Matriarcat Mahorais : un sultanat matrilinéaire dans les départements d’outre-mer français

Une population multi-ethnique

Les premières traces de population à Mayotte remontent au IX ème siècle, période des conquêtes arabes dans l’Océan indien et de leurs activités commerciales. Se succèderont des migrants sud-arabiques, des protomalgaches d’origine malayo-polynésiennes à caractère matrilinéaire (voir encadré), puis des populations arabo-perso-bantoues venant de la Côte nord-Est de l’Afrique. En outre, malgré une véritable proximité géographique, Mayotte connut, eu égard aux quelques possibles points communs, un peuplement assez particulier (essentiellement bantou et malgache) dont l’organisation sociale est le meilleur reflet : les Mahorais, contrairement aux Anjouanais, Mohéliens et Grand Comoriens, suivent une filiation strictement matrilinéaire, comme base sociale et politique. Cet univers matrilinéaire et matrilocal est une réalité toujours en vigueur à Mayotte, où ce sont les femmes qui héritent du pouvoir, en dépit des efforts de l’Islam…

L’arrivée du patriarcat islamique

Au XII ème siècle , l’islam sunnite chéféite impose la patrilinéarité : c’est la période shirazienne. Vers 1600, arrive une population africaine via Madagascar, avec sa matrilinéarité. Le monde shirazi (langue : le shimaore) et le monde malgache (langue : le shibushi) se côtoient. Chaque groupe culturel se maintiendra dans son environnement traditionnel en s’influençant réciproquement. L’archipel des Comores s’organise en sultanats.

Des sultanats matrilinéaires

L’île de Mayotte avec trois autres îles (Grande Comore- Mohéli Anjouan) formait l’archipel des Comores, étaient des sultanats transmis de manière matrilinéaire, peu de temps encore avant de devenir protectorat français en 1886, puis, colonie française en 1912. En 1961, sous De Gaulle, l’archipel eut son autonomie interne. En 1975, pressé par l’opinion publique, le Président de l’archipel  Ahmed Abdallah proclame l’indépendance mais à Mayotte un mouvement inverse à l’indépendance entre en dissidence. C’est ainsi que les Comores à l’exception de Mayotte obtinrent de la France leur indépendance et devinrent : la République fédérale islamique des Comores. Mayotte vote alors en faveur du rattachement à la France le 8 février 1976, la France organise un premier référendum. Les habitants de Mayotte confirment encore plus massivement leur premier vote avec plus de 90 % de OUI.

Des femmes actives dans la vie politique

Les femmes ont aussi joué un rôle déterminant dans l’histoire de l’île. Elles furent très nombreuses lors des deux référendums pour demander le rattachement de leur île à la France.  C’est d’ailleurs principalement grâce à elles que Mayotte a dit oui à ce référendum. Mais tout n’est pas rose pour ces dernières sur « l’île au lagon » : chômage, précarité, peu d’élues…

La famille élargie matrifocale autarcique

La société mahoraise traditionnelle fonctionne sur les principes de la prééminence du groupe sur l’individu, de la matrilinéarité (filiation définie dans la lignée maternelle) et de la matrilocalité (résidence de la famille chez la mère). La culture mahoraise s’appuie sur une tradition orale riche. La famille mahoraise est structurée autour de la femme.  Elle est matrilinéaire. La femme a un rôle clé dans la société mahoraise. Elle est le pivot de la famille, est responsable de la gestion du budget et de l’éducation des enfants. Il existe aussi des familles patrilinéaires. (…) Ainsi, jusqu’à une date récente, la famille mahoraise fondée sur le lignage, incluait non seulement les parents biologiques et leurs progénitures, mais surtout les grands-parents, les oncles, les tantes, les neveux, les cousins, les petits enfants. Au même titre que la société rurale d’où elle est issue, la famille mahoraise obéissait à la règle de la primauté du groupe sur l’individu, à la hiérarchie rigide qui fait du doyen d’âge le chef de la famille (…) Issue du cadre villageois, elle vivait souvent dans une économie d’autosubsistance, avec une tendance à l’autarcie qui renforçait les liens de solidarité.

