Bantous matriarcaux (groupe ethnique) : un grand courant civilisateur de l’Afrique noire

« Elles géraient les biens, elles prenaient les décisions, elles assumaient la responsabilité du bien-être familial et communautaire; et tout cela avec un sens aigu de la solidarité, de l’entraide, de la générosité et de la concertation.

Après avoir vécu dans cette atmosphère, lorsque je suis devenue juriste et que j’ai étudié le Code de la famille du Sénégal, je l’ai rejeté de tout mon être, car il reflète des règles et des valeurs fondamentalement opposées à notre droit ancestral et négro africain. » – Pr. Fatou Kiné Camara, faculté de droit à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal).

L’Afrique païenne pré-coloniale

Les fouilles archéologiques et les travaux de recherches des historiens sont là pour l’attester : mis à part quelques exceptions (Centre Afrique, Afrique du Sud…), c’est essentiellement l’islam et, ensuite, le christianisme qui ont introduit le patriarcat en Afrique. Les survivances de ce passé matrilinéaire sont encore très présentes aujourd’hui. Si on prend cet espace bantou, celui qui va du sud du Tchad au Cameroun, soit plus de la moitié des États subsahariens, et bien tout cet espace est en général de tradition matrilinéaire. Et si l’on ajoute que, du Grand Lahou en Côte d’Ivoire à Cotonou au Bénin et de Lomé au Togo à Kumasi au Ghana, soit dans une zone qui concerne au moins quatre pays ouest-africains, le matriarcat est la règle, alors on mesure mieux la place de choix qui est celle de la femme en Afrique noire traditionnelle. Dans ces espaces culturels, les prérogatives de la mère ne sont pas une fiction. On est d’abord fils ou fille de sa mère, et donc membre de la famille maternelle, avant d’être raccroché à la lignée paternelle. La succession dans les chefferies et royaumes traditionnels se fait, dans ces espaces culturels, d’abord au profit du fils de la sœur. La descendance paternelle ne vient qu’après.

Des civilisations sédentaires, agricoles, qui maîtrisent le fer

On nomme Bantous (ce qui signifie les « Humains » dans la langue kongo) un ensemble de peuples parlant quelque quatre cents langues apparentées dites bantoues. En Afrique, Ils sont présents d’ouest en est du Gabon aux Comores et du nord au sud du Soudan à la Namibie. Ces ethnies très variées couvrent toute la partie australe de l’Afrique, où seuls les Bochimans et les Hottentots ont des langues d’origines différentes. Autres différences avec les Bochimans et des Hottentots qui sont des nomades chasseurs-cueilleurs et éleveurs, les Bantous sont agriculteurs et sédentaires et ont acquis la maîtrise du fer. Les sociétés bantous maîtrisent la métallurgie de l’or et du fer. A l’aide du fer, ils fabriquent des haches, des épées, des houes, et des herminettes. En outre, les habitations ont une architecture particulière; il s’agit de cases ou hameaux circulaires qu’on surnomme en langage bantou des Msonge. Ces avancées leur ont permis de coloniser leurs territoires sur une période d’environ quatre mille ans.

La ceinture matrilinéaire

Des côtes atlantiques de l’Angola aux côtes tanzaniennes et mozambicaines de l’Océan Indien, s’étire la ceinture matrilinéaire bantu. Ces populations partagent, outre la matrilinéarité, de nombreux traits. Elles ont été décrites par les ethnographes coloniaux britanniques, le plus souvent d’inspiration structuralo‑fonctionnaliste, et portugais. L’analyse s’appuie sur la littérature qui traite de l’Afrique centrale et orientale. Radcliffe-Brown et Forde, dans leur livre Systèmes familiaux et matrimoniaux en Afrique :  »Chez les Bantous de l’Afrique centrale, le mariage appelé matrilocal détermine la filiation matrilinéaire plutôt que patrilinéaire. »

Les peuples bantous des territoires de la savane, comme les Kongos, les Yakas, les Pendes, les Leles et les Kubas, s’appuient sur une filiation matrilinéaire et leurs familles sont matrilocales ; d’autres sociétés bantoues sont patrilinéaires. Les sociétés bantoues utilisant l’agriculture itinérante ont tendance à être à filiation matrilinéaire.

