Matriarcat Mangphu (Bhoutan) : civilisation libertine de la déesse-mère, et du Bonheur National Brut

Une société clanique aux pieds de l’Himalaya

Les Mangphus sont une ethnie matriarcale du Mangphu-han, territoire grand comme la moitié d’un département français (2830 km2) situé au sud-est du Bhoutan, dont il dépend. Il est bordé au Nord par la barrière himalayenne, à l’ouest et au sud par la frontière indienne. Son nom signifie «Rivière des Mères». Il compte un peu plus de 17 500 habitants répartis en une trentaine de clans (ou villages) jouissant d’une quasi autonomie à la fois administrative et culturelle par rapport à ses voisins Bhoutanais, Indiens et Chinois. Rappelons que le Bhoutan évalue son progrès non pas au Produit Intérieur Brut, mais au Bonheur National Brut (lire le Matriarcat Bhoutanais). Malgré les influences de l’hindouisme et du bouddhisme les Mangphus ont su préserver leur identité culturelle et leurs traditions millénaires. Parmi les nombreux ethnologues et anthropologues ayant étudié la culture Mangphu, l’Allemande Anja Gitter, ethno-anthropologue, leur a consacré plusieurs ouvrages (bibliographie en fin de page).

Un peuple ancien de plus de 8000 ans

Se fondant sur les écrits anciens des Mangphus (gravés sur l’os ou le bois) ainsi que sur des données archéologiques récentes, Anja Gitter affirme que le territoire Mangphu-han est habité par cette ethnie matriarcale depuis au moins le VIIIesiècle. Antérieurement à cette date on se perd en conjecture. Il se pourrait néanmoins – des recherches en cours tendent à le prouver – que les Mangphus occupent la région depuis le Néolithique. Ils auraient préservé à travers le temps une culture matriarcale qui, selon l’anthropologue Jean Feiz, «s’étendait à d’autres groupes tribaux dans la période pré-patriarcale: 8000 ans BP».

Une société libertine, sans père ni mari

Le mariage n’est pas institué chez les Mangphus. Il n’y a pas non plus de vie en couple. Les femmes et les hommes habitent des maisons différentes*. Jamais un homme ne s’introduit dans la maison des femmes s’il n’y est pas convié. Alors que les femmes rendent visite aux hommes mais en observant certaines règles relative à leur fonction de prêtrise. Si une femme veut avoir une relation intime avec un homme, elle l’invite à venir dans la maison des femmes, où chacune possède sa bagha (case personnelle). Un homme peut cependant vouloir aller avec une femme. Dans ce cas il trouvera l’occasion de l’approcher au cours des activités diurnes et lui signifiera son désir. La femme peut accepter ou refuser. Si elle accepte, l’homme viendra le soir frapper à sa porte. Au matin il devra quitter la maison des femmes et rejoindre celles des hommes. «Les moeurs des Mangphus sont plus libres que dans la plupart des pays occidentaux», affirme Anja Gitter.

Une société sans couple, sans possessivité, et sans jalousie

Une femme ne peut pas s’approprier un homme de manière exclusive. Elle ne peut le faire que ponctuellement. Jamais dans la durée. Pas plus qu’un homme ne peut prétendre à la propriété exclusive d’une femme. L’idée de former un couple durable est inexistante chez les Mangphus. Les enfants qui naissent de ces «unions libres» n’ont donc pas un père mais plusieurs. Tous les hommes du clans sont à la fois père et oncle de chaque enfant, et se comportent comme tels avec eux. La mère d’un enfant ne fait pas de distingo entre son enfant et celui d’une autre femme. À ceci près que chaque mère allaite son enfant, bien qu’il arrive qu’un enfant soit allaité alternativement par plusieurs mères.

