Séjour au pays des femmes Mosuo : matriarcat, collectivisme tribal, totémisme, déesse-mère et libertinage

Source : JJP Voyage

  
  

La dernière société matriarcale intacte

Reconnus officiellement comme une branche des Naxi, les Mosuo, forment une population de plus de 30 000 individus, dans les régions de Yanyuan au Sud du Sichuan et de Ninglang au Nord du Yunnan. Cette population est considérée comme une des rares sociétés matriarcales encore existantes et mérite donc d’être citée séparément.

Aux pieds de la Montagne-Déesse et du Dieu-Montagne

Les Mosuo vivent sur les rives du lac Lugu, dans le district de Yongning au Yunnan, au pied de la montagne du Lion, qu’ils appellent Ganmu, la « Montagne-déesse », et du Mont Waha, près de Yongning, appelé la « Montagne-Dieu ». Les monts Tubu et Warupula sont également des divinités-montagne, de même que le mont du Yak qui est le lieu où l’ancêtre des Mosuo, E’er, vivait autrefois de chasse et de cueillette.

Les 16 clans totémiques originels

De même que les Naxi et la plupart des ethnies tibéto-birmanes, les Mosuo sont issus des anciennes tribus Qiang, dispersées dans le Nord-Ouest de la Chine actuelle. Selon le Hou Hanshu (Histoire des Han postérieurs, 25-220), ces tribus portent des noms d’animaux : yak, cheval blanc, loup, et sont caractérisées par les coutumes matriarcales. Selon les légendes des Mosuo de Yongning, leurs ancêtres vivaient sur les hauts plateaux de la chasse et de l’élevage. Ensuite, les prairies ont été détruites par le feu et ils ont dû migrer en suivant le fleuve Yarlong abandonnant l’élevage nomade pour se livrer à l’agriculture sédentaire. Leur société était divisée en seize clans.

Le royaume des femmes tigres qui dirigent les clans

Le Hou Hanshu décrit ainsi les habitants de la région de Yanyuan (au Sud du Sichuan) « Ils honorent les femmes, qui dirigent le clan, et brûlent les morts ».

Des chroniques chinoises du 3e au 4e siècle mentionnent le peuple Mosha, ancêtre des Naxi et des Mosuo, vivant dans la région deYanyuan et Ninglang.

Le Jiu Tangshu (Histoire de la fin des Tang, Xe siècle) parle d’un « Royaume des femmes de l’est », constitué par une branche des tribus Qiang, ayant une reine à sa tête. Ce royaume, probablement situé sur le haut cours du fleuve Yarlong, comprenant la région actuelle de Changdu auTibet et de Garzê au Sichuan. Ses habitants cultivent de l’orge, élèvent des chèvres et des chevaux, extraient de l’or et se déplacent sur des canoés en peau de yak cousue et gonflée d’air. La population de ce royaume est probablement constituée par des Tibétains.

Selon ce texte, au Sud de ce royaume se trouve un peuple, mentionné sous le nom de Luonüman, qui signifie tribu des femmes tigre, luo ou b ayant le sens de tigre chez les tibétobirmans. Cette tribu a donc comme totem un tigre et pour caractéristique une forme de matriarcat. Il s’agit très probablement des ancêtres des Mosuo.

Le Man Shu (Histoire des barbares) d’époque Tang, les mentionne sous le nom de Moxie dans la région du lac Lugu et les décrit ainsi : « Les Moxie, un des peuples Wuman, élèvent des chevaux et des chèvres, chaque famille possédant un troupeau, les hommes et les femmes sont vêtus de peaux et ne se lavent jamais de leur vie entière. Ils aiment chanter, danser et boire de l’alcool. »

Les textes d’époques Qing, comme le Yanyuan xianzhi (Annales du district deYanyuan) critiquent les «mauvaises mœurs » de ces femmes aux « grands pieds » qui ne se marient jamais et « s’accouplent sauvagement comme les animaux »!

Quand les mongoles leur imposèrent une société féodale esclavagiste

Au 14e siècle, les Mosuo cultivent l’orge et pratiquent la chasse pour assurer leur subsistance. Leur chef Pudugeji soumet tout le Yunnan et y ramène la paix. Il obtient en récompense de l’empereur Taizu des Ming un poste de haut fonctionnaire à Yongning et il reçoit également un sceau, un bonnet de mandarin et des écharpes de couleur pour resserrer les relations d’amitié entre l’empire et ses marches. Ses successeurs se rendent régulièrement à la capitale pour y payer un tribut. L’agriculture prend alors la prépondérance sur la chasse et l’élevage. Une forme particulière d’esclavage apparaît.

Dans la société traditionnelle d’avant 1949, dans le district de Ninglang, il y a trois classes sociales : les nobles et les fonctionnaires (sipei), les paysans (zeka), les esclaves (e’). Les sipei sont des nobles, parents proches du tusi et forment 2 % de la population. C’est le groupe dominant, qui possède la plus grande partie de la terre, des maisons, du bétail et des outils, ainsi que des esclaves et des serfs. La majorité, soit 90 % de la population, est constituée par les paysans, zeka, qui possèdent une terre mais doivent payer un loyer au tusi, ainsi que des jours de