une fureur sans égal. Vieille de plus de 400 ans, elle fait partie de l’ancienne génération des divinités, comme Okkotonushi.

La rebelle féministe

Dame Eboshi (エボシ御前, Eboshi Gozen?) est la maîtresse des forges Tatara. Ancienne courtisane de l’empereur, elle a été écartée et a décidé de fonder une communauté dans une région abandonnée. C’est elle qui a créé les forges et qui a commencé à déboiser la forêt sur les terres d’un seigneur qui avant la prospérité ne s’y intéressait pas.

Le repaire de tous les reclus de la société

À première vue, Dame Eboshi pourrait être la méchante du film : belliqueuse, prête à tout pour réussir, elle est déterminée à raser la forêt et à tuer tous ses habitants. Malgré tout, ce n’est pas si simple. Car au fur et à mesure du film, elle apparaît sous un nouveau visage. Plus qu’une vulgaire communauté à son service, les forges sont le repaire de tous les reclus de la société.

Un refuge pour prostituées, lépreux et miséreux

En effet Eboshi est elle-même une rejetée, et accepte toute personne prête à travailler sans discrimination. Profondément féministe, elle rachète les prostituées et leur offre un réel travail. Elle donne accès aux femmes à une liberté jamais atteinte jusqu’ici au Japon (qu’elles assimilent d’ailleurs rapidement vu leur attitude face aux samouraïs d’Assano) et leur donne accès à l’arquebuse, chose interdite à l’époque (comme d’ailleurs toute forme d’arme de guerre).

Contre la violence féodale

Mais son combat ne se limite pas à sauver les femmes. Elle sort les hommes des conditions de vie déplorable de l’époque, les protège des samouraïs de grand chemin, leur garantit une nourriture régulière dans un Japon en crise. De plus, elle accepte les lépreux et les soigne elle-même. Enfin, elle accepte Ashitaka malgré le fait que ce soit un étranger (son serviteur s’en méfie d’ailleurs largement) et malgré son opinion divergente.

L’indépendance au détriment de la nature

C’est cette ambiguïté qui fait toute la force du personnage. Tout en étant l’ennemie de la nature et de San, elle reste un personnage que l’on respecte pour ses bonnes œuvres. On comprend qu’elle ne rase pas la forêt par plaisir mais par nécessité : si elle veut garantir l’intégrité de sa communauté, elle a besoin d’argent. Si elle veut de l’argent, elle doit produire du fer. Et cette production inclut le pillage des montagnes aux alentours : elle a besoin de bois et de minerais, et dans cette logique elle n’hésitera pas à se débarrasser des animaux qui la gênent si elle doit le faire pour garder son indépendance.

Vers une révolution sociale et technologique

Dame Eboshi est la représentante de la nouvelle époque qui se profile : évolution sociale tout autant que technologique. Sociale grâce à sa société nouvelle où elle prône une égalité homme femme, technologique grâce au travail du fer qui se passe dans ses forges. En effet, l’ère Muromachi est marquée par le début du métal et des armes a feu arrivées avec les colons Portugais et Néerlandais. C’est cette volonté de faire changer les choses qui pousse à l’admiration. Les habitants de Tatara lui montrent d’ailleurs une foi et un respect sans failles.

Sœurs ennemies

On a tendance à opposer dame Eboshi à San, mais elles se ressemblent plus qu’elles ne diffèrent. En effet, elles symbolisent toutes les deux le féminisme, message fort de Miyazaki, et combattent toutes les deux avec la même ardeur.

Le Cernunnos japonais

Si on devait l’opposer a quelqu’un de l’autre camp, se serait plutôt au Shishi Gami. En effet, là où les forgerons lui vouent une foi sans faille, les animaux montrent une confiance aveugle envers le dieu cerf. Elle est la chef du mouvement opposé a la forêt, mais ses qualités ne la présentent pas comme le grand méchant de l’histoire. Le manichéisme n’est pas de mise dans Princesse Mononoké, aussi bien d’un côté comme de l’autre, c’est un réel reflet de la réalité, sans extrêmes ou méfaits gratuits.

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