Matriarcat Mnong (Vietnam) : économie alternative des guerriers chasseurs d’éléphants royaux

Les Mnong ou M’nong, également appelés Moï, sont un groupe ethnique du Viêt Nam. La population Mnong totale est estimée à plus de 200 000 personnes (2010). La langue mnong appartient au groupe bahnarique du rameau oriental de la branche môn-khmer des langues austroasiatiques.

Des ethnies méprisées

Les ethnies minoritaires se regroupent principalement sur les hauts plateaux du sud-est (à la frontière du Cambodge et du Laos) et dans les montagnes du nord (à la frontière chinoise). Sur les hauts plateaux on trouve principalement de proches parents des Kmers et des Malais. Ils sont méprisés pour leur peau foncée et leurs moeurs matriarcales. Pour circuler dans cette zone, il faut un permis spécial et être accompagné d’un guide « local » qui est un viet et qui ne parle pas les langues vernaculaires. Autant dire que le contact direct avec les indigènes est interdit. Ce sont toujours les mêmes villages qui sont visités. Les bons sauvages sont considérés comme une attraction et rapportent des devises.

L’éléphant l’égal de l’homme

Tombe d’éléphant Mnong

La région de Buon Don a longtemps été réputée pour ses chasseurs et dresseurs d’éléphants M’Nong. Les habitants des montagnes centrales considèrent les éléphants comme des animaux sacrés. Dans cette région, les villageois pensent que les éléphants sont les égaux des hommes et que l’on doit les respecter. Tuer les éléphants pour la nourriture est strictement interdit. La région de Buon Don compte environ 300 éléphants domestiqués dont 45 dédiés au tourisme.

Le roi chasseur d’éléphants blancs

Buon Don village a été fondé par N’Thu K’Nul, un chef Mnong qui a capturé l’éléphant blanc offert à la famille royale thaïlandaise en 1861, et pour lequel il est désormais connu sous le nom de Khunjunob (Roi Chasseur d’Eléphants). Il est enterré dans une clairière, sur une route de terre rouge du village Knong Ne, près de Buon Don, dans un grand tombeau carré. Seuls les chasseurs d’éléphants exceptionnels peuvent être enterrés ici, ceux qui ont capturé et apprivoisé au moins une douzaine d’éléphants. N’Thu K’Nul a capturé et apprivoisé plus de 400 éléphants ! On dit qu’il a vécu plus de 110 ans, de 1828 à 1938.

Les maisons longues propriété des femmes

Leur village est un espace social très réduit. Le chef du village (ou rnut) est chargé de gérer les affaires de la commune. La taille du village varie à peu près d’une centaine d’individus. En franchissant les limites du village, un habitant peut devenir un étranger, un ennemi ou un hôte qu’ils ont l’habitude de désigner sous le nom de « nec ». Leurs maisons dont les toitures en herbe à paillote descendent si bas qu’elles cachent souvent les parois en bois, sont des cases rectangulaires soit de longue taille (mnong gar) soit de petite taille (mnong rlam). Elles reposent sur le sol de terre battue pour les Mnongs Gar tandis que les Mnongs Rlam vivent sur des cases à pilotis.

Une société matrilinéaire matrilocale exogamique

Le noyau de la société est la famille. L’organisation sociale est de type matrilinéaire et exogame. Les enfants portent le nom du clan de leur mère. La transmission des biens se fait de mère en fille. Le mari vient habiter chez les parents de sa femme. Les vestiges de levirat (la veuve épouse son beau-frère) et de sororat (l’époux épouse sa belle-soeur) peuvent être visibles encore. Par contre la transgression de la règle d’exogamie est ressentie comme le crime le plus grave et attire des sanctions sociales (tabou de l’inceste). Un jeune homme doit se renseigner sur le clan auquel la fille appartient avant d’entamer le mariage. L’exogamie renforce la parenté et tisse un réseau d’alliances qui permet à l’espace social restreint qu’est le village de respirer. Cela facilite l’hospitalité lorsqu’on sortira du village en cas de voyages d’échanges commerciaux.

