Les empires matriarcaux du Ghana et du Mali : la prospérité de monarchies avunculaires

« L’Empire du Ghana apparaît historiquement comme une transition entre l’Antiquité et le temps moderne » – Cheikh Anta Diop, L’unité culturelle de l’Afrique Noire.

Un empire millénaire

L’empire du Ghana (de ghana, « roi guerrier »), qui a existé de 300 environ à 1240, fut l’un des trois grands empires marquant la période impériale ouest-africaine. Il s’étendait du moyen Sénégal à la région de l’actuelle Tombouctou dans une région qui englobait une partie des actuels Sénégal, Mali et Mauritanie. Désigné par ses habitants comme l’Empire Wagadou, il se fit connaître en Europe et en Arabie comme l’Empire du Ghana. Le royaume du Ghana s’est constitué au VIIIe siècle avec l’exportation d’or et de sel, important pour la conservation des aliments. Le terme Wagadou signifie « ville des troupeaux »; le mot dou est un terme de la langue Mandé qui signifie « ville » et que l’on retrouve dans nombre de lieux d’Afrique de l’Ouest (telle la capitale du Burkina Faso, Ouagadougou); le mot waga signifie approximativement « troupeau ».

Origine matriarcale d’un empire prospère

Deux thèses existent sur les origines du royaume du Ghana qui deviendra plus tard un empire.

  • Selon la tradition orale ouest-africaine, la fondation de l’empire aurait eu lieu vers le IIIe siècle av. J.-C. et le fondateur en serait un homme venu de l’Est, nommé Dinga Cissé.
  • Selon les sources médiévales rédigées par des chroniqueurs arabophones, le royaume aurait été fondé par les Soninkés, peuple animiste matriarcal vivant à la limite sud du Sahara. Le royaume de Ghana s’agrandit par la suite pour devenir un empire en dominant les dirigeants des chefferies situées aux alentours.

L’Empire du Ghana fut créé vers l’an 300 après notre ère par des noirs africains (Soninkés), plus précisément par les tous premiers éléments des vagues migratoires qui fuyaient l’Égypte lors de l’invasion de la grande métropole noire par les Perses. Il s’étendait à son apogée depuis le Diaka sur  l’Ouest du Niger jusqu’à l’Océan Atlantique et du Nord au Sud depuis le Sahara jusqu’à la lisière du Mali (Gadiarou, Garentel et Iresni étaient aussi inclus dans l’empire). Il était réputé pour son abondance en or et ses dispositions géographiques qui généraient un grand commerce de caravane. Il atteignit son apogée vers les Xe et XIe siècles.

Le trône ne se transmet pas de père en fils

La société se veut animiste et matrilinéaire, en particulier pour la succession au trône, la dynastie royale était celle des Sarakollé Cissé (Soninkés), comme nous le dit El Bekri dans son livre « Route de Ghana à Tadmekka »: « Chez ce peuple, l’usage et les règlements exigent que le roi ait pour successeur le fils de sa sœur; car, disent t-ils, le souverain a la certitude que son neveu est bien le fils de sa sœur; mais il ne peut pas être assuré que celui qu’il garde comme son propre fils le soit en réalité. ». Quand, dans une société à filiation matrilinéaire, un chef mourait, le « trône » (symbolisé par un tabouret) passait au fils de sa sœur, ou, s’il n’avait pas de sœur, au fils d’un de ses cousins du côté maternel. Seuls, l’empereur et son héritier présomptif, le fils de sa sœur, ont le droit de porter des habits taillés et cousus. En 1067, le souverain était le Tounka Menîn : il avait succédé à son oncle maternel Bessi. La succession est donc matrilinéaire.

Le serpent-totem, ennemi de la virginité conjugale

Comme pour le mythe universel du dragon, il faut le terrasser pour accéder au mariage. Les reptiles apparaissent comme des gardiens protecteurs de l’ordre matriarcal.

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Bida (« boa » ou « python » en sarakholé) est un esprit ayant la forme d’un serpent géant qui apparaît dans une légende médiévale liée à l’histoire du royaume du Ouagadou, à l’origine de l’empire du Ghana. Bida protège le Ouagadou et la famille régnante des Cissé en échange du sacrifice annuel d’une belle jeune fille, jusqu’au moment où il est tué par un homme alors qu’il s’apprête à dévorer sa victime annuelle. La mort du serpent tutélaire est généralement employée par le récit pour expliquer le déclin du royaume. De nombreuses variantes de la légende existent selon les régions, les langues et les ethnies.

