Matriarcat Zapotèque (Mexique) : Juchitan, la ville mexicaine des travestis

Source : Fantasme Travesti le 7 avril 2013

Elles boivent de la bière et fument le cigare

A Juchitan, ville zapotèque du Mexique, les muxe sont reconnus comme un troisième sexe et bénéficient d’un statut social valorisé. Ils perpétuent les traditions et renforcent ainsi la cohésion ethnique du groupe. A Juchitan de Zaragoza, les femmes boivent de la bière et fument le cigare. Et certains hommes portent… des jupes à fleurs. Au sein de leur communauté zapotèque, les travestis sont reconnus comme un genre à part. Descendants d’une grande civilisation de l’ère précolombienne, ces Amérindiens se caractérisent, en plus de leur anticonformisme, par leur âme rebelle.

Représentante en bijoux fantaisie

EIle, c’est Casandra de Lamord. Du moins, c’est le nom qu’elle s’est choisi pour pavaner en public. En équilibre sur des talons aiguilles, elle évite de trop se mouvoir et reste figée dans une attitude provocante. Une minijupe couleur treillis découvre ses jambes et un bustier noir, ses épaules plutôt carrées. Sa longue chevelure d’ébène, soulevée par une brise automnale, lui confère un air glamour dont elle aime jouer. À 22 ans, cette représentante en bijoux fantaisie préfère minauder que parler. Son regard de braise, agrandi par un épais trait d’eye-liner, semble fuir, pour ne jamais se poser par crainte d’affronter la réalité ou d’être démasquée. Lorsqu’elle s’exprime, flattée de l’intérêt qu’on lui porte, c’est avec parcimonie, sans trop d’adjectifs. Sa voix naturellement grave souffre alors quelques ratés dans la gamme des aigus. La plupart des « copines », avec lesquelles elle échange ce soir des bises colorées de rouge et pailletées de gloss, ont les mêmes soucis de justesse. Et les cris perçants qu’elles poussent en chœur pour encourager leur équipe de basket rivalisent avec les hurlements des oiseaux zanates, dans une cacophonie redoutable pour les tympans.

L’une des plus grandes civilisations préhispaniques

Mais ici, à Juchitân de Zaragoza, ville mexicaine de 120 000 habitants située sur l’isthme de Tehuantepec, réputée libérale et anticonformiste, cela ne choque personne. D’ailleurs, dans la foule bigarrée rassemblée pour ce match amical, en face de l’église San Vicente Ferrer (saint patron local), chacun sait bien que Casandra de Lamord et ses pairs ont une empreinte vocale et un corps d’homme mais qu’elles épousent une identité de femme et que l’accord entre les deux peut, par conséquent, présenter quelques fausses notes. Dans ce fief de la communauté amérindienne zapotèque, héritière de l’une des plus grandes civilisations préhispaniques, les homosexuels masculins, travestis ou non, sont acceptés par la population comme un troisième sexe, bénéficient d’un statut social valorisé et sont communément désignés sous l’appellation de muxe –une déformation du mot espagnol mujer (femme).

Le principal soutien de la mère

« Dans le vocabulaire zapotèque du XVIIe siècle, il existait déjà des noms spécifiques pour les hommes efféminés. Cette société ancienne n’était sans doute pas fondée sur une bipolarité des genres mais sur un modèle qui en prenait au moins trois en compte. Ce qui est récent, et date des années 1970, c’est de se travestir au quotidien, précise Marinella Miano Borruso, anthropologue à l’École nationale d’anthropologie et d’histoire (ENAH), de Mexico. D’après la culture traditionnelle, la différenciation sexuelle commence socialement à partir de l’âge de 3 ans. Auparavant, on désigne l’enfant sous le terme deba’du’huini ou « créature ». S’il a un sexe masculin mais développe un comportement et des goûts féminins, on le classera dans une catégorie de genre intermédiaire et on lui enseignera aussi bien à travailler les champs qu’à tenir une maison. Au sein de la famille, il deviendra le principal soutien de la mère. »

Le meilleur des fils

Abraham, 27 ans, dit Kenya, a décidé de quitter Tapachula, sa ville natale, pour s’installer définitivement à Juchitan. Afin de pouvoir se travestir en toute liberté, sans risquer d’être agressé ou même tué.

