La civilisation matriarcale dravidienne de l’Indus : un paradis pacifique urbain détruit par les aryens

Les conquérants patriciens aryens

La théorie de l’invasion aryenne (TIA) soutient qu’un peuple de cavaliers et de guerriers nomades de « race indo-européenne », connu sous le nom d’« Aryens » et originaire de l’Iran, a connu une grande expansion démographique et militaire entre les xviie et xvie siècles av. J.-C., et a envahi l’Europe et l’Inde du Nord. Elle part du postulat que la dénomination d’Aryens (ou Aryas, Aryans) désigne une ethnie en particulier, pratiquant une religion codifiée vers le xie siècle av. J.-C. dans les Veda. En s’installant dans la plaine indo-gangétique, ce peuple se sédentarisa et se mêla aux populations autochtones du nord de l’Inde ; un phénomène analogue se produisit en Europe. Dans ce modèle, il s’agit d’une invasion violente et subite, qui impose aux peuples soumis une culture patriarcale, une langue originelle (indo-européenne) et un panthéon. Tant en Europe qu’en Inde, cette invasion se serait produite autour de 1100-1200 avant notre ère.

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Les autochtones pré-aryens de l’Inde

Carte de répartition des quatre sous-familles des langues dravidiennes

Les peuples dravidiens, également Dravidiens sont les termes utilisés pour désigner les différents peuples non aryens et non himalayens en Inde. Ces personnes parlent des langues dravidiennes et sont mis en opposition aux ethnies du nord de l’Inde. Deux exceptions existent pour le nord, une peuplade afghano-pakistanaise et une népalaise. Le terme « dravidien » est construit sur le mot sanscrit « drâvida », qui désigne le peuple occupant le sud de l’Inde et plus particulièrement l’extrême-sud. On pense qu’à l’arrivée des Aryas, le groupe aborigène devait être celui des Drâvidiens comme en témoignent de nos jours des « îlots linguistiques » apparentés, ainsi que la survivance de nombreux vocables qu’a adopté la philosophie védique. L’origine des langues dravidiennes est mal connue. On a tenté de relier les langues dravidiennes à la civilisation de la vallée de l’Indus, dont les habitants se seraient dispersés après la chute de cette civilisation. Pourtant, des indices le suggèrent (iconographie yogie, interprétée comme pouvant être « proto-shiva » dans le site archéologique indusien Mohenjo Daro).

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Une civilisation sans mariage et sans prostitution

Ruines de Mohenjo Daho, Indus, Pakistan

L’Inde, de par les invasions aryennes dont elle fut victime, connaît deux types de civilisations. Le premier, le plus ancien, nommé « civilisation de l’Indus » a laissé au Ve millénaire av. J.-C. des traces dans des villes archaïques très surprenantes : Harappa et Mohenjo-Daro. Ses vestiges révèlent un monde totalement étrange que les archéologues tentent d’élucider, de restituer. Il semble qu’il s’agissait d’une société gentilice (tribale), sans mariage, sans état, plutôt pacifique, tournée vers le culte des ancêtres. Ignorant le mariage et la famille conjugale, cette société semble aussi avoir ignoré la prostitution; le type de prostitution [dite « sacrée »] a existé dans certaines civilisations anciennes, mais il ne semble pas que cela ait été le cas en ce qui concerne la civilisation de l’Indus. Des serpents sacrés, des déesses et des figurines de femmes se retrouvent sur des sceaux et font penser aux Divinités-Mères.

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La déesse et le serpent, sans pouvoir central

Les connaissances sur la civilisation de l’Indus, dite aussi civilisation harappéenne, progressent très lentement, pourtant elle est exemplaire : pas de palais, pas de temple ni d’idole, très peu d’armes, pas de fortification. Une société non-violente, qui est pourtant en relation commerciale avec de puissants voisins, la Chine et la Mésopotamie. Des serpents sacrés, des déesses et des figurines de femmes se retrouvent sur des sceaux et font penser aux Divinités-Mères.

Science et Yoga avant les lois de Manou

Rien ne révèle la présence d’un pouvoir central, mais en revanche, la spiritualité semble avoir une place importante et pourrait avoir été à l’origine du yoga, bien avant les Lois de Manu, expression du nouveau pouvoir sans partage des pères. Le cœur de cette civilisation très sophistiquée, Mohenjo Daro, la plus grande ville connue de la haute Antiquité, date du IVe millénaire av J-C. Les Harppéens savaient que la terre était ronde, et ils avaient calculé la bonne distance terre-soleil et terre-lune. Une civilisation qui a disparu vers 1800 avant notre ère.

Une civilisation influente détruite par les aryens

La civilisation de l’Indus (apogée sur 3500-1500 av J.-C) étendait son influence à l’est, jusqu’à la région de Delhi, à l’ouest par un réseau commercial qui la reliait à Sumer. La thèse la plus communément admise considère que la civilisation de l’Indus fut détruite vers 1500 av J. C. par les invasions aryennes. Les habitants étaient surtout des agriculteurs qui cultivaient des céréales (blé, orge et sésame), des légumes (pois) et du coton, et pratiquaient l’élevage de bovidés, de moutons et de porcs.

