Matriarcat Tlingit (Canada) : primauté de l’oncle, guerriers totémiques vainqueurs des colons russes

Un peuple de la mer

Les Tlingits sont une nation autochtone d’Amérique du Nord. Les principales tribus tlingits sont les Tongass, les Chilikats, les Stikines et les Sitkas. Les Tlingits occupent l’Alaska Panhandle, un territoire qui comprend la zone côtière du sud-est de l’Alaska et les îles qui lui font face. Ils occupaient l’archipel Alexandre, au nord des îles de la Reine Charlotte, vivant aussi le long des côtes et sur l’embouchure des fleuves côtiers. Ils ont développé une culture complexe basée sur la chasse et la cueillette dans les forêts tempérées humides de la région. Le saumon était la base de leur nourriture. Ils ramassaient les coquillages sur les plages et, dans les forêts, les baies et les végétaux comestibles.

Canoé Tlingit, 1791Comme les autres nations de la côte nord-pacifique, ils utilisaient pour la pêche en mer des pirogues creusées dans des troncs de cèdres et qui pouvaient dépasser vingt mètres de long. Ils ne craignaient pas d’affronter baleines et orques. Ils habitaient de grandes maisons faite de planches de cèdre. Les hommes étaient habiles à sculpter le bois et les femmes à la fabrication de paniers et d’étoffes faites avec des écorces. Les Tlingits étaient aussi de très habiles commerçants, troquant les peaux, l’huile de baleine, les coquillages et le cuivre aussi bien avec les Inuits (Esquimaux) des côtes nord qu’avec les Athapascans de l’intérieur. La langue tlingite est connue non seulement pour sa grammaire complexe mais aussi pour utiliser certains phonèmes que l’on n’entend pas dans la presque totalité des autres langues.

L’oncle supérieur au père

Homme et femme Tlingit, en costume de dance Potlatch, Alaska

En Colombie britannique, les Tlingit et leurs voisins sont matrilinéaires, cependant l’autorité sur les enfants est exercée par les oncles maternels et non par la mère elle-même. Certains biens particulièrement estimés ne sont pas possédés par les femmes, mais transmis avec une régularité automatique de l’oncle maternel au neveu. Comme le système familial est matrilinéaire, les pères n’ont pas de rôles importants ou des droits concernant leurs enfants. Le frère de la mère prend la place de la figure du père et est responsable de l’enseignement, la discipline et prendre soin des enfants. Les pères peuvent être moins fiables et se concentrer davantage sur des activités amusantes et ludiques, et gâter leurs enfants à coeur joie.

Lignée maternelle et exogamie dans une société inégalitaire

Famille et parenté sont particulièrement importants dans la culture tlingit. Regroupée en dix-huit groupes locaux ou tribus, la société tlingite est hiérarchisée. Avec un système matrilinéaire, elle comprend des nobles (chefs de clan et de lignage et parents immédiats), des gens du commun et des esclaves. Les groupes tlingit étaient divisés en deux parties ou moitiés exogamiques et matrilinéaires. Pour éviter le métissage, les mariages étaient arrangés entre les couples de moitiés opposées.  Au cours du siècle dernier, cependant, ce système est devenu moins rigide. Les moitiés étaient subdivisées en clans, dont les membres descendaient tous d’un même ancêtre légendaire. À l’intérieur d’un clan, tous les individus n’étaient pas considérés de la même façon : il y avait le chef, mais il y avait aussi les « parents pauvres ». Si tous ces gens faisaient corps à l’extérieur, ils respectaient une étiquette très stricte entre eux. De même, tous les clans n’avaient pas la même importance. Le clan du Corbeau et celui du Loup étaient les plus prestigieux. Cependant, sur le plan politique et social, l’unité fondamentale était le lignage. Chaque lignage était indépendant et avait son propre chef ; il possédait et exploitait ses terres. Le lignage formait aussi l’unité cérémonielle fondamentale.

