Matriarcat antillais : la famille matrifocale, sans père ni mari, où les grand-mères sont cheffes

La Martinique: l’île des enfants sans père

Le nom Matinino, aurait pour signification «  l’île aux femmes ou l’île sans père ». Il se réfèrerait à la mythologie Taïno assurant l’existence d’une île mythique, où les enfants n’auraient pas de père.

« Quand, lors de son premier voyage, Christophe Colomb touche Cuba puis l’île d’Ayti qu’il nommera l’Espagnole et qu’il parvient de mieux en mieux à communiquer avec les autochtones auprès desquels il cherche à glaner des informations, ces derniers lui parlent d’une terre localisée au sud de leur archipel où ne résideraient que des femmes. Riches, farouches et indépendantes, ces guerrières ne recevraient les hommes d’une île voisine qu’à une période déterminée de l’année après laquelle ils regagneraient leur foyer. Seules les filles résultant de cette union demeureraient avec leurs mères tandis que les garçons, une fois sevrés, repartiraient avec leurs géniteurs, de sorte que seuls des individus de sexe féminin résideraient en permanence dans l’île nommée en taino-arawak Matinino : sans-pères (ma- : sans, -inin : père, géniteur, -no : suffixe marqueur du pluriel).

Fortement intéressé par ces dires, le Génois y adhère d’autant qu’ils font formidablement écho aux légendes des Amazones répandues dans l’ancien monde eurasiatique ou africain depuis la plus haute antiquité. »

Par la suite, des marins européens en escale dans notre pays ont cru reconnaître l’île mythique taino-arawak et lui ont attribué le nom de Matinino. En réalité, les amérindiens Kalinago habitant cette île l’appelaient « ioüanacaéra » : l’île-(aux)-iguanes (comprenons : île-(aux)-serpents).

Les Cahiers du Patrimoine, N° 26 – Décembre 2008 Musée Régional d’Histoire et d’Ethnographie

Aujourd’hui encore aux Antilles, la mère élève ses enfants, à qui elle transmet son nom, dans sa propre demeure. Le mâle géniteur n’est là que pour un temps, celui de la conception ou au plus quelques années. Il contribue parfois aux finances du foyer, mais pas forcément. Le fait qu’il n’ait qu’une importance très relative dans la famille n’empêche pas les comportements violents s’il rentre chargé de rhum. Mais cela permet à la femme de s’en débarrasser plus facilement.

La mère, pilier de la famille

Le terme de famille matrifocale désigne le système d’organisation familiale, centré sur la mère et la famille maternelle, dans les Amériques noires : Antilles françaises, Jamaïque, États-Unis… Les sociétés regroupant à la fois une forte prégnance de matrilocalité et de matrilinéarité sont désignées ainsi. Pour Nancie L. Solien de González, la famille matrifocale est« un groupe de parenté co-résidentiel n’incluant pas la présence régulière d’un homme dans le rôle d’époux-père et à l’intérieur duquel les relations effectives et continues se font surtout entre parents consanguins ». L’autorité sur la sphère domestique est essentiellement maternelle. Le conjoint, souvent passager, rejoint la famille fondée par la femme. Pourtant, ce pouvoir domestique ne se retrouve pas dans les hiérarchies sociales, ces femmes étant souvent, entre les doubles journées de travail et leur position sociale, en situation difficile. Ces familles se caractérisent aussi par un conflit mère-enfants privilégiant les alliances grands-mères/petits enfants. En Martinique, la mère est appelée potomitan, le poteau du milieu, celui qui tient la charpente.

Une famille sans père ni mari, mais aussi sans oncles

Le concept de matrifocalité désigne un certain type d’organisation familiale qui prévaut dans la Caraïbe et dans les Amériques noires. Elle se définit notamment par la place centrale qu’occupe la mère au foyer et l’absence du père. Cette position centrale et déterminante de la mère supplée la défaillance paternelle. C’est donc l’absence du père qui contraint la femme à occuper cette position matrifocale.