La femme possède la terre, l’époux est un étranger

Contraste étonnant pour un territoire à très grande majorité musulmane, Mayotte est une société traditionnellement matrilinéaire : ici, la femme est détenteur du patrimoine par transmission héréditaire, c’est à dire que seule l’ascendance par les femmes est prise en compte pour la transmission du nom, des statuts  et des biens. Elle est de surcroit matrilocale car l’homme vient habiter dans la famille de son épouse, c’est dire si le rôle de la femme est prépondérant dans cette société. La matrilinéarité se manifeste en ce que l’individu est identifié par son appartenance à un matriclan mais aussi en ce que beaucoup de ses droits (droit à une maison, par exemple, propriété quasi exclusive des femmes, droit d’habiter ou de construire dans un vaste enclos familial où cohabitent les femmes de la famille au sens large, droit d’utiliser sans les aliéner certains terrains qui ne se transmettent que «par le ventre», c’est-à-dire de façon matrilinéaire) sont liés à son appartenance à ce lignage féminin. A l’âge adulte, les hommes entrent donc, par le mariage et par l’alliance plus large, avec un matrilignage différent du leur, dans une organisation nouvelle où ils acquièrent un statut inférieur à celui qu’ils possédaient dans leur village d’origine. On dit qu’ils sont, au village de leur épouse, wadjeni, au singulier mudjeni, litt. « invité », en réalité sociale, étranger.

Statut social, droits politiques, devoirs sociaux et religieux… utérins

De son peuplement originel, Mayotte a conservé deux caractéristiques essentielles et structurantes plausiblement apportées par les populations africaines : la matrilocalité et la matrilinéarité souvent hâtivement regroupées en une description sommaire du « matriarcat mahorais» qui ne rend pas compte de la complexité de l’organisation sociale. Cette organisation est matrilocale en ce que chaque individu naît et habite chez sa mère (ou chez sa tante, ou chez sa grand-mère mais dans la ligne maternelle) et qu’il est donc défini par son village d’origine, c’est-à dire par celui de sa mère. C’est là qu’il a son statut social de natif (munyeji) et tous les droits politiques, sociaux et religieux qui lui sont attachés. C’est là aussi qu’il trouve avec ses «conscrits» (wana wa hirimu) les liens de solidarité — devoirs et droits — liés au groupe d’âge (shikao), extrêmement important dans l’organisation sociale mahoraise.

Justice islamique et statut de la femme

Le cadi est le juge et le dépositaire du droit coranique. Il règle les litiges de propriété et de droit civil. A Mayotte, le cadi et le Grand cadi, dirigent la Cour Suprême de la justice islamique. Si la société mahoraise traditionnelle fonctionne sur les principes de matrilinéarité et de la matrilocalité, de nombreux aspects du statut civil de droit local placent les femmes dans une situation d’infériorité par rapport aux hommes (polygamie, part successorale, capacité testimoniale…). Les Mahoraises assument en outre de lourdes responsabilités familiales, souvent à un très jeune âge, ce qui entraîne parfois l’interruption de leur scolarisation et davantage de difficultés que les hommes à s’assurer un avenir professionnel. Bien souvent, la polygamie est donc pratiquée sous couvert d’un «mariage local qui n’a pas de reconnaissance administrative». Bien que société matrilinéaire et matrilocale, la polygamie n’est officiellement interdite que depuis une loi de 2003, mais cette interdiction se met en place très lentement car il semble étonnant de voir des femmes instruites, parfois jeunes, perpétuer malgré tout cette tradition.

Une société déstabilisée par l’islamisation

Sur cette organisation traditionnelle qui «loge» chaque individu dans le tissu serré et précis des solidarités horizontales (village et groupe d’âge) et verticales (matriclan), l’islamisation d’abord minoritaire (jusqu’en 1890, la religion musulmane ne concerne que 10 % à 15 % de la population mahoraise) puis récemment massive (entre 1890 et 1920, la totalité de la population mahoraise s’est convertie à l’Islam) a plaqué d’autres institutions qui ont compliqué l’organisation sociale. Il s’agit principalement de la prééminence masculine dans les domaines politique (prééminence très relative d’ailleurs et toujours contestée) et religieux, de l’inégalité sexuelle (successorale ou testimoniale), du droit islamique et de la polygamie masculine, qui renforce, paradoxalement, l’identification matrilocale et matrilinéaire des individus, en faisant de leurs pères des maris «itinérants» d’un village à l’autre.