Matriarcat Akan (Côte-de-l’Or) : le sang et le sperme, le corps et l’esprit

Les Akans sont un groupe ethnique installé principalement au Ghana et en Côte d’Ivoire, mais aussi au Togo et au Bénin. La majorité des Akans réside au Ghana : ce sont les Ashanti, les Adansi, les Dinkyra, les Brong, les Fanti, les Sefwi, les Aowin, les Nzima, les Akwapin, les Buem et les Kwahu. En Côte d’Ivoire, situé précisément au centre-est et au sud-est de la Côte-d’Ivoire, le groupe Akan est réparti territorialement en trois grands groupes, les Akans lagunaires, forestiers et du centre. La plupart des sous-groupes akans sont organisés en royaumes. L’ensemble des sociétés matrilinéaires de la zone forestière du Ghana et du Sud-Est de la Côte d’Ivoire comptent 8 à 10 millions de vivants.

On retrouve au Ghana la présence du matriarcat particulièrement chez les ashanti dont Radcliffe-Brown et Forde, dans leur livre  »Systèmes familiaux et matrimoniaux en Afrique », nous donnent les détails suivants:  » les ashanti considèrent le lien entre mère et enfant comme la clef de voûte de toutes les relations sociales… Ils le considèrent comme une parenté morale absolument obligatoire. Une femme Ashanti ne lésine pas sur le travail ou sur les sacrifices pour le bien de ses enfants… ». Au début de la période coloniale, l’unité de base fondamentale de la société ashanti restait la famille-étendue matrilinéaire, dont les membres sont participants. Dans le système matrilinéaire, c’est l’oncle utérin (frère de la mère) qui est promu à l’état d’ancêtre de sorte que, dans ce cas, l’héritage ne se transmet pas de père en fils, mais d’oncle à neveu.

Des origines berbères

Selon E. Meyerowitz, les fondateurs des États akan furent des descendants des Dia ou Za, des Berbères de Libye et des Gara, qui étaient installés dans la région du Tibesti. Aux alentours du XI ème siècle, ils auraient émigré vers le Sud, sous la poussée des Touareg, eux-mêmes repoussés par les Arabes lors de la conquête de l’Afrique du Nord. Ces premiers ancêtres se fixèrent tout d’abord dans la boucle du Niger, où ils firent souche et se mêlèrent aux autochtones nègres. Or après l’islamisation des Berbères, le premier noyau du groupe akan dut, une nouvelle fois s’exiler encore plus au Sud, parmi les Grusi. Pour Baumann et Westermann, la civilisation de ces peuples leur a été imposée par des groupes d’une race dominante à matriarcat venus du Nord qui ont conquis cette partie de la côte; Ces conquérants étaient visiblement apparentés, en première ligne, aux dynasties à matriarcat des grands États soudanais (empire Kushite), et en seconde ligne, aux Libyco-Berbères (à matriarcat) de l’Afrique du Nord.

L’opinion de Meyerowitz et de Baumann repose sur le fait que des populations d’origine berbère, connaissant le matriarcat, seraient descendues au Sud; et comme les Akan connaissent un régime parenté à peu près similaire, ces auteurs n’ont pas, un seul instant, manqué d’affirmer que ces purs nègres étaient des descendants des Berbères. Cette conclusion est discutable dans la mesure qu’elle ne porte d’une part que sur un seul fait, et d’autre part la matrilinéarité n’est pas le régime de parenté des seuls Akan. En effet, hors de la région forestière, des populations de la savane ivoirienne(Djimini, Tagwana, Koulango et Lobi) connaissent ce système de filiation. Plus loin en Afrique Centrale, la grande famille des Bacongo (Bantou) est également matrilinéaire, ainsi que des groupements humains moins importants.

La Côte-de-l’Or

À l’arrivée des explorateurs portugais en 1474, ces différentes populations étaient organisées en petits royaumes indépendants. L’or paraissait si abondant dans la région que les Portugais la nommèrent Côte-de-l’Or. Au début du XVIIIe siècle, les Ashantis constituèrent une puissante fédération qui résista aux Britanniques pendant près de deux siècles et ne fut définitivement démantelée qu’en 1900.

