Matriarcat Montagnais (Innu) du Québec : une liberté sexuelle qui choque les jésuites

Les Innus ou Montagnais-Naskapis sont un peuple autochtone originaire de l’est de la péninsule du Labrador, plus précisément des régions québécoises de la Côte-Nord et du Saguenay-Lac-Saint-Jean ainsi que de la région du Labrador (Terre-Neuve-et-Labrador). Le terme « Innu » provient de leur langue, l’innu-aimun, et signifie « être humain ». Ce nom fut officiellement adopté en 1990 remplaçant le terme « Montagnais » donné par les premiers explorateurs français. Les Innus désignent leur territoire ancestral sous le nom de Nitassinan. En décembre 2010, on estimait leur nombre à 19 612, soit 17 517 au Québec répartis dans 11 réserves et 2 095 au Labrador dans 2 réserves.

Structure clanique

La cellule familiale est la base de l’unité montagnaise. Les bandes d’été sont composées des bandes d’hivers qui elle-même sont un rassemblement de plusieurs unités familiales. Cette dernière se conçoit, pour les Montagnais, sur une base matrilinéaire. Une telle construction de la famille étonne beaucoup les premiers Européens qui débarquent sur le continent.

Une liberté sexuelle qui choque les missionnaires jésuites

En 1633, au nord-est du Canada, le missionnaire français Paul Le Jeune écrivait à sa congrégation jésuite pour expliquer toutes les difficultés rencontrées dans la conversion au christianisme des Montagnais indigènes.

«L’inconsistance des mariages, et la facilité avec laquelle ils divorcent l’un de l’autre, sont un grand obstacle pour la Foi de Jésus-Christ», se lamentait-il. Mais ce qu’il y avait d’encore plus alarmant pour la sensibilité toute chrétienne de Le Jeune, c’était la tendance, chez des femmes et des hommes mariés, de prendre des amants et des maîtresses avec qui ils élevaient, tout à fait ouvertement, les enfants nés de ces aventures. Lors d’un échange révélateur avec le chaman du village, Le Jeune ne manque pas de condamner le caractère «sauvage» et «licencieux» de tels comportements:

«Je lui dis que ce n’est pas honorable pour une femme que d’aimer quiconque n’est pas son mari; et que, à cause d’un tel vice, il ne pouvait, lui-même, être certain que son fils, qui nous accompagnait, était véritablement son enfant. Ce à quoi il me répond: “Cela n’a aucun sens. Vous, les Français, vous n’aimez que vos propres enfants; mais nous, nous aimons tous les enfants de notre tribu.” Je me suis mis à rire, prenant conscience qu’il philosophait comme s’il était question de chevaux et de mulets.»

Certains, comme le père Lejeune n’hésitent pas à qualifier cette pratique de « corruption ». La liberté sexuelle est aussi une pratique courante pour les Montagnais. Cela peut expliquer la raison pour laquelle l’enfant est apparenté à sa mère plutôt qu’à son père. Dans les cas de succession, ce dernier choisira d’ailleurs son neveu avant son fils.

Plus obéissants envers les femmes qu’envers les chefs

Les Innus de la vallée du Saint-Laurent ont causé des maux de tête aux Jésuites. Laissez-frère Paul vous faire le rapport de ses peines:

  • « les femmes ont un grand pouvoir… Un homme peut vous promettre quelque chose, mais s’il ne tient pas sa promesse, il pense qu’il est suffisamment excusé s’il vous dit que sa femme ne voulait pas qu’il le fasse. « 
  • «Les femmes peuvent quitter leur ménage sans que les hommes interfèrent; elles rompent et donnent au mari ce qu’elles veulent, sans que jamais le mari ne se mette en colère, et je n’ai jamais vu un homme demander à sa femme ce qu’il était advenu des richesses, même si elles disparaissaient très vite. « 
  • « Ils subissent jamais une quelconque hiérarchie, et placent toutes les vertus dans une certaine douceur ou apathie. »
  • «Ils s’imaginent qu’ils peuvent, par droit de naissance, jouir de la même liberté que les ânons sauvages, rendant hommage à tous ceux qui le veulent, sauf quand ils ne le désirent pas. Ils m’ont reproché à moi plus d’une centaine de fois, cette crainte et obéissance que nous avons envers nos Capitaines, ils se moquent de tout. Toute l’autorité de leur chef se trouve en sa langue, car il est puissant dans la mesure où il est éloquent, mais même s’il se tue à parler et à haranguer, il ne sera pas obéi à moins que ses paroles ne plaisent aux Sauvages « .