Dans notre quartier d’enquête, seulement 4,06% des foyers peuvent être considérés comme matrifocaux (regroupant 3 générations) dont 2,58% correspondant à la définition de la « famille matrifocale » au sens strict. — (Bernard Chérubini, Cayenne, ville créole et polyethnique: essai d’anthropologie urbaine, KARTHALA Éditions, 1988)

Le pilier vaudou de la mère courage

Potomitan est une expression antillaise. Il désigne le poteau central dans le temple vaudou, l’oufo. L’expression peut aussi servir à désigner le « soutien familial », généralement la mère. Ce terme se rapporte à celui qui est au centre du foyer, l’individu autour duquel tout s’organise et s’appuie. Dans la société antillaise le potomitan est la femme, la mère « courage » de famille qui supporte tel un pilier les fondements de son univers. Aux Antilles la partition espace privé/espace public correspond au couple femme/homme. La femme est donc le potomitan de la famille et du foyer dans l’espace privé domestique valorisé positivement par opposition à l’espace public déconsidéré et masculin, « mâle ».

Vidéo : Casey (RAP) – Chez moi (la famille matrifocale)

[http://www.youtube.com/watch?v=_L6VuuBIc2w]

La famille matrifocale au coeur de la Martinique

Mère courage et père absent, c’est la particularité des familles martiniquaises, dénommées familles “matrifocales”. Analyses et conséquences avec Viviana Romana, ethnopsychiatre antillaise.

(Une tentative d’explication à laquelle n’adhère pas les matriciens, mais qui reste intéressante tout de même.)

Connaissez-vous la famille “matrifocale” ? Ce concept désigne un certain type d’organisation familiale qui prévaut dans les Caraïbes. Il se définit par la place centrale qu’occupe la mère au foyer et l’absence du père. Il est au coeur du travail de l’Antillaise Viviane Romana, docteur en psychologie à Paris, qui anime à Paris une consultation d’ethnopsychiatrie, une discipline qui prend en compte l’origine socioculturelle des patients.

Sa clientèle est constituée d’hommes et de femmes antillais “impactés” par l’histoire de l’esclavage, mais également d’immigrés confrontés à des difficultés d’intégration en France métropolitaine.
“Je me suis rendue compte qu’aux Antilles les relations homme-femme sont conflictuelles. L’instabilité affective des couples et la précarité du lien conjugal révèlent avant tout les dysfonctionnements d’une organisation familiale née de l’esclavage”, explique cette disciple du psychiatre Tobie Nathan, le représentant le plus connu de l’ethnopsychiatrie en France.

Schématiquement, la famille antillaise repose sur un personnage : la mère dont la force garantit l’équilibre familial. Cette famille, qualifiée de “matrifocale”, est structurée autour de la mère ou de la grand-mère. “Les hommes sont généralement absents, pointe Romana, car souvent de passage. Ils engrossent et ils partent, encore soumis malgré eux à l’article 12 du Code Noir, lequel stipule : les enfants qui naîtront de mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des maîtres différents.”

Dans le dispositif matrifocal, la mère est décrite comme un être exceptionnel, forçant l’admiration de tous par son courage et sa force à affronter une situation économique souvent précaire tandis que l’homme se distingue par son irresponsabilité, son machisme, son donjuanisme, son alcoolisme. Pour se convaincre de la prégnance de l’histoire de l’esclavage sur les schémas mentaux – souvent inconscients – en place aux Antilles, il faut tenter de se représenter ce que serait le fait d’avoir des aïeux esclaves.

“Imaginez une seconde qu’en remontant seulement cinq générations tous vos ascendants ont vécu le pire des avilissements”, lance Viviane Romana pour qui être un descendant d’esclave est extrêmement lourd et complexe à porter. “Nombre de mes patients ont le sentiment de porter cet héritage dégradant au fond d’eux. Cela leur pose des difficultés psychologiques. Certains Noirs ont des difficultés à établir une relation normale et naturelle avec les Blancs, qui sont pourtant loin d’être tous des racistes. La société est encore marquée par le schéma ancien qui assignait à chacun – Blanc, Noir ou Mulâtre – une place précise. Dans ce cadre, le Blanc reste au sommet de la hiérarchie.”

Pour saisir ce qui se joue dans les rapports sociaux aux Antilles, la grille de lecture proposée par l’ethnopsychiatrie est particulièrement utile. La société reste en effet marquée par des tensions latentes et des affrontements sousjacents qui puisent leurs racines dans l’histoire. Au moindre conflit social, celles-ci remontent à la surface. Cependant, et pour ajouter à la complexité, les rapports des Békés avec le reste de la population ne sont pas forcément toujours antagonistes. “En Martinique, il existe une relation de proximité, voire d’intimité, entre le Béké et le Noir, qui provient du voisinage qui existait entre le maître et l’esclave, sur la même terre. Les Noirs et Békés sont également créoles et appartiennent au même sol, à la même histoire. Et ils parlent la même langue : le créole.”

Roland Hugo