Un urbanisme sexiste équilibré

Les villages Mangphus sont construits tout en longeur de part et d’autre d’une voie de circulation. D’un côté de cette voie centrale, qui est très large et fait office de « place publique » de bout en bout, il y les maisons des femmes, de l’autre les maisons des hommes. Séparation physique autant que symbolique entre les deux sexes. «Sur la voie centrale, zone neutre, les hommes, les femmes et les enfants se retrouvent dans une liberté de contact où les deux univers, féminins et masculins, semblent se confondrent». (A. Gitter).

Enfance, entre société des hommes et société des femmes

La vie de l’enfant se partage entre le «coin des femmes» et le «coin des hommes». Jusqu’à 2 ans, âge où l’enfant est sevré, il vit presque exclusivement avec les femmes. Ensuite, de 2 à 12 ans, il passe autant de temps avec ses «pères» qu’avec ses «mères». Passé cet âge, il intègre le coin des hommes et ne revient pas chez les femmes, mais il les côtoie librement dans «l’espace public». En âge de procréer, il ne viendra chez les femmes que s’il y est invité par l’une d’elles. Les rapports incestueux ne semblent pas proscrits mais restent rares. Ils ne se pratiquent que de manière à ne pas donner de descendance. Le jeune homme en âge «d’aller» chez les femmes (vers 15 ou 16 ans) fréquente plus facilement les clans voisins. Il évite naturellement le clan où il a été allaité, bien qu’il peut s’y rendre (au risque toutefois d’être éconduit par les aînées).

Des hommes pacifiques et riants

Les hommes, d’un naturel pacifique et riant, approuvent la gouvernance des femmes. Ils trouvent normal qu’elles dirigent la société puisque c’est le voeu de Mohak (la déesse-mère détentrice des forces vives). Outre la plupart des taches domestiques qui leur incombent et dont la plus importante est l’éducation des enfants mâles de plus de 12 ans, les hommes Mangphus, très joueurs, aiment s’affronter dans des joutes et des jeux d’adresse comme le lancement du javelot, le tir à l’arc, le krunah (jeu de boules) et le dhoma: deux équipes de dix joueurs se disputent une balle faite d’une peau de lièvre bourrée de paille. Ils affectionnent de même les jeux de pions (genre de jeu de dame). Les femmes assistent a ces jeux en tant que spectatrices passionnées.

Répartition sexuelle des tâches

Les taches domestiques telles que la préparation de la nourriture, l’entretien de l’habitat, les semailles, les récoltes, la chasse et la pêche sont assurés par les hommes mais la plupart des femmes, surtout les plus jeunes, y participent également mais de façon ponctuelle et réglée. Une femme peut mettre une graine en terre, l’arroser, la sarcler, mais sa fonction de prêtresse lui interdira l’arrachage ou l’abatage. De même elle peut ramasser un fruit tombé à terre mais ne le cueillera pas de la branche. Elle ne tuera jamais un animal de ses mains.

Menstrues, le sang féminin sacré

Durant sa période de menstrue la femme Mangphu ne participe à aucune activité domestique, elle devient, pour quelque jours, «prêtresse du sang» et se rend au moins une fois par jour en amont des ruisseaux pour mêler à l’eau son sang menstruel considéré comme élément fertilisant:* «dala omah-dong-dah». Grand sujet d’étonnement pour les anthropologues: dans toutes les sociétés patriarcales anciennes ou contemporaines connues, le sang menstruel est toujours perçu comme un élément impur. Parfois même il est interdit à une femme en période de menstrue de toucher aux aliments car ceux-ci seraient corrompus. Au contraire, chez les Mangphus, le sang menstruel a des vertus purificatrices.

