Matriarcat Kavalan (Taïwan) : les femmes, cheffes, chamanes et déesses, domestiquent les maris

Les Kavalan (chinois : 噶瑪蘭, le peuple qui vit dans la plaine) sont l’un des 14 groupes aborigènes de Taïwan, officiellement reconnus par la République de Chine. Ils sont le onzième groupe à voir été reconnu officiellement (2002). Ils font partie des Pingpu, ainsi qu’on désigne les groupes qui habitaient originellement les plaines côtières de Hualien et de Taitung, et qui se sont plus ou moins fondus dans la population han au cours des siècles. Installés dans la partie orientale de l’île de Taiwan, les Kavalan sont environ 1 200. Auparavant, nombre d’entre eux, vivant dans le comté de Hualien, étaient incorporés dans le groupe des Amis, dont ils ont subi l’influence culturelle. Les Kavalan ont néanmoins conservé leur langue, leurs mythes et leurs rites shamaniques. Ils parlent le kavalan, une langue du sous-groupe formosan des langues austronésiennes. Les Austronésiens de Taïwan étaient souvent organisés selon des systèmes matrilinéaires où les biens, l’identité et certaines formes de pouvoir étaient transmis par les femmes (Kavalan, Amis, Puyuma, Siraya, Taokas, Ketagalan, Pazeh). Les chefs de clans – qui peuvent aussi bien être des femmes que des hommes – sont choisis au moyen d’une élection.

La femme, chamane et déesse

Les Kavalan ont vécu jusque dans les années 1940 au sien d’une société matrilinéaire et matrilocale à classes d’âge. Avant l’arrivée des Japonais dans la région en 1920, les jeunes Kavalan pratiquaient la chasse aux têtes avec les groupes voisins. Les hommes sont exclus de la fonction de chamane, fonction traditionnellement dominée par les hommes dans les sociétés à chamanes, exclusion liée à la matrilinéarité. Effectivement, la femme chamane détient le rôle d’une déesse et la femme Kavalan en est le successeur ; le sang menstruel est d’ailleurs un support de la matrilinéarité. Dans cette société fondée sur les classes d’âges et la pratique de la chasse aux têtes qui valorise les jeunes hommes, la grand-mère – c’est-à-dire une femme d’âge mûr – garde un rôle instrumental et central.

La domestication des maris

Dans les légendes et les rites qui suivent la chasse aux têtes de ces trois sociétés (Puyuma, Kavalan, et Amis), le jeune homme non marié est assimilé au cerf sauvage, libre de ses mouvements dans la forêt. Une fois marié, il est par contre associé à la figure d’un animal domestiqué par les femmes : le coq chez les Kavalan et le cochon chez les Amis et les Puyuma. Chez les Kavalan, le coq reste cantonné au domaine de la maison. Il est assommé, sacrifié et mangé au sein de la maison/matrilignée exclusivement. Chez les Amis, les chamanes sautent sur le cochon qui va être sacrifié pour acquérir de « la force ». Dans les deux cas, l’animal qui représente l’homme est la cible de violences symboliques exercées par les femmes grâce auxquelles la société établit des relations avec le surnaturel et assure ainsi sa reproduction.

Les femmes, médiatrices de paix

Les Kavalan ayant décidé de migrer vers le sud sont entrés sur le territoire occupé par les Amis et les Taluku. Tout en affrontant ces derniers dans le cadre de la chasse aux têtes, ils parvinrent à chasser les Sakilaya (un sous-groupe des Amis) de leurs terres. Lorsque le pouvoir japonais parvint à s’imposer sur la côte est, il interdit la chasse aux têtes et contraint les Kavalan et les Amis à s’unir contre les Taluku. Cela contribua sans doute à pacifier leurs rapports et à faciliter la mise en place d’une coopération fondée sur l’interdépendance. Les Kavalan purent mettre à profit les techniques de culture en rizière irriguée qu’ils avaient apprises des Han. Ce mode de culture permet en effet des rendements bien supérieurs à ceux obtenus jusque-là en rizière sèche par les Amis, mais il nécessite en revanche la mobilisation d’une grande force de travail. Les deux peuples étant matrilinéaires, les femmes kavalan firent venir des hommes amis pour cultiver leurs terres. La multiplication de ces contacts, des inter-mariages et les similitudes culturelles préexistantes à leur rencontre ont ensuite oeuvrer au rapprochement des deux groupes.

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