La famille nucléaire n’existe pas

Le mot « famille » tire son origine du terme latin « familia », dérivé de famulus qui  signifiait serviteur.  Il n’existe pas de mot équivalent dans la langue akan.  Par ailleurs, la famille nucléaire n’est pas une institution universelle contrairement à ce que les sociologues pouvaient supposer autrefois :  la famille nucléaire était, selon eux, la clef de voûte de tous les systèmes de parenté.  Or, l’existence des sociétés matrilinéaires invalide cette hypothèse.  En effet, dans la société akan, la famille nucléaire ne constitue pas l’élément fondamental de son système puisque ce concept n’existe même pas.  Pour désigner leur système de parenté, les Akan emploient deux mots :  « abusua« , qui signifie groupe de descendance, et « fifo » (littéralement gens de la maison) qui signifie groupe domestique ou noyau résidentiel.  Lorsque les Akan installés au Canada emploient le mot anglais « family » pour parler de leur « famille » restée au Ghana,  ils font référence à leur « abusua« .

Le sang et le sperme : le corps et l’esprit

La culture akan est une synthèse particulière d’éléments d’origines diverses, qui peuvent être classés selon deux catégories : éléments culturels patrilinéaires et éléments culturels matrilinéaires. Comme Fortes l’a indiqué, l’organisation sociale akan n’est pas fondée sur un système de parenté bilatéral. Leur système est dual. Et cette dualité se trouve dans chaque individu. En effet, « […] chaque acteur […] est à la fois une matri-personne et une patri-personne, et les attributs de cette double nature sont réciproquement exclusifs et complémentaires » (Fortes 1963). L’héritage principal, c’est-à-dire la transmission en ligne maternelle des éléments politiques et économiques de la fonction et des biens de l’individu, est fondé sur l’abusua (matrilignage) et symbolisé par le mogya (sang), qui sont les bases structurelles de la formation et du fonctionnement des clans exogames, appelés nton, lesquels regroupent plusieurs matrilignages sous un même nom. L’héritage secondaire, qui est la transmission en ligne paternelle des éléments spirituels et psychologiques du caractère et de l’âme de l’individu (sunsum), est fondé sur le ntoro (groupe ou division de parenté patrilinéaire) et symbolisé par le liquide séminal (ahoaba) ; c’est l’héritage d’un des abosom (esprits tutélaires) qui habitent les éléments naturels animés. Les couleurs rouge et blanc sont utilisées pour symboliser respectivement la ligne maternelle et la ligne paternelle, le corps et l’esprit, le sang et le liquide séminal. La dominance matrilinéaire se traduit par le fait que le chef, étant possédé en permanence par ses ancêtres, jouit d’un statut supérieur à celui des prêtres et prêtresses (même lorsque ceux-ci sont parfois possédés par leur esprit tutélaire). L’hommage rendu publiquement aux ancêtres est souvent associé aux rites accomplis lors des différents « jours maléfiques, » appelés dabone. Cette coexistence des éléments matrilinéaires dans la vie politique, sociale et économique avec les éléments patrilinéaires dans la vie rituelle, spirituelle et psychologique met en évidence le fait que la culture akan est le résultat d’une fusion de traits culturels d’origines géographiques différentes.

Mariage entre cousins croisés

Comme les Akans constituent une société matrilinéaire, aucune femme n’est obligée de se marier contre son gré. Cette situation ne s’applique pas aux groupes ethniques du Nord du Ghana où les femmes sont soumises : mariages forcés parmi les Éwés de la région de la Volta et dans des villages de pêcheurs le long de la côte du Ghana.

Chez les Akan, le groupe de descendance matrilinéaire ou abusua est exogame :  ses membres sont obligés de choisir leur conjoint en dehors de ce groupe de descendance. Autrement dit, les époux doivent chacun appartenir à un groupe de descendance différent. Par ailleurs, un père et ses enfants n’appartiennent pas au même abusua. Ainsi est-il possible d’épouser un(e) cousin(e) croisé(e), c’est-à-dire l’enfant de son oncle maternel ou l’enfant de sa tante paternelle. Dans de nombreux groupes de descendance unilinéaire, on privilégie l’union avec un(e) cousin(e) croisé(e).

Un(e) cousin(e) croisé(e), c’est l’enfant du frère de sa mère ou de la soeur de son père ; des cousins croisés, ce sont donc les descendants de deux germains de sexe différent. Un(e) cousin(e) croisé(e) se différencie d’un(e) cousin(e) parallèle, que l’on considère comme un frère ou une soeur ; il s’agit de l’enfant de sa tante maternelle ou de son oncle paternel.  Des cousins parallèles sont donc les descendants de deux germains de même sexe. Ainsi, se marier avec un(e) cousin(e) parallèle serait commettre un inceste. Le nombre de mariages arrangés ne cesse de diminuer et que le mariage entre cousins croisés est de moins en moins l’union privilégiée.

 

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