Spiritualité : la Veillance de l’Existence

Les Mangphus rendent un culte aux éléments qui les entourent, soleil, lune, rivières, arbres, pluie, etc., mais aussi à des entités plus abstraites comme l’ordre des saisons, le mouvement du soleil ou de la lune, la fertilité du sol, la pérennité des sources d’eau… Ce culte, Anga Gitter préfère l’appeler “veillance”. La veillance englobe plusieurs notions : attention, respect, vénération, offrande de reconnaissance… Les fonctions de veillance sont uniquement dévolues aux femmes (prêtresses), et «ne s’expriment pas en acte mais en présence»; autrement dit les fonctions ne sont pas interventionnistes: la prêtresse qui, par exemple, veille sur le cycle des lunaisons, n’agit pas activement sur ce cycle, pas plus que sur la lune. Elle veille en “laissant être et en laissant faire”. Il n’y a pas, comme chez la plupart des ethnies patriarcales, des rites expiatoires visant à susciter la faveur des éléments ou des esprits qui les habitent. Les Mangphus accueillent et regardent d’un oeil bienveillant les éléments qui les entourent. En les veillant, en les honorant, ils reconnaissent le «droit» d’être à tout ce qui est. Dans le texte d’une légende du Mohaka-donga (recueil) une prêtresse s’adresse ainsi au soleil: «Sois, continue d’être, que la pointe de tes rayons trouvent chez nous le même accueil, la même joie que tu nous donnes à ton apparition.» Ce qui frappe chez les Mangphus c’est leur impossibilité de dire «cela ne doit pas être» ou «cela ne devrait pas être» à propos de ce qui est.

Mohak, déesse-mère de la nature, de la terre et du ciel

La déesse-mère Mohak bat-balagang est perçue à la fois comme une divinité anthropomorphe – transcendante – et comme Nature englobant tout ce qui est – imanente -, aussi bien la terre que le soleil et les étoiles. «Tout ce qui est, dont chacun fait partie, et sans qui personne ne pourrait être» est la formule retenue par Anja Gitter. Aussi chez les Mangphus un simple caillou, une feuille d’arbre, une goutte d’eau peuvent être objet de veillance, ils sont les attributs de Mohak. Ce respect naturel ne relève pas de l’idôlatrie et se situe en de-ça de la vénération: il s’agit, avec une «simplicité ingénue» (Gitter) de révérer, d’apprécier, d’honorer les éléments de la nature.

La mort, un retour sans peur à la terre-mère

Lorsqu’il (ou elle)  meurt, le Mangphu offre sa dépouille à la terre de laquelle il s’est nourri toute sa vie. Il restitue ce qui lui a été donné pour un temps. Et qui sera confié à bien d’autres vivants puisque toute vie, toute nourriture vient de la terre (qui est l’attribut nourricier de la déesse Mohak). Un Mangphu qui mange un fruit ou un légume a conscience qu’il absorbe un peu de ses ancêtres, et qu’il sera lui-même absorbé par ses descendants après sa mise en terre. Anja Gitter note l’absence totale de notions telles que réincarnation ou résurrection. «Les Mangphus n’éprouvent pas le besoin de croire en une vie après la mort parce qu’ils ne la craignent pas. […] La mort, pour un Mangphu, est une offrande, l’offrande de son corps à tout ce qui a vie et qui va s’en nourrir. Il n’y a donc pas l’idée d’une rupture entre vie et mort, plutôt l’idée d’une transformation inscrite dans un cycle sans fin. […]. La cessation de la vie leur paraît aussi normale que la feuille d’un arbre, qui un jour tombe au sol et disparait en se décomposant, mais dont la matière poursuit un processus continuel participant du tout.»

Une vision non dualiste

Il n’y a pas de dualité chez les Mangphus, les notions de bien et de mal sont absentes. Si un Mangphu souffre d’un mal ou se blesse, il ne cherche pas à en imputer la cause à des «forces extérieures» pas plus qu’à lui même (pas de karma comme dans l’indouisme voisin). Il considère que ce qui arrive, arrive, et que ça fait partie du mouvement des choses, ce n’est ni mal ni anormal. Plaisir et douleur sont éprouvés comme s’éprouvent le jour et la nuit, l’un succédant à l’autre, l’un ne pouvant exister sans l’autre. «Mohak tient le chaud et le froid dans ses mains», dit un proverbe Mangphu. D’une manière générale les Mangphus considèrent que «tout ce qui est doit être» et que vouloir nier quelque chose serait nier le tout, jusqu’à soi-même qui fait partie de ce tout. On voit donc, néanmoins, des influences indouistes et tibétaines sans qu’on puisse savoir qui le premier a influencé l’autre, et de quelle manière.