Le Potlatch, la cérémonie du don

Le mot « potlatch » est emprunté au chinook (devenu jargon de traite au XIXe siècle sur la côte nord-ouest d’Amérique du Nord) ; il signifiait « action de donner ». Le terme est utilisé par les ethnologues américains pour désigner diverses cérémonies ostentatoires et dispendieuses donnant lieu à des festivités, à des déclarations publiques, ainsi qu’à des distributions et à des destructions de biens, observées surtout au cours de la seconde moitié du XIXe siècle parmi les populations de pêcheurs-chasseurs-collecteurs des côtes du Pacifique depuis l’État de Washington jusqu’à l’Alaska. Les interdictions officielles valables jusqu’en 1934 (États-Unis) et 1951 (Canada) furent une agression contre un des piliers des cultures indiennes.

Les échanges de biens (potlatch) et de services se passaient toujours entre moitiés. La moitié opposée, c’est l’ennemi avec lequel on doit toujours composer. Les relations sociales reposaient sur des obligations réciproques entre les membres des clans partagés entre ces moitiés. La plus importante était associée à la mort, et aux fêtes commémoratives ou potlatch, qui suivaient un an plus tard à peu près, et donnaient lieu à d’éloquents discours, à des danses, à des chants et à des saynètes.

Des armures totémiques

Pour régler les différents qui les opposent à leurs voisins, les Tlingits organisent parfois des raids, arnachés de leurs typiques armures en lattes de bois (une ressource dont regorge leur territoire). Revêtus d’armures et de casques de bois, ils étaient très redoutés de leurs voisins chez qui ils menaient de fréquentes expéditions pour se procurer des prisonniers qu’ils réduisaient en esclavage. Dans son Atlas des Indiens d’Amérique du Nord, l’écrivain américain Carl Waldman écrit que les Tlingits « portaient des masques d’animaux pour protéger leurs visages et des armures thoraciques en latte de bois, attachées grâce à des bandes de cuir, qui ont résisté aux balles russes ». On peut se demander toutefois comment cette dérisoire protection leur à permis de résister aux machines de guerre plus sophistiquées des Européens. Les Tlingit se servent des mêmes symboles sur leurs totems que sur leurs coiffes et leurs masques guerriers polychromes.

Des guerriers résistants

Les premiers contacts entre les Tlingits et les Russes ont lieu en 1741, quand l’expédition du danois Vitus Bering, au service du Tsar, explore leurs côtes. A la fin du XVIIIè siècle, après avoir asservi les Aléoutes, les Russes s’aventurent le long des côtes de l’Alaska, désireux de développer le fructueux commerce de la fourrure. En 1793, quand Alexander Baranov veut débarquer à Yschugat Bay, il rencontre une farouche résistance de la part des Tlingits qui donnent l’assaut à ses vaisseaux. Les Tlingits refusent la négociation et s’opposent à toute implantation permanente des Blancs. L’explorateur russe, Alekseï Ilyich Tchirikov (1703-1748), est suffisamment impressionné par les Tlingits pour rebrousser chemin vers l’Ouest. A partir de 1834, le missionnaire Ivan Veniaminov s’efforce de christianiser les Tlingits, usant de persuasion plutôt que de menace. Il se dévoue pour le peuple tlingit quand celui-ci est rudement touché par une épidémie de variole en 1836. Mais en 1854, Veniaminov retourne en Russie et les Tlingits reprennent leurs attaques contre les postes russes.  La résistance tlingite se poursuit et, en 1867, les Russes qui n’ont jamais réussi à développer le commerce sur le territoire des Tlingits, vendent l’Alaska aux États-Unis.

Une justice tribale autonome

Au début du XXè siècle, les Tlingits avaient préservé une grande partie de leurs coutumes, de leur langue et de leur territoire. Ils n’avaient jamais été refoulés dans une réserve. En 1924, ils sont faits citoyens américains comme les autres Indiens des Etats-Unis et obtiennent le droit de vote. En 1953, avec les Haïdas, leurs voisins du sud, ils créent le Conseil des Revendications Foncières (Haïda-Tlingit Land Claim Council). Dans les années 1980-90, la population tlingit comptait’environ mille personnes. Les chefs et les conseils de bandes  (gouvernement local reconnu  par l’état) ont été institués après la deuxième guerre mondiale par le Ministère des Affaires Indiennes et du Nord Canadien. Il n’y a pas de chef de bande et chaque clan n’est soumis qu’à l’autorité de son propre chef. À Teslin, les Tlingits de l’intérieur ont maintenant leur propre système judiciaire.

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