Matriarcat Lobi (Burkina Faso, Ghana, Côte d’Ivoire) : une société guerrière bilinéaire à prédominance matrilinéaire

Les Lobi (ou Lobiri, Miwa) constituent un peuple présent au sud-ouest du Burkina Faso, au nord-ouest du Ghana et au nord-est de la Côte d’Ivoire, essentiellement dans la région de Bouna, proche du Ghana et du Burkina Faso, sur la rive droite de la Volta noire. Leur origine est connue au travers de récits mythiques, leur migration serait partie de l’actuel nord Ghana, traversant la région de Wa et la Volta, il y a de cela quelques siècles. Ils représentent environ 1,8 % de la population de la Côte d’Ivoire. Les villages Lobi sont nombreux au sein du Parc national de la Comoé. Leur culture est quasi-identique à celle de leurs voisins, les Birifors et les Dagaras. Historiquement, les Lobi se sont forgés une réputation de « guerriers ».
Originaires du Ghana, les deux cent cinquante mille lobi se répartissent entre le Ghana, la Côte-d’Ivoire et le Burkina Faso. Ces  » farouches guerriers «  ont traversé la Volta noire et se sont déplacés pendant cent cinquante ans pour cultiver des céréales sur les terres que les Kulango voulaient bien leur laisser. Dès le XVIlème siècle, ils ont été suivis dans leur émigration par les birifor et les dagara, leurs voisins du nord et de l’est qui partagent le même fonds d’institutions et de culture. Évitant le contact avec les Européens, ils ont échappé longtemps à l’observation ethnographique et leur sculpture a été complètement découverte seulement dans les années 1950.
La structuration sociale et les relations entre clans sont particulièrement complexes. Aujourd’hui, les populations du rameau Lobi sont essentiellement connues et appréciées pour leur art du statuaire et leurs autels. Pourtant, leur culture ne se limite pas à cet aspect formel et matériel. Leur cosmogonie et cultes sont autant d’éléments originaux dans la mosaïque de cultures des groupes de populations d’Afrique de l’Ouest. La musique et ses intrications aux cultes et à la nosologie représentent bien, entre autres, ces nombreux particularismes.

Une société bilinéaire à prédominance matrilinéaire

La société lobi est essentiellement matrilinéaire, la femme est le noyau de la famille, elle transmet son nom à ses enfants. Organisés en grands lignages matrilinéaires, les Lobi sont unis par des mariages patrilocaux.

La filiation est matrilinéaire, pour la transmission des richesses, mais patrilinéaire, pour les droits d’usage sur la terre, les habitations et les autels domestiques. Ces lignages sont regroupés en quelques clans importants (Paie, Noufé, Kambiré, Dah, Hien, Kambou, etc…) lesquels sont composés de familles indépendantes et égalitaires vivant à l’origine dans des habitations isolées et dispersées (Soukala) à l’architecture originale. Si les droits d’usage sur la terre, les maisons et les autels domestiques sont transmis de père en fils, les droits sur la terre, la richesse (bétail, numéraire), les épouses et les droits paternels se transmettent en ligne utérine. Le groupe matrilinéaire prédomine donc dans le domaine économique, social et politique.

Considérés par les premiers ethnographes comme matrilinéaires, les Lobi forment en fait une société à filiation bilinéaire avec accentuation des relations utérines. Double filiation, à tendance cognatique en réalité, puisque, dans les contextes pratiques où les relations utérines sont accentuées, un individu relève de deux groupes : le matrilignage de sa mère d’une part, le matrilignage de son père d’autre part. Le clan maternel porte un nom qui lui est propre, à caractère totémique, et qui est composé de deux moitiés exogames à fonction politique et matrimoniale : les Wo (considérés comme « purs » Lobi) et les De (d’origine étrangère, captifs ou réfugiés).