Des prêtresses non vierges

Toutes les femmes – et uniquement elles – sont dévolues aux fonctions de prêtrise. Ce mot de prêtrise ne doit pas être entendu au sens occidental. Il s’agit davantage d’une pratique qui veut que, dès qu’une femme a dépassé d’au moins une année l’apparition de ses premières menstrues et qu’elle a connu un homme*, elle est investir d’une fonction de prêtrise par l’aînée du clan, sans arbitraire: selon ses dispositions, ses désirs, ses qualités, elle peut choisit la fonction à laquelle elle sera vouée. Elle peut par exemple choisir d’être dévolue à l’ordre des saisons, au cycle de la floraison des arbres, au lever du jour ou au bon vouloir du feu**. Plusieurs prêtresses peuvent occuper la même fonction. La seule condition est de ne pas être en période d’allaitement si elle est mère, car elle ne peut à la fois offrir ses seins*** et son lait à l’objet de sa fonction et à son enfant.

* La virginité, chez les femmes Mangphus, n’a rien de sacrée. La “perdre” est plutôt vu comme un gain car cette étape fait de la fille une femme tout en lui ouvrant les fonctions de prêtrise.
** Les Mangphus ont une fascination pour le feu. Le fait que le bois puisse brûler, éclairer et donner de la chaleur est un émerveillement permanent. Ce sont les hommes qui viellent à l’entretient du feu mais ce sont les femmes qui président à l’allumage et “à ce qui fait que ça brûle” (dah-dong bah).
*** Voir : Rituels d’offrande des seins.

La vie et la mort : le droit et l’interdit des prêtresses

Le fait d’être prêtresse ne restreint absolument pas la possibilité de se livrer à la plupart des activités du groupe. Une prêtresse, quand elle le désire, peut prendre un homme, donner naissance à des enfants, pratiquer le chant ou la danse (le répertoire de chants et de danses des Mangphus est d’une grande variété), elle peut s’adonner à la peinture, à la gravure sur bois, aux compositions florales, au travail des métaux précieux, à la fabrication des ornements pour habits de même qu’à la confection des onguents médicamenteux. En revanche elle ne peut cueillir un fruit ou arracher une plante, ces activités sont réservées aux hommes. Mais elle peut semer et arroser une plante. Seules les femmes puisent l’eau utilisée pour la consommation et les ablutions.

Rituel d’offrande des seins : l’érection du soleil

Le rite le plus commun, et qu’on retrouve quelle que soit la fonction de prêtrise, est «l’offrande des seins».  Exemple, la prêtresse qui veille au «mouvement du soleil» (mohak dah dong-pinh) se rend tous les matins, avant le lever de l’astre, sur un rocher proéminent dominant le village, elle se campe en lotus, face à l’est, et découvre ses seins comme si elle les offrait au soleil qui est sur le point de se lever. La croyance veux que le soleil a hâte de venir lécher et téter les seins nourriciers de la prêtresse et que c’est ce désir qui le pousse à émerger de l’horizon, qui le tire vers le haut du ciel. (Anja Gitter parle «d’une érection du soleil»). Une fois le soleil levé, la prêtresse couvre ses seins et regagne le village. Elle peut alors vaquer à ses occupations jusqu’au lendemain où elle renouvellera son geste. Ses «objets rituels» ne sont autres que ses seins. Dans l’acte de les offrir au soleil, elle assure le mouvement ascendant de celui-ci. Si un seul jour elle manquait à ce rite, le soleil pourrait refuser de se lever.