Alejandro, 11 ans, est issu d’une « lignée de muxe ». « Le frère de son grand-père paternel l’était ainsi que deux de ses oncles. L’un d’eux a arrêté de se vêtir en femme, après son mariage. Aujourd’hui, il élève trois enfants et vit quelque part aux États-Unis », explique tranquillement Maria Virgen, 33 ans, la maman d’Alejandro, en chassant les mouches de son étal de fruits et légumes. Légèrement maniéré, son petit garçon porte un short, des tongs roses offertes par une tante et du vernis pailleté aux pieds. Mais ne revêt une robe, depuis deux ans, que pour les vêlas (fêtes). C’est son amie Erika, muxe de 23 ans, qui lui prête les tenues. « Alejandro est né ainsi, souffle Javier, le papa, résigné et fier, tandis que son fils distribue quelques tapes viriles à sa sœur cadette. Il a commencé à marcher comme une petite fille puis à jouer à la poupée. » Depuis, celui que sa maman considère comme « le meilleur des fils » apprend à la seconder dans les tâches ménagères, en cuisinant de l’iguane, en lavant le linge et en s’occupant de la benjamine. À la question : « Te sens-tu garçon ? », le petit homme répond spontanément : « Je ne sais pas. » Puis il lance avec force : « Je ne veux pas être un homme, je veux faire de la décoration ! » Or, dans cette société où la division des tâches est très marquée, la décoration est exclusivement un métier de femme ou… de muxe.

Gardiens d’artisanat ancestral

Souvent stylistes, coiffeurs, chorégraphes pour les nombreuses vêlas, les muxe sont aussi brodeurs de costumes traditionnels, et perpétuent des coutumes artisanales ancestrales, souvent délaissées par les femmes, renforçant ainsi davantage la cohésion ethnique du groupe. À la mort de leur mère, ils héritent de son autorité morale et deviennent l’élément unificateur de la famille, en veillant aux besoins de ses membres.

Ils travaillent plus qu’un homme et qu’une femme réunis

Lors du bal bisannuel des « folles », la jeune reine Maria Fernanda Ire fête sa couronne sous des projecteurs internationaux, tandis que la bière coule à flots.

« Ils travaillent plus qu’un homme et qu’une femme réunis, dans la mesure où ils savent accomplir les tâches allouées aux deux », reconnaît Silvia Santiago Pineda, présidente du bureau municipal de Développement intégral de la famille (DIF) et épouse du maire de Juchitân (issu du Parti révolutionnaire institutionnel, PRI).

Les piliers de la communauté

Les femmes sont leurs principales alliées. Des alliées de poids. Imposantes physiquement, dominantes socialement, puissantes économiquement, les Juchitèques sont considérées comme l’emblème de la société, le pilier de la communauté, et les garantes de la transmission de la culture. Ce sont elles qui enseignent la langue zapotèque – parlée par près de 80 % de la population – et transmettent, de ce fait, une conception spécifique du monde. On les aperçoit dans les rues, transférant péniblement le poids de leur corps d’un pied sur l’autre, affrontant les bourrasques du vent du nord avec leurs larges jupes (enagua) et leurs tuniques (huipil) régionales brodées de fleurs aux couleurs flamboyantes, un sac Winnie the Pooh ou Titi à la main. Sur les marchés, vendant, entre autres, du chocolat, des poissons ou des fleurs. Dans les vêlas, en tant qu’organisatrices ou invitées installées au premier rang.

Gardiennes de la résistance ethnique

De caractère indépendant et bagarreur, insoumis et travailleur, elles ont orchestré la résistance ethnique au fil des siècles, en défendant leur spécificité tout en l’enrichissant d’éléments extérieurs.

« Les immigrants européens, nord-américains et libanais qui se sont installés par vagues successives sur l’isthme au moment de la construction d’une voie de chemin de fer et d’une route se sont rapidement intégrés grâce à leur aide, et la culture zapotèque a prévalu sur les caractéristiques des autres autochtones et des métis », constate Marinella Miano Borruso, spécialiste de la région depuis seize ans.

