Matriarcat Karen (Birmanie) : les femmes girafes âgées, prêtresses et cheffes de famille

Les Karens (autodénomination : Pwa Ka Nyaw Po), nommés Kariangs (กะเหรี่ยง) ou Yangs par les Thaïs, sont un groupe ethnique tibéto-birman de 4 à 5 millions de personnes, dont 90 % environ vivent en Birmanie et 10 % en Thaïlande. La junte militaire birmane est en conflit depuis 1948 avec la guérilla karen, qui l’accuse de nettoyage ethnique.

Tout au long de leur histoire, les Karens ont été tributaires de la politique des États dominants qui les ont combattus ou ont cherché à les assimiler. Leurs territoires ont été successivement le théâtre d’affrontements entre Môns et Birmans, Birmans et Thaïs, Birmanie et Empire britannique. Par ailleurs, le Myanmar, où vit l’immense majorité d’entre eux, a, depuis son indépendance, pour préoccupation majeure le maintien de la cohésion interne d’un pays où cohabite avec l’ethnie dominante un tiers de la population composé de multiples peuples non birmanophones, voire non bouddhistes, et cette politique ne fait que renforcer les aspirations nationalistes.

Mariage, religion et matrilignage

Le société Karen est une société matrilinéaire. La famille matrilinéaire est un système de filiation dans lequel chacun relève du lignage de sa mère. Cela signifie que la transmission, par héritage, de la propriété, des noms de famille et titres passe par le lignage féminin. Cependant, le mariage lui-même est considérée comme un élément important de la vie d’une femme, tant et si bien, en effet, que si une femme meurt avant le mariage, elle est néanmoins inhumé dans les vêtements de les femmes mariées afin de faire partir les mauvais esprits. Les Karen sont surtout animistes et croient en l’existence du Seigneur de la Terre et de l’eau soit la Terre, l’eau, les rochers, les arbres, etc. Néanmoins, beaucoup Karen ont été convertis au Christianisme durant le 20e siècle par des missionnaires occidentaux.

Des familles élargies matrilinéaires et matrilocales

Nombreux sont les Karens vivant dans les villes. Les usages et traditions ne se maintiennent intacts que dans les villages relativement isolés.

L’unité socio-économique de base est le noyau familial monogame, vivant largement en autarcie. Sous le même toit vivent les époux, leurs enfants et parfois des grands-parents, en général maternels. L’habitat est uxorilocal, une famille se logeant de préférence dans le voisinage ou dans le village des parents de l’épouse. Il s’agit d’un usage, non d’une règle, l’emplacement des champs pouvant être davantage déterminant.

La femme âgée, prêtresse des ancêtres

Le fait que le jeune marié, dans l’attente d’un nouveau toit, va demeurer chez les parents de son épouse, et non l’inverse (mais les Padaungs font exception), a conduit à classer un certain temps les Karens parmi les sociétés matrilinéaires, opinion confortée par le rôle prédominant joué chez les Pwos par la femme la plus âgée de la famille dans l’organisation du culte des Ancêtres.

L’immobilier aux filles, le mobilier aux fils

Mais l’enfant n’appartient pas davantage à la lignée maternelle qu’à celle du père ; l’héritage est à peu près équitable, les biens meubles revenant aux enfants qui ont déménagé (donc aux fils en général), la maison et les terres à ceux qui restent (les filles et leurs époux, le plus souvent). La conception de la famille, le mode de descendance sont assez semblables à ceux des pays occidentaux, comme à ceux des peuples limitrophes, Birmans, Môns, Thaïs.

Une chefferie socio-religieuse patrilinéaire

De même le village a le même aspect que ceux de leurs voisins. À sa tête, le hi hki est doté d’un pouvoir socio-religieux, transmis généralement de père en fils et remontant à l’une des familles fondatrices du village. Il est l’intercesseur entre la communauté villageoise et l’Esprit protecteur du territoire, chargé d’organiser les rites agraires. Pour régler les différends de la vie quotidienne, il peut se faire aider d’une sorte de Conseil des anciens.

Des familles sans nom

Traditionnellement, il n’existe pas de noms de famille et il est usuel d’appeler quelqu’un le père de… ou la mère de… suivi du prénom de son fils ou de sa fille (aînée) : Tha Su Mô pour la mère de Tha su, Tha Su Pa pour le père de Tha Su, ou s’il n’a pas d’enfant Mari de… ou Femme de… On s’adressera aussi à une personne en faisant précéder son prénom d’un titre (Maître, Professeur) ou d’un terme de parenté (Grand-mère, Oncle, Nièce…) qui ne correspond pas nécessairement à une parenté, mais peut être choisi en fonction de l’âge respectif des interlocuteurs, usage commun à bien d’autres peuples de la région.

Les femmes cheffes de famille

Aujourd’hui, la majorité des Karens vit encore dans des villages isolés des montagnes proches de la frontière birmane. Le sentiment communautaire est pour eux très important. Il s’agit d’une société matriarcale,  ce sont les femmes qui prennent les décisions au sein d’une famille. Dans un village (en général une cinquantaine de familles), les anciens se réunissent et prennent des décisions pour le village. Ils sont encadrés par des fonctionnaires thaïs.

Un matriarcat déstabilisé par l’agriculture moderne

Les Karen disent qu’autrefois, leur société était matriarcale. L’argument principal consiste à mettre en valeur la complémentarité du travail et des savoirs réservés aux femmes dans le cadre de l’économie de subsistance fondée sur l’essartage. Les hommes s’occupaient des travaux physiques (éclaircir les essarts et préparer les sols) et les femmes étaient chargées de sélectionner, de planter, de récolter et de conserver pour l’année suivante l’importante variété de graines plantées dans les essarts. Elles disposaient donc d’un important corpus de savoir sur les plantes. Leur pouvoir était alors remis en cause par les politiques de développement assisté qui favorisent la mono-culture ou l’agriculture commerciale par le biais des hommes, sans tenir compte de la division traditionnelle des tâches agricoles en fonction des genres. Les nouvelles connaissances techniques des hommes en matière de commerce, d’usage d’engrais et de communication avec des agents extérieurs contrebalancent dès lors le savoir traditionnel des femmes, réduites au rang de vassales des hommes. Leur manque de connaissance dans ces domaines les exclut des décisions de développement. D’autre part, avec l’introduction de l’agriculture commerciale et de la riziculture, les intervalles de repos saisonniers entre deux cycles agricoles tendent à diminuer. Les femmes héritent d’un surcroît de besognes annexes au cours de l’année tandis que les hommes s’accaparent du temps libre pour accroître leur potentiel de connaissance et de communication avec l’extérieur. De ce fait, les femmes n’ont plus le temps de s’adonner aux activités traditionnellement valorisées, comme le tissage et les savoirs associés à l’essartage.