L’islam terrasse le serpent-totem anti-mariage

Le meurtre de Bida serait le symbole de l’abandon du culte des ancêtres et de l’adoption de l’islam par les Soninkés selon la tradition orale alors que le récit des voyageurs arabes (Al-Idrissi, Al-Bakri) impute la destruction du royaume par les forces almoravides venues du Maroc en 1076, suivi de l’émigration vers le sud de ceux qui souhaitent rester animistes.

Dans les variantes soninké et sarakholé, le meurtrier du serpent est nommé Mamadou (Mohamed) et il est le futur époux de la victime à sacrifier, qui se nomme Sia Isabéré. Pendant une longue période, les sacrifices sont dûment accomplis et le royaume prospère. Mais une année, c’est au tour d’une belle jeune fille, Sia Isabéré, d’être sacrifiée. Son futur époux, Mamadou, berger et guerrier qui a voyagé et est musulman, refuse de laisser Sia être sacrifiée. Au matin du sacrifice, il se poste non loin du repaire de Bida où est conduite Sia, et, lorsque le serpent sort pour la dévorer, il surgit de sa cachette et lui tranche la tête. Avant de mourir, le serpent profère une terrible malédiction contre le pays, en promettant sept années de sécheresse. L’histoire explique ainsi le dépérissement du royaume du Ouagadou, supplanté par l’empire du Ghana : la malédiction est à l’origine de la transformation du Sahara en désert, tandis que le personnage de Mamadou représente l’influence grandissante de l’islam. Les débris de la tête de Bida retombent dans le Bambouk et le Bouré et s’y changent en mines d’or qui font prospérer l’empire du Ghana par la suite.

Un souverain proche du peuple

La vie du Kaya-Magha (roi) de Ghana était sévèrement régi par la tradition. Le matin il faisait le tour de sa capitale, à cheval, suivi de toute la cour, précédé par des girafes et des éléphants, d’après Idrissi. N’importe quel plaignant pouvait alors lui adresser à lui pour lui soumettre son cas qu’il réglait aussitôt. Ces rois étaient quelquefois si conscients de leur rôle qu’ils cherchaient par tous les moyens à garder le contact avec le peuple, à s’instruire directement de ses doléances, à prendre à tout prix, la température politique et sociale.

La transmission maternelle des fonctions

Nous savons aussi que les souverains étaient les chefs de l’armée, qu’ils dirigeaient personnellement à l’occasion de certaines campagnes. Parfois ce sont des hommes de confiance qu’ils désignaient à leur place. C’est dire que la plupart des souverains étaient d’abord des guerriers comme Soundjata, Binton Mamary de Ségou ou Sonny Ali Ber du Songhay. Certains chefs militaires jouaient aussi des fonctions politiques et administratives importantes : ils pouvaient aussi être ministres, chefs de province dans le Songhay. Askia Mohamed avant de s’emparer du pouvoir en 1492 était un général de l’armée et aussi le chef de la province du Hombori. Le pouvoir s’exerçait à travers le fonctionnement harmonieux de ces différentes institutions, et ceci d’autant mieux lorsque la transmission se faisait dans les normes sociales alors en vigueur. On a distingué leurs principales formes de transmission du pouvoir : la succession matrilinéaires et la succession patrilinéaire. La succession matrilinéaire dans laquelle le neveu succède à l’oncle, était appliquée notamment dans le Wagadou Ghana. Elle est une forme préislamique qui aujourd’hui a disparu dans le Soudan Occidental sauf chez certains groupes ethniques de la Côte-d’Ivoire.

L’empire du Mali : islamique mais matrilinéaire

Ghana fut affaibli par les attaques des Soussou (Sosso). En 1242, le roi de la province extérieure du Mali s’en emparera. C’est Soundjata Keïta, l’un des plus grands bâtisseurs que l’Afrique noire est connu. Le Mali succédera au Ghana en soumettant les Sosso. On sait que Bermendana fut le premier de ses rois à s’islamiser. Ibn Khaldoum donne des détails intéressants sur la succession au trône du Mali : le régime est encore matrilinéaire. Mari Djata fut le premier monarque puissant du Mali : c’est lui qui maîtrisera la turbulence des Sosso et leur enlèvera toute forme de souveraineté.

Le matrilignage à toutes les échelles sociales

Ibn Batouta, dans son voyage au Soudan, donne des renseignements précieux sur les audiences impériales au Mali. Le roi était assisté de plusieurs ferraris dont chacun entretenait une petite cour, à la manière des ministres mossi et cayoriens. On manque cependant de détails sur le mode de leur désignation. L’auteur relate par contre que la succession civile, à l’échelle du peuple, était matrilinéaire. Il nous apprend également que l’enfant porte le nom de son oncle maternel, celui-là même dont il doit hériter. Le même mode de succession était donc valable pour le peuple et l’aristocratie.

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