L’échange des sacrifices

Ce type de relations peut être établi et entretenu par une institution prestigieuse connue comme « l’échange des sacrifices » (ou tam bôh) permettant de créer une alliance privilégiée entre deux individus (ou joôk ) et leurs familles. Il y a un rituel auquel participent non seulement les joôks (amis fidé-jurés) mais aussi leurs villages respectifs. Le souci de l’égalité des échanges est visible dans le rituel: le nombre de buffles immolés dans le village de l’un doit être égal à celui que l’autre va offrir en retour dans son village. De même les cadeaux que l’un a reçus doivent être d’égale valeur et semblables que ceux qu’il donnera en retour à l’autre (son ami fidé-juré). Même dans le festin, les parts de viande de porc fournies par l’hôte organisant le sacrifice devront être de même taille que celles offertes par son « hôte partenaire » lors de la première cérémonie d’échange organisée en son honneur dans l’autre village. Pour arriver à ce stade de relations, les jôoks doivent recourir à des entremetteurs. Dans la conception d’échange des Mnongs, il faut toujours un entremetteur que ce soit l’échange entre les hommes ou entre l’homme et les génies. Dans ce dernier cas, l’entremetteur n’est autre que le chamane (ou njau mhö). Parfois, on a besoin d’un guérisseur ordinaire (njau) pour une maladie bénigne.

Chez les Mnongs, le mot « échange (ou tam) » est très employé dans leur langue courante. Le mot « tam » est suivi toujours par un autre mot pour préciser le type d’échange.

  • tam töör : échanges amoureux, être amoureux.
  • tam löh : échange des coups ( se battre)
  • tam boo, tam sae: échange d’époux, alliance matrimoniale, se marier
  • tam boôh: échange de flambées, grand sacrifice d’alliance
  • tam toong: échange de chansons etc…

Échange d’entraides et monnaies alternatives

L’échange joue un rôle pivot dans la vie quotidienne des Mnongs. On s’aperçoit que l’échange n’est pas non seulement au niveau des biens mais aussi au niveau de la main d’œuvre sous forme d’entraide dans les travaux de construction aussi bien que dans les travaux agricoles (défrichement, moissons etc …). Il y a toujours un souci d’échange égalitaire. Chaque équipe devra passer un temps égal sur le champ de chacun des membres du groupe. Si l’échange de main-d’œuvre est simplifié par le même nombre d’heures que chaque équipe doit fournir, il est un peu plus compliqué quand il s’agit de biens car les Mnongs ne disposent pas d’un étalon unique comme l’euro ou le dollar. Dans l’évaluation des objets d’échange, ils sont obligés de recourir à des étalons de valeurs multiples utilisés dans leur société: petites jarres sans col (yang dam), jarres anciennes, jupes suu sreny, porcs, buffles, gongs etc.. Ceux-ci sont aussi des moyens d’échange et de paiement des biens acquis. On évalue l’objet d’échange à la valeur convenue de sorte que le total d’échange équivaut à cette valeur. Parfois pour une valeur convenue, on se retrouve soit avec deux buffles de taille moyenne, soit un buffle et une jarre ancienne ou encore une grand couverture et douze petites jarres sans col etc… Cela ressemble énormément à notre système de paiement du prix de la marchandise en grosses coupures ou en petite monnaie.

La monnaie multiple

Étant utilisés à la fois comme des étalons de valeurs et des moyens de paiement, ces biens sont de véritables monnaies que l’ethnologue G. Condominas a désignées sous le nom de « monnaie multiple ». Malgré cela, ces biens continuent à garder avant toute considération monétaire, leur utilisation initiale. Les jarres servent de récipients pour la confection et la consommation de la bière de riz tandis que les gongs sont des instruments de musique qu’on sort pour les grandes occasions. De même, des jupes, des couvertures et des marmites de métal font partie des objets usuels de la vie quotidienne.