Aux hommes il leur reste la politique

Malgré leur rôle majeur, ces femmes sont, pour l’instant, très peu représentées en politique, secteur réservé aux hommes, de même que dans les arts, la pêche et l’agriculture. C’est donc dans cet univers très « compartimenté », où le féminisme rivalise avec le machisme, parfois dans de violentes scènes conjugales (dues en grande partie à l’alcoolisme), que les homosexuels masculins ont réussi à trouver leur place.

Fils-fille brodeuse traditionnelle

A 36 ans, Oliver habite avec Sabina, sa mère, âgée de 73 ans l’a toujours soutenu dans ses choix vestimentaires et dans son mode de vie contre l’avis de son mari, aujourd’hui décédé. Celui qu’elle désigne tantôt comme « mon fils », tantôt comme « ma fille » brode des tenues traditionnelles.

La semaine culturelle annuelle des travestis

Ni vraiment homme, ni tout à fait femme, les « folles », comme ils se surnomment, manifestent une telle présence sociale qu’une semaine culturelle annuelle leur est dédiée, avec défilé de mode, projection cinématographique, mais aussi messe d’action de grâce célébrée en mémoire de leurs camarades morts du sida et, surtout, deux fêtes, dont la Vela de las Intrépidas Buscadoras del Peligro. Créée il y a vingt-huit ans, cette soirée attire des centaines d’homosexuels et d’hétérosexuels, de tout âge, de toutes classe sociale et nationalité. Ainsi que les flashs et les projecteurs des photographes et des cameramen du monde entier, intrigués par ce rassemblement surréaliste où le kitsch se mêle à l’anachronique. On y croise des personnages hauts en couleur, qui semblent échappés d’une fiction. Ainsi Camélia, héroïne d’une telenovela, qui se trémousse sur l’air de La vida es un carnaval (La vie est un carnaval), avec une ombrelle, dans une robe longue du XIXe siècle, le visage poudré de blanc, le sourire sanguin. Ou la reine Maria Fernanda Iere, qui tout à la joie de son couronnement, agite fièrement son sceptre. Mais aussi Vickie, l’une des très rares femmes à porter un pantalon noir et une chemise blanche, tenue masculine réglementaire.

Les couples de danseurs les plus improbables se forment, homme-femme, femme-femme ou, en y regardant de plus près, femme-muxe ou muxe-muxe. On finit par ne plus trop savoir. Les tenues les plus minimalistes (string couvert d’un voile noir transparent) côtoient les plus traditionnelles. Les frontières entre les genres s’envolent et les tabous tombent. Chacun s’abandonne en toute tranquillité à ses fantasmes identitaires les plus fous. On descend des coronitas, petites bouteilles de bière, on mange des tantales, on rit, on flirte, on savoure la permissivité juchitèque.

Des femmes rebelles. Elles dominent la scène publique et tirent les ficelles économiques, mais n’ont pas le pouvoir absolu. Solidaires, elles s’unissent contre les violences conjugales.

Le lesbianisme est marginalisé

Cette douce folie ambiante masque des contradictions troublantes et des détresses profondes. Certes, à Juchitân, l’homosexualité masculine est institutionnalisée, mais le lesbianisme est marginalisé, considéré comme une maladie, une transgression du discours officiel sur une sexualité reproductrice. Par ailleurs, certains muxe se prostituent à Mexico pour arrondir leurs fins de mois et faire face au poids de leurs responsabilités familiales. Leur vie affective est une perpétuelle meurtrissure. « Trouver un partenaire hétérosexuel dans un couple transgenre, qui assume ma personnalité de femme et mon corps d’homme n’est pas facile… je n’ai pas encore trouvé mon identité. C’est la rencontre de l’amour qui contribuera à la définir », me confie d’un ton grave Ama-ranta, 26 ans, en caressant machinalement ses longues tresses enrubannées de jaune.