Mariage matrilocal

Qui plus est, lors de mariage, c’est l’homme qui rejoint la famille de sa femme. Cette pratique à pour but de permettre à un clan de profiter de l’expertise d’un nouveau chasseur et de la sorte, augmenter la connaissance d’un territoire donné et les chances de rapporter du gibier. Ainsi, rassemblés autour de femmes apparentées, les hommes de différentes bandes partagent la connaissance d’un plus vaste territoire et peuvent approvisionner de façon plus efficace le groupe familial.

Une famille élargie et solidaire

Autour du noyau parental, on retrouve donc en moyenne une douzaine d’autres membres de la famille. En plus du père et de la mère, il y a généralement les gendres qui ont épousé les filles, leurs enfants, et aussi parfois une veuve apparentée avec ses enfants. Les grands-parents aussi font partie intégrante de la cellule familiale.

Polygynie et tabou de la maternité

Un autre trait intéressant du groupe familial montagnais est la polygamie pratiquée par les hommes. Le père Lejeune nous donne une explication sommaire de cet état lorsqu’il écrit : « étant en plus grand nombre que les hommes, si un homme n’ent peut épouser qu’une, les autres sont pour souffrir… ». Comme dans la plupart  des sociétés qui pratiquent la polygamie, un homme ne peut avoir plus de femmes qu’il peut en faire vivre. Dans ces conditions, les talents de chasseurs du mari sont essentiels s’il désire avoir plusieurs femmes. Habituellement, l’homme choisi comme seconde épouse sa belle-sœur. Le second mariage survient généralement lors de la grossesse de la première femme. À ce moment, celle-ci doit se retirer et ne peut vivre près de son mari aussi longtemps qu’elle allaite (tabou de la maternité). Cette période peut varier de deux à trois ans. Lejeune note qu’il n’est pas rare de voir un chasseur épouser deux sœurs en même temps. Pour la femme montagnaise, la question ne se pose pas; celles-ci doivent être monogames et fidèles. Le taux de natalité est très bas chez ces nomades. Leurs perpétuels déplacements peuvent expliquer ce phénomène. Il est en effet difficile de devoir traîner plusieurs enfants en bas âges à travers la forêt lors des expéditions de chasse

Une société sexiste équilibrée

Bien que les différentes tâches associées aux femmes et aux hommes ne soient pas exclusivement du ressort de l’un ou l’autre des sexes, on peut définir certains champs d’activité appartenant à chacun des deux groupes. C’est l’homme qui pourvoit sa famille de l’essentiel en nourriture, il s’occupe de la grosse chasse, de la fabrication des canots et de tout ce qui touche la manufacture d’objets en bois. La femme s’occupe des tâches autour de la maison. Elle fait la petite chasse, la préparation des repas, le tannage des peaux rapporté par l’homme et le ramassage et la fente le bois pour le feu. Comme nous pouvons le constater, les tâches de l’homme l’emmènent à s’éloigner couramment du groupe pour des périodes plus ou moins prolongées. La femme, quand à elle s’occupe des activités de maintien et d’entretien du campement. Bien sur, ces taches peuvent être accomplies par l’un ou l’autre des membres du groupe quand la nécessité de le demande. Ainsi, même si cela est rare, il est toujours possible de voir une femme participer à la chasse aux gros gibiers.

Une égalité des sexes remise en cause par la modernité

Dans la société pré-coloniale, les deux groupes jouissent d’un statut égalitaire. L’autorité n’est pas l’apanage des hommes et l’on pouvait très bien retrouver des femmes chamans ou tenant des conseils et prenant des décisions socio-économiques. C’est en fait avec l’arrivée des colons européens que s’opère une transformation dans l’équilibre du groupe. Avec l’augmentation des échanges, s’opère une scission du statut égalitaire qui régnait dans la communauté. Les femmes, qui occupaient une sphère d’activité reliée plus au domaine familial, à la fabrication des outils et instruments courants voient cette activité leur échapper graduellement au profit des produits manufacturés d’origine européenne. Avec cette tendance, leur rôle au sein des communautés se trouve dorénavant relégué à celui de la maternité.