Le rôle de l’entremetteur dans un marché sans écriture

Malgré l’échange prenant des formes multiples, il y a toujours une distinction très nette dans le vocabulaire mnong pour les notions d’achat (ruat) et de vente (tec). Une fois l’échange conclu, il y a le prix du courtage que l’acheteur (croo ruat ) doit payer à l’entremetteur. Le vendeur ( croo tec ) ne donne rien à l’entremetteur (ndraany) qui recevra parfois un cadeau modeste de la part du vendeur pour une question de gentillesse et de gratitude. Il y a deux jarres dans le montant du courtage: l’une pour payer l’entremetteur et l’autre d’une moindre valeur pour la sécurité de la route par une cérémonie rituelle Dans le cas de la vente d’un jeu de gongs plats, la première jarre ( yang mei ) sera de grande taille et la seconde, une petite jarre sans col. De plus, l’acquéreur doit donner des cadeaux au porteur (ou compagnon de route) pour ramener les achats. Il y a un protocole à respecter dans la conclusion du contrat. Celle-ci se manifeste par le sacrifice d’un animal consommé sur place et l’ouverture de deux jarres de bière de riz, l’une destinée à décompter les objets entrant dans le paiement (par le jeu des brindilles cassées ) et l’autre prévue pour conjurer les injures. L’entremetteur assume la responsabilité du contrat en recevant un bracelet de laiton passé au poignet, signe d’un engagement ferme. L’entremetteur est à la fois le courtier, le garant de l’acheteur, le porte-parole du vendeur et le témoin de la transaction. Dans une société mnong sans écriture, le rôle de l’entremetteur est très important car par ses paroles et son engagement, cela permet d’assurer la publicité du marché conclu. Toutes les dépenses supplémentaires citées ci-dessus ( deux jarres, une bête consommée sur place, des cadeaux au porteur et au ndraany) ne sont nullement prises en compte dans l’évaluation de la valeur totale du bien acquis. En cas de litige, chaque partie a un ndraany jouant le rôle d’avocat. Dans un procès, ce sont les ndraany de deux parties qui parlent, discutent et émaillent leurs propos « de dits de justice » versifiés.

Il y a un cas particulier où l’échange est à équivalence absolue (le caan). Un sacrifice du buffle est exigé lors du dialogue entre le chamane et le génie qui est prêt de lâcher sa victime malade. Malheureusement, la famille de cette dernière n’en possède pas pour honorer rapidement ce sacrifice. Elle est obligée d’acheter un buffle à la façon caan chez un habitant du village ou d’un autre village et de lui rendre une bête de même taille dans un délai d’un ou deux ans sans aucune compensation. Dans ce cas, l’échange correspond bien à la vente rémunérée sans intérêts.

Références bibliographiques

  • De la monnaie multiple.
    G. Condominas. Communications 50,1989,pp.95-119
  • Essartage et confusionisme: A propos des Mnong Gar du Vietnam Central. Revue Civilisations. pp.228-237
  • Les Mnong Gar du Centre Vietnam et Georges Condominas. Paul Lévy L’homme T 9 no 1 pp. 78-91
  • La civilisation du Végétal chez les Mnong Gar. Pierre Gourou. Annales de géographie. 1953. T.62 pp 398-399
  • Tiễn đưa Condo của chúng ta, của Tây Nguyên. Nguyên Ngọc
  • Chúng tôi ăn rừng …Georges Condominas ở Việtnam. Editeur Thế Giới 2007
  • Ethnic minorities in Vietnam. Đặng Nghiêm Vạn, Chu Thái Sơn, Lưu Hùng . Thế Giới Publishers. 2010
  • Mosaïque culturelle des ethnies du Vietnam. Nguyễn Văn Huy. Maison d’édition de l’Education. Novembre 1997
  • Les Mnongs des hauts plateaux. Maurice Albert-Marie 1993. 2 tomes, Paris, L’Harmattan, Recherches asiatiques.
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