Une spiritualité écologiste

Ces rites «d’offrande» permettent aux Mangphus de garder conscience que les éléments qui les entourent (soleil, arbres, ruisseaux, vent…) sont indispensables à leur vie et que sans eux il n’y aurait pas de vie. Il convient donc de ne jamais cesser de leur porter une attention empreinte de bienveillance. Ce qui fait des Mangphus – sans qu’ils en aient conscience – le peuple le plus écologiste de la planète, et cela sans pratiques militantes, simplement grâce à leur conception générale de la nature et à leur comportement global vis-à-vis d’elle.

Tétées rituelles

Un autre rite relatif aux seins se déroule une fois l’an, au solstice d’hiver: un homme, désigné par son groupe, se rend dans la maison des femmes pour s’assurer que la prêtresse dédiée aux fonctions nourricières s’acquite comme elle le doit de sa veillance. Pour l’attester celle-ci découvre ses seins et invite l’homme à les téter. L’homme feint alors de refuser car une prêtresse en exercice ne peut avoir du lait (toute femme allaitante cesse ses fonctions de prêtresse aussi longtemps qu’elle allaite). La prêtresse « sans lait » désigne alors une allaitante qui offre ses seins à l’homme. La tétée peut avoir lieu et l’homme regagnera son groupe, assuré que le village ne connaîtra pas la disette. Ce rite possède un caractère à la fois ludique et parodique.

L’alphabet sacré des 48 déesses de l’Himalaya

L’origine de l’alphabet Mangphu est mal connue. Selon Anja Gitter, (s’appuyant sur les recherches archéographiques de l’américaine Zelia Nuttall), les Mangphus l’utilisent au moins depuis huit siècles. Une légende raconte qu’il a été donnée par 48 déesses venues de derrière les montagnes (Himalaya) et qui, «fatiguées de ce long voyage, s’allongèrent sur un lit de terre meuble et dormirent pendant sept jours et sept nuits. Lorsqu’elles se levèrent, le sol portait l’empreinte de leur ventre». C’est de ces marques laissées sur le sol que seraient issus les caractères vulviformes de l’écriture Mangphue. La réalité entrevue par Anja Gitter est que cette écriture se serait élaborée dans le temps depuis le Paléolithique à partir d’un signe vulvaire unique symbolisant la source de toute vie, qui chez les Mangphus représente la déesse Mohak.

Une écriture sexuelle

L’écriture des Mangphus comporte 48 logogrammes vulviformes: la morphologie de chaque caractère s’inspire d’un symbole matricio-vulvaire primitif. Ses mutiples déclinaisons évoquent Mohak, la vulve originelle, source de toute vie.

Correspondance latine

C’est à partir de cet alphabet qu’en 1963 le linguiste Alfredo Kevedo a établi une correspondance latine permettant la traduction et la transcription des textes Mangphus.

Une écriture idéographique et alphabétique

La particularité unique de l’écriture Mangphue est le double emploi des logogrammes: dans la sphère du sacré, ils s’emploient idéographiquement (les mots désignent des objets, des  fonctions, des concepts) tandis qu’ils deviennent lettres alphabétiques dans une utilisation profane, notamment pour la transcription des récits et légendes. L’écriture alphabétique profane est sinusoïdale : la première ligne commence de la gauche vers la droite, la deuxième de la droite vers la gauche et en suivant.

Les principaux logogrammes à caractère sacré, désignant les fonctions des prêtresses

Une monnaie symbolique de salutation et de partage

(En cours de rédaction)

