Matriarcat himalayen : polyandrie sur la montagne-mère primordiale de l’univers

Le mont Everest : la mère primordiale du ciel et de la terre

Son nom tibétain est Chomolungma ou Qomolangma (ཇོ་མོ་གླིང་མ) signifiant la « Déesse (Chomo) mère (suffixe ma) des vents (lung) ». La translittération en chinois est Zhūmùlǎngmǎ Fēng (珠穆朗瑪峰), littéralement « Pic Qomolangma », ou Shèngmǔ Fēng (聖母峰) signifiant « mère de l’univers ». Chomolangma, pourtant utilisé par les Sherpas, n’est pas acceptable car il aurait été contraire à l’idée d’unification du pays (« népalisation »). Aussi, un nouveau nom est inventé : Sagarmatha (सगरमाथा), en français la « tête du ciel ». La plupart des monts en Asie portaient autrefois des noms de déesses. Le culte des déesses-montagnes existe en Chine depuis des temps immémoriaux. Aujourd’hui, les chinois vénèrent toujours les montagnes sacrées, considérées désormais comme masculines et non plus féminines, avec l’essor du patriarcat.

La demeure des ancêtre et non le trône des dieux

Le nom Sherpa du mont Everest, Chomolungma – Déesse-Mère de l’univers – démontre que ses habitants savaient qu’il s’agissait du pic le plus haut du monde. Aujourd’hui, les sherpas sont cependant une ethnie très patriarcale et très hiérarchisée. Pour les habitants du Tibet, les immenses montagnes de l’Himalaya ne sont pas le trône des dieux, comme pour les hindouistes, mais la demeure des ancêtres, et sont vénérées comme telles par les tribus locales, bien plus que ne le sont les sanctuaires bouddhistes. Exactement comme en Grèce, avant l’arrivée des dieux olympiens patriarcaux (Zeus, Arès, Hadès…), le mont Olympe n’était pas pour les autochtones matriarcaux la demeure des dieux mais la demeure des ancêtres. Il ne semble donc pas y avoir de mythification, de personnification divine, ou autre mystification dans le matriarcat… mais un culte des ancêtres qui ramène chacun à sa lignée et à son peuple.

1865, la couronne britannique refuse le nom matriarcal du toit du monde

« Mon respecté chef et prédécesseur le colonel Sir George Everest m’a enseigné à désigner tout objet géographique par son véritable nom local ou indigène. Mais voici une montagne, probablement la plus haute au monde, dont nous n’avons pu trouver aucun nom local. L’appellation indigène, si elle en a une, ne sera très probablement pas découverte avant que nous soyons autorisés à pénétrer au Népal. En attendant il m’incombe le privilège comme le devoir d’assigner… un nom, par lequel cette montagne puisse être connue des citoyens et des géographes et devenir un mot d’usage courant dans les nations civilisées. » — Andrew Waugh, arpenteur général britannique des Indes orientales, Proceedings of the Royal Geographical Society of London, 1865

Pourtant, de nombreux noms locaux existent, le plus connu étant probablement depuis plusieurs siècles l’appellation tibétaine Chomolungma figurant même sur une carte de 1733 publiée à Paris par le géographe français Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville. Quoi qu’il en soit, Waugh prétexte qu’avec la pléthore de noms locaux, il aurait été difficile d’en favoriser un plus répandu parmi les autres. Il décide alors de le baptiser d’après son prédécesseur, le géographe britannique Sir George Everest (1790 – 1866).

Vers la réhabilitation du nom de la Montagne-Mère ?

En 2002, le journal chinois Le Quotidien du Peuple édite un article alléguant un point de droit contre l’utilisation continue du nom anglais dans le monde occidental, insistant sur le fait que la montagne devrait être mentionnée par son nom tibétain. Le journal se justifie par le fait que le nom local précédait chronologiquement le nom anglais : le mont Qomolangma aurait été repéré selon eux sur une carte chinoise il y a plus de 280 ans.

Polyandrie, polygynie, et divorce simplifié

Les Tibétains pratiquent traditionnellement la polyandrie, où une femme a plus d’un mari. Le mariage peut prendre de nombreuses formes: soit deux ou trois frères peuvent épouser la même femme, et dans ce cas le frère aîné est le chef de famille, soit une héritière prend plus d’un mari pour vivre dans sa maison, et dans ce cas elle est à la tête de l’un des ménages. La monogamie est également possible.

Certains vestiges de matriarcat ont été conservés dans les montagnes de l’Himalaya, notamment chez les peuples Sikkimi, Ladakhis, Minaros. Pour préserver la propriété agricole, un droit d’aînesse très fort permet à l’aîné d’hériter de tout ce que possédaient ses parents. Les cadets mâles peuvent rester au foyer du frère aîné, et profiter de tout à la condition de ne pas se marier. La femme de l’aîné devient celle de toute la petite famille (sinon elle est virée). Les enfants des uns sont ceux de tout le monde, vu qu’il n’y a pas de certitude quant à la paternité. L’inverse est également possible : un cadet peut devenir l’époux d’une riche héritière et de ses sœurs si elles le désirent (sinon, elles peuvent épouser un aîné, ou se faire nonnes). Le divorce est simple : d’un côté comme de l’autre, il suffit d’en exprimer le désir et de faire un cadeau de dédommagement à l’autre (un cheval ou un yak). La polyandrie a été abolie en théorie en 1941 (en Inde). Cependant, les coutumes ne disparaissent pas selon le bon désir du législateur, surtout quand elles sont fondées sur une logique de survie… Dieu sait si la montagne est dangereuse.

Plus une femme a de maris, plus son prestige est grand, et plus elle est désirée

 »Une jeune fille qui devient grosse avant son mariage, non seulement n’est pas exposée au mépris de tous, mais, bien au contraire, chacun l’entoure des marques du plus grand respect, car elle est féconde, et une foule d’hommes brigue la faveur d’obtenir sa main. La femme a le droit d’avoir un nombre illimité de maris ou d’amants. Dans ce dernier cas, si elle a remarqué un jeune homme, elle l’emmène chez elle, éconduit tous ses maris, couche avec celui qu’elle aime, puis elle annonce qu’elle vient de prendre un amant « jing-tuh », nouvelle que les maris dépossédés de leurs fonctions reçoivent avec un certain plaisir qui n’est que plus vif si leur femme s’est montrée stérile pendant les trois premières années de mariage. On se fait ici une idée fort vague de la jalousie.

En cas d’absence d’un des maris, on offre sa place à un célibataire ou à un veuf, bien que ceux-ci soient en minorité ici, la femme survivant généralement à ses chétifs époux : on choisit quelquefois un voyageur bouddhiste que ses affaires retiennent quelque temps dans le village. Un mari qui voyage ou qui cherche du travail dans les pays voisins, profite à chaque halte de l’hospitalité de ses coreligionnaires qui lui offrent leur propre femme. Si une femme est restée stérile, ses maris s’évertuent de toutes les façons pour engager les passants à descendre chez eux une nuit, dans l’espérance qu’ils les rendront pères.

Malgré sa situation particulière, la femme est entièrement libre dans le choix d’un mari ou d’un amant ; elle jouit de l’estime générale, elle est toujours de bonne humeur, prend part à tout ce qui se dit et va sans obstacle partout où il lui plaît, sauf dans la principale chambre des prières, au monastère, dont l’entrée lui est formellement interdite. Les enfants ne connaissent que leur mère : ils ne ressentent aucune affectation pour leurs pères, pour cette excellente raison qu’ils en ont une infinité. »

La Vie inconnue de Jésus-Christ. Ed. Le Basileus.