Eux-mêmes largement segmentés, les clans matrilinéaires sont considérés comme issus de la segmentation de quatre grandes familles originelles : Kambou, Da, Hien et Palé, que l’on retrouve chez les Birifor, les Dagari et les Wilé. Ces quatre familles sont associées deux à deux en « relations de plaisanterie ». Le clan patrilinéaire possède aussi un nom et peut être localisé ; du vivant du père, la résidence est patrilocale ; après le décès du père, elle devient avunculocale ; le clan de la lignée patrilinéaire joue un rôle prédominant dans le rituel d’initiation du dioro. Quant à l’héritage, il est transmis dans les deux lignées de façon différenciée : la terre, la maison, les fétiches personnels sont hérités en ligne patrilinéaire ; les biens meubles en ligne matrilinéaire.

La solidarité du matriclan

Chez les Lobi, le matriclan ou « caar« , réunit un très grand nombre de personnes dont la parenté se traduit par :
  • Un même matronyme pour tous les membres présumés descendre d’un même ancêtre,
  • Une certaine communauté des biens destinés surtout à assumer la reproduction du groupe par les alliances matrimoniales,
  • Une responsabilité collective en matière criminelle et civile, motivée par le devoir de vengeance,
  • La vénération d’un même animal sacré, qu’il est interdit de tuer et de manger,
  • Le respect traditionnel d’une variété spécifique d’arbre qu’il est interdit de brûler.

Division sexuelle des tâches

Les hommes travaillent aux champs, au moment des récoltes, mais ce sont les femmes qui sèment et portent les épis de maïs dans de grands paniers sur leurs têtes. Ils élèvent du bétail et de nombreuses volailles, surtout utilisés pour les sacrifices et le paiement de la compensation matrimoniale. Pendant la saison humide où ils ne sont pas aux champs, les hommes travaillent le bois, le fer ou la fonte et construisent les maisons. Ils consacrent cette période également aux visites de la parenté, aux funérailles, prétextes à de grandes réunions et aux marchés. Des règles de parenté très strictes régissent leur installation dans un lieu ainsi que les mariages qui doivent tenir compte à la fois des clans matrilinéaires et patrilinéaires.

Économie et subsistance

Les Lobi vivent principalement de l’agriculture (mil, maïs, haricots, arachides, pois de terre, patates douces, ignames, tomates et, plus récemment, riz et coton). Les Lobi sont également éleveurs ; mais les bovins, ainsi que les moutons et les chèvres, constituent essentiellement des biens de prestige, servant aux transactions matrimoniales et aux sacrifices ; les vaches ne sont pas traites. La chasse ne représente qu’une activité secondaire, fournissant à l’occasion une nourriture d’appoint. Les produits de la cueillette n’entrent pas pour une grande part dans l’alimentation, en dehors des noix de karité (beurre) et des fruits du néré.

Des confédérations claniques non centralisées

Les lobi ne connaissaient pas d’autorité centralisée mais s’organisaient par regroupement de clans patrilinéaires et matrilinéaires, le groupe matrilinéaire constituant autrefois l’unité solidaire pour la vengeance et les conflits armés. Aujourd’hui, comme par le passé, le village est constitué d’habitations dispersées, distantes  » d’une portée de flèche « , de cinquante à huit cents mètres. Les habitations très caractéristiques sont décrites comme des forteresses carrées, constituées d’un seul et vaste bâtiment dépourvu de fenêtres et surmonté d’un toit en terrasse. Aux alentours, s’étendent les champs permanents et semi-permanents, tandis que les champs de culture temporaire se trouvent à l’extérieur de la zone habitée. Derrière les murs d’argile, s’abritent les autels, les huttes et les poulaillers autour de l’arbre central, sous l’autorité absolue du chef de famille. Chaque cuor ou maisonnée du chef de famille comprend non seulement sa ou ses femmes, mais les fils mariés, leurs épouses, et les  et les enfants d’où qu’ils viennent. Le cuor est subordonné à un thil, génie tutélaire invisible qui transmet ses exigences par l’intermédiaire des devins et des sorciers. C’est le thil qui dicte les interdits et exige la création d’une nouvelle figure de bois pour le sanctuaire du village ou de la maisonnée. Si l’ordre n’est pas suivi, des calamités peuvent accabler le village (épidémie, sécheresse), la faute d’un individu pouvant retomber sur la collectivité.