Agriculteurs contre pasteurs

La civilisation de l’Indus était à forte tendance urbaine et ressemblait très peu à celle décrite dans les Vedas aryens, qui avait un caractère pastoral. Peu d’éléments d’une civilisation aussi manifestement urbaine (par exemple, les structures des temples, système de collecte des eaux usées) sont décrits dans les Vedas. Elle ignorait totalement le cheval, alors que cet animal est présent dans les Vedas.

Commerce maritime international

Sa population s’est établie essentiellement autour du fleuve Indus (sites de Harappa et Mohenjo-Daro). Son territoire, 2 fois plus grand que la France, comptait plus de 5 millions d’habitants. Ses réseaux commerciaux maritimes s’étendaient jusqu’en Perse et en Mésopotamie. Des tablettes cunéiformes mésopotamiennes décrivent des transactions avec les marchands indusiens qui exportaient des métaux précieux, des perles, de l’ivoire, du cuivre travaillé, de la céramique et de la verrerie. Ces navigateurs remontaient jusqu’aux ports d’Arabie par la mer Rouge.

Des villes immenses

Son vaste urbanisme (jusqu’à 40 000 habitants) était sophistiqué et égalitaire : plan réfléchi, standards de construction, et réseaux hydrauliques pour tous… Lors des fouilles, les archéologues furent stupéfaits par le plan méthodique et très étudié des villes comme à Mohenjo Daro, à Harappa et à Dholavira. Moenjodaro a ainsi été surnommée la Manhattan de l’Age du Bronze. La ville basse, quadrillée de rues disposées en damier, est en effet traversée du nord au sud par un boulevard de plus de cent mètres de large, que coupent à angle droit des ruelles orientées d’est en ouest, délimitant des blocs d’habitation eux-mêmes desservis par des voies plus étroites. Les rues disposaient, à intervalles réguliers, de sortes de guérites, où devaient s’abriter des vigiles.

L’urbanisme connu le plus ancien

On ne trouve rien de comparable ni en Mésopotamie, ni en Égypte. La civilisation de l’Indus est donc le plus ancien exemple d’urbanisme. Les peuples de l’Indus furent aussi les premiers à employer la brique cuite à grande échelle dans la construction. Les archéologues furent frappés par le degré de standardisation dans la construction. Les briques utilisées étaient toutes de dimensions rigoureusement égales. Les maisons d’habitation étaient généralement de même modèle et de même taille, à l’exception de quelques constructions particulières, probablement des édifices publics.

Un urbanisme moderne en avance sur son temps

Les maisons semblent avoir été conçues de manière à assurer un maximum de confort et de sécurité. Des cours intérieures assuraient l’éclairage et les fenêtres étaient fermées par des treillages de terre cuite ou d’albâtre. Bon nombre de maisons disposaient d’un puits individuel. Les plus petites demeures mises à jour comportaient deux pièces avec salle de bain. Les fouilles ont aussi révélé la présence de WC. Les eaux usées étaient collectées dans de petites fosses revêtues de briques situées au bas des murs des maisons, avant d’être acheminés par des conduits vers un réseau de canalisations creusées sous le pavement des rues et recouvertes de briques dures. Ces canalisations débouchaient sur un système plus vaste d’égouts, également couverts, qui évacuaient les eaux usées hors des secteurs habités de la ville. Sur un tertre artificiel de 7 à 14 mètres de haut, on a dégagé d’importants monuments, dont le Grand bain, profond de plus de deux mètres, une construction en briques d’une conception remarquable pour l’époque. L’étanchéité du bassin – 11,90 m de long sur 7 m de large – est encore préservée intacte.

Une civilisation non-violente ?

Une des caractéristiques de cette civilisation est son apparente non-violence. Contrairement aux autres civilisations de l’antiquité, les fouilles archéologiques n’ont pas trouvé la trace de dirigeants puissants, de vastes armées, d’esclaves, de conflits sociaux, de prisons et d’autres aspects classiquement associés aux premières civilisations patriarcales.

Une société idéale ?

Les archéologues n’ont à ce jour découvert aucune sculpture monumentale mais beaucoup de petites figurines humaines et des représentations de la maternité en terre cuite. Autrement dit on n’a pas trouvé le moindre signe d’une royauté ou d’une théocratie puissante. Les archéologues se demandent même si cette civilisation possédait une armée : quelques armes ont bien été retrouvées (peut-être appartenaient-elles aux envahisseurs aryens), mais aucune représentation de scènes guerrières.

Un peuple pacifique et égalitaire

Ce peuple agricole, pacifique et lettré n’a laissé aucune trace d’activités militaires. Les villes n’étaient pas fortifiées. Les archéologues ont établi que ni armements, ni remparts n’existaient avant le patriarcat. Cette société ignorait la division en classes sociales. Quant à la religion, il n’en reste que des traces fugitives. La statuaire révèle le culte de la maternité, d’un « roi-prêtre » ainsi que d’une divinité cornue ithyphallique. : statuettes assimilées souvent à des déesses-mères, amulettes, représentations de mise à mort d’un buffle d’eau. Mais aussi des arbres sacrés et d’un « proto-shiva », un homme cornu à plusieurs têtes en position yoguique. Certains spécialistes y voient des prémices de la religion hindoue et du jaïnisme.

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