Au plan culturel, pour le cas du Congo, on note une bipolarisation du système matrimonial à savoir : le système matrilinéaire qui est la caractéristique principale de la partie Sud du pays, favorable à une sexualité prémaritale, dont le groupe ethnique le plus représentatif est le Kongo (48%). Au Nord du pays par contre, le système patrilinéaire domine la quasi-totalité des ethnies et est moins permissive à la sexualité prémaritale, avec pour principaux groupes ethniques: les Sangha (20%), les Mbochi (12%), les Téké (17%).

Chez les Bantous matrilinéaires, l’économie repose essentiellement sur la céréaculture (culture du sorgho et du riz africain). C’est une agriculture manuelle de type défriche-brulis (on brûle des fôrets pour cultiver). Par ailleurs, les Bantous pratiquent la chasse, la pêche et la cueillette. Leur système économique est donc centré sur l’autoconsommation. En Afrique bantu, le système clanique est pour ainsi dire l’œuvre des ancêtres par l’intermédiaire des femmes. Le système clanique n’est pas seulement une structure familiale mais encore une institution politique, comme la chefferie, la royauté.

Clanisme matrilinéaire et égalitaire

Ces sociétés s’appuient sur une filiation matrilinéaire. Les familles Bantoues sont aussi matrilocales. Elles sont fondées sur le pilier clanique et familial. Le respect envers les anciens du clan ou de la tribu est total et implique une soumission complète. Parallèlement, des organisations ou confréries, qui peuvent être inter-claniques, voire inter-religieuses, permettent des rapports d’égal à égal avec d’autres individus. Ainsi, il existe des confréries de chasse, de rire, etc. De plus, le système sociétal bantou est basé sur une conception religieuse qui évoque que les ancêtres ne sont que partiellement morts et vivent à l’intérieur de la descendance (les protégeant ainsi et veillant à perpétuer les traditions). Par conséquent chez les bantous il existe une filiation généalogique basée sur l’origine ancestrale de la mère, qui leur permet d’accéder à un certain nombre de postes (au niveau sociétal). Ainsi, pour qu’une personne devienne législateur, il fallait que la mère soit descendante directe d’une lignée qui représentait les législateurs. On retrouve le même principe pour « l’exécutif » c’est-à-dire que le fils du roi n’aurait pu devenir roi qu’a condition que sa mère soit de la lignée historique des rois et qu’il soit élu par un conseil de sages issus de la lignée des législateurs. À noter que dans la culture bantoue le roi est celui qui porte le peuple, il a autorité mais a le devoir de servir le peuple, et non l’inverse; il ne peut par conséquent pas abuser de son autorité et jouir de tous les excès. Ces lignées historiques sont basées sur la croyance qu’une déesse mère aurait eu 3 enfants et qu’elle aurait attribué à chacun des pouvoirs différents (mais égaux) permettant de régenter la société. Ces fils et filles auraient par la suite eu des descendances qui auraient conservé le rôle attribué. C’est grâce à ce système que la société bantoue a pu se structurer égalitairement.

Des confédérations totémiques

Le regroupement de tous les clans, de tous les lignages (unités plus ou moins vastes qui se réclament en ligne maternelle d’un ancêtre commun, sous l’autorité d’un Aîné), aboutit progressivement à la constitution d’une vaste chefferie tribale, d’un royaume ethnique: le royaume vili de Loango, qui est précisément le rassemblement de toutes les unités (claniques, lignagères, familiales), autour d’un noyau qui se croit être le noyau originel, issu directement des ancêtres-fondateurs. C’est le sang des ancêtres à l’œuvre dans toutes ces relations qui fondent la vie communautaire. Même le nom du totem que porte un individu est celui du totem de sa lignée matrilinéaire qui seule est prédominante. Le Buganda ancien ne comptait pas moins de 40 clans totémiques: Clan du Lion, de l’Eléphant…Ce sont des clans exogamiques. Les tribus se sont partagés en clans qui sont tous totémiques. Les clans sont fractionnés eux-mêmes en sous-clans, en groupes patrilocaux, assise du village, sous l’autorité de l’Aîné.