Quand les femmes sont inaccessibles hors mariage

« Solitaire, le muxe a des partenaires occasionnels (mayates) souvent fiancés ou mariés qu’il entretient, souligne Marinella Miano Borruso. Dans une culture où la virginité des filles avant le mariage est primordiale, il permet aux hommes d’exercer leur sexualité. C’est un corps pour le plaisir et l’affirmation d’une virilité, menacé en permanence par des femmes fortes, à tendance dominatrice. »

Des curés travestis en privé

Féministe, politicienne, et bientôt auteure, Amaranta s’est présentée aux dernières élections législatives mexicaines, en tant que « transgenre » – une première -, sous les couleurs de Mexico Posible. Son programme – dépénalisation du cannabis, légalisation de l’avortement et égalité des genres -lui a attiré les foudres de l’influent clergé catholique, au niveau national, et n’a pas remporté le succès escompté. À Juchitân, l’Église se montre soit indifférente, soit tolérante envers ce « troisième sexe ». Certains catéchistes sont d’ailleurs des muxe, non travestis pendant les sessions. « Ce qui importe, ce n’est pas qui ils sont mais ce qu’ils font. Leurs initiatives de prévention contre le sida sont très bonnes. À partir du moment où ils défendent la vie… », répond le Padre Hector Correo, 36 ans, curé de la paroisse San Vicente Ferrer.

Des travestis gauchisés

Malgré l’accident qui lui a coûté un bras, Amaranta parcourt les rues, encombrées de porcs noirs et de chiens errants, de la septième section, un quartier populaire où vivent la plupart des travestis, chargée de sacs plastiques pleins de boîtes de préservatifs. Cette sympathisante zapatiste milite depuis neuf ans dans des programmes pour « la promotion de la santé sexuelle » avec d’autres homosexuels. Ensemble, ils se manifestent comme un secteur de la population ayant des demandes spécifiques et commencent à revendiquer des droits de citoyens.« Ce caractère rebelle, nous l’avons hérité de nos ancêtres, qui ont lutté pour notre souveraineté en se révoltant contre le pouvoir étatique d’Oaxaca, dès le XIXe siècle », soutient Rogelia Gonzalez Luis, âgée de 42 ans, présidente du Parti de la révolution démocratique (PRD) local. Plus récemment, le mouvement politique radical de la COCEI (Coalition des ouvriers, paysans et étudiants de l’isthme), aujourd’hui désarticulé, a contribué, notamment dans les années 1980, à façonner une forte conscience citoyenne dont se prévalent aujourd’hui les muxe. Des revendications que certains ne voient pas d’un très bon œil. Des formes latentes de discrimination commencent à apparaître.

« L’une des plus visibles est l’interdiction faite aux travestis de participer à des vêlas, autrefois populaires », observe le sociologue Vicente Marcial Cerqueda. « Certaines personnes ne veulent pas qu’ils soient le porte-drapeau de Juchitân… », ajoute Griselda Lôpez Vâsquez, avocate exubérante de 28 ans, brusquement interrompue par une fanfare tonique. Tandis que nous essayons de poursuivre notre conversation, des chars allégoriques, précédés par des charrues tirées par des bœufs et des tricycles décorés de ballons gonflables, paradent devant des maisons peintes en bleu, vert, orange, et lancent des paquets de tortillas frites. « Nous avons un goût compulsif pour les fêtes, s’amuse Griselda. On en organise tous les jours de l’année sous n’importe quel prétexte, comme pour la vente d’une maison, une noce et aujourd’hui le septième anniversaire de ce quartier. » À Juchitân, la fantaisie transforme la réalité en un spectacle quotidien dont la rue est une scène privilégiée. Dans ce village urbanisé qui transgresse les règles du sens commun, on vit au rythme d’une symphonie inachevée qui passe sans transition du grave au léger, sous la baguette d’une communauté, consciente de sa différence, qui se nomme elle-même, avec poésie, le « peuple des nuages ».

Casandra de Lamard (en haut à droite) et deux de ses « copines » encouragent leur équipe de basket. Malgré la tolérance affichée, des formes de discriminations apparaissent envers les travestis. Issus de classes populaires, la plupart vivent dans le quartier de la septième section, connu pour ses bandes de narcotrafiquants.

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