Les Mangphus possèdent une monnaie qui, selon Anja Gitter, n’a pas d’équivalent dans le monde par le fait qu’elle n’est jamais utilisée comme valeur d’échange. “La société Mangphue étant autarcique, rien ne s’y achète ni ne s’y vend: chaque village produisant les biens nécessaire à la vie selon ses besoins.” La fonction de cette monnaie n’est donc pas marchande mais rituelle, morale et sociale. Elle se présente sous la forme d’une unique pièce en cuivre frappé, dont le côté pile porte l’éfigie de la déesse Vandah-phu “la vulve ailée”, déesse de “l’être” et dont le côté face porte son attribut “l’avoir” et qui signifie: “rien ne peut être possédé”. Aussi la pièce de monnaie va-t-elle de mains en mains, portée par les ailes de Vandah-Phu, et rappelle à celui qui la porte que rien de ce qui existe n’est à soi. Cette notion s’illustre dans le quotidien lorsqu’un homme d’un clan rencontre un congénère d’un clan voisin: son premier geste (qui est en même temps un geste de salutation) est de sortir de sa poche la pièce de monnaie et de la tendre à son vis-à-vis qui fait de même, les deux pièces échangées passant ainsi de la poche de l’un dans la poche de l’autre. Ce geste signifiant que chacun des deux hommes est prêt à partager tout ce qu’il a car ce qu’il a n’est pas à lui en propre, c’est à personne, mais disponible pour tous. En même temps cet échange “gratuit” est une formule pour se déclarer dispos pour une tache si besoin est, dans la réciprocité.

Ce rituel Mangphu peut être comparé au serrement de main pratiqué presque universellement dans le monde. À ceci près que l’échange de pièce est chargé d’une symbolique qui implique une conception de la vie où la perception de l’être et l’avoir éloigne les conflits relatifs à la propriété.

La frappe les pièces, opération réclamant un savoir faire qui se transmet de génération en génération, est dévolue aux hommes d’un seul clan, celui de Wanshu (à l’est du territoire), qui les confie ensuite aux femmes de tous les clans dédiées aux fonctions de prêtrise relatives à la déesse Vandah-phu. Les pièces sont alors l’objet d’un rituel qui les fait passer de matière profane à objet sacré. Elles sont ensuite distribuées à tous sujet mâle qui quitte la maison des femmes pour aller chez les hommes, vers 12 ou 13 ans. Ainsi chaque homme est porteur d’une pièce qu’il échangera des centaines de fois avec ses congénères durant sa vie et qui, au jour de sa mort, sera mise en terre avec lui. Seuls les hommes sont porteurs de pièces. Tandis qu’ils se saluent en les échangeant, les femmes, elles, se saluent en portent la main droite sur le sein gauche de la vis-à-vis.

L’homme d’un clan voisin qui salut une femme présente sa pièce dans le creux de sa main, la femme la saisit, la porte à son sein, et la remet dans la main de l’homme. Cette gestuelle, très rapide et qu’on pourrait croire machinale, revêt au moins deux sens selon Anja Gitter : la femme qui saisit la pièce et la porte à son sein la « recharge » en sacralité; en la reposant au creux de la main de l’homme, elle lui assure que son « pouvoir nourricier » veille toujours sur lui, comme il y veillait au temps de l’allaitement.

Nota bene: ce sujet monétaire rejoint un autre projet en cours qui va changer de cap pour s’intégrer à l’univers des Mangphus. Sa réalisation pratique (fabriquer la monnaie en question) va nécessairement s’élaborer dans le temps.

Art Mangphu

(Les données sur l’art Mangphu sont en cours d’élaboration et seront présentés ultérieurement).

BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages de Anja Gitter : Mangphue,die matriarchalische gesellschaft (La société matriarcale Mangphue, traduction Française de Paul Fontvieille), Seuil, 1991. Das opfer der brüste (L’offrande des seins), article paru en français dans la revue Anthropologia, 2003. Mangphu in römischer Zeit, Hannover, 1994. Griechische Vasen zur Ausstellung, Munken, 1996.
Raymond Dalière: Un peuple sans mort, PUF, 1996.  Des rites qui font lois, PUF, 1997.
Jean Feiz, Aux sources d’une société matrilinéaire, Denoël, 1999.
Alfredo Kevedo, Arqueomytologia de escrituras Mangphu, Liberta, Madrid, 1992.
Zelia Nuttall, The Mangphu’s: their art and civilization (Chicago 1976).  A comprehensive translation of the poetic and prose texts of Mangphu’s,  Norton, New York,1984.
Fiction artistique tirée du site L’affabuloscope

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