Inceste symbolique

Dans la plupart des cas évoqués, le monarque est un personnage sacré, responsable de la fécondité, de la fertilité et de l’équilibre des rythmes cosmiques. Son pouvoir se construit souvent en un lieu symbolique qui échappe à la règle d’exogamie qui gouverne la parenté. C’est ainsi que, lors de son intronisation, le roi kuba rompt tout lien avec les clans de son père et de sa mère. Il s’unit rituellement à une sœur et épouse incestueusement une petite nièce dans son propre clan matrilinéaire. Le roi du Bunyoro régnait avec une reine-mère et une reine-sœur. La seconde était son épouse principale et le clan de la première fournissait au roi deux épouses-mères qui le protégeaient magiquement.

La sororie, unité de base des villages

Les Bantu matrilinéaires vivent au sein de hameaux d’une dizaine de cases et regroupent de 30 à 50 personne. Le cœur social de ces hameaux est la sororie (groupe de soeurs), un ensemble de trois à quatre générations successives de femmes issues en ligne matrilinéaire d’une ancêtre commune, généalogiquement proche. En raison du mariage préférentiel et matrilocal, tous les hommes adultes du hameau sont des époux de ces femmes et sont principalement issus d’un même matriclan affin. L’ensemble des habitants du hameau constitue un groupe de solidarité et de coopération économique dont l’activité est coordonnée par ses membres aînés. En son sein, on distingue des sous‑groupes aux degrés variables d’autonomie qui correspondent à l’unité résidentielle de base, la case, ou au regroupement, souvent visible dans l’espace, de deux ou trois d’entre elles. Autour de chaque hameau s’étend le large territoire boisé de la sororie. Les époux y sont des étrangers. Ces petits groupes humains répartis de manière assez régulière dans l’espace créent une densité de peuplement à la fois faible et relativement homogène.

Une structure familiale flexible

Les femmes forment des sorories aux contours fluctuants, susceptibles, en fonction de facteurs divers, de s’unir à d’autres sorories parentes ou, au contraire, de se scinder, sans remettre en question la matrilinéarité et la matrilocalité. La grande mobilité spatiale et sociale des communautés domestiques bantu matrilocale est d’ailleurs une constante des descriptions ethnographiques qui évoquent d’incessants processus de scission et d’agrégation.

Education collective des enfants

Pour se reproduire démographiquement et socialement, le groupe féminin compte avant tout sur la parenté de matrifiliation. Le renouvellement du groupe est assuré, idéalement et idéologiquement, par les filles nées des femmes de la sororie. La matrilocalité fixe les femmes définitivement au sein du groupe où l’ensemble de leur cycle viager se boucle. Engendré par une femme du groupe, le nourrisson tombe, dès son sevrage, sous la responsabilité de l’ensemble des femmes des générations antérieures. Parmi celles‑ci, les femmes de la génération alterne (les grands‑mères) sont celles qui apparaissent comme les nourricières et les éducatrices tandis que des relations plus autoritaires et plus tendues se nouent avec les femmes de la génération adjacente (les mères). La fillette participe très tôt aux travaux domestiques. À partir de la puberté, après un rite d’initiation particulièrement élaboré, la progression de la femme vers l’aînesse se fait à l’amble de l’apparition d’une première puis d’une seconde génération postérieures. Cette progression est scandée par l’accès à un grenier en propre, à un foyer, au brassage de la bière, aux mariages des femmes des générations produites et à la conduite des rites de passage et des rites agraires.

Mariages croisés entre cousins

Dans ces sociétés, la filiation est matrilinéaire, comme en témoignent la mémoire des généalogies et les rites ancestraux féminins. L’édifice social se construit autour de la filiation féminine, d’une génération de femmes à la suivante et la reproduction des rapports de production féminins échappe aux hommes. Elle est organisée par les femmes. Le groupe masculin se constitue hiérarchiquement en miroir du groupe féminin. Il est placé sous la responsabilité du doyen des époux, dont l’épouse est la doyenne de la sororie. Les modalités de recrutement qui assurent la reproduction en continu du groupe masculin sont ceux de l’affinité : les hommes doivent recruter des gendres, les époux des filles de leurs épouses. Dans un contexte idéologique matrilinéaire, un homme particulier fera valoir sa parenté matrilinéaire pour faire d’un jeune neveu son gendre. Il se tournera vers son matrilignage d’origine dans le cadre de ce que les ethnologues désignent comme le mariage entre cousins croisés. Des relations bilatérales fortes sont ainsi créées entre deux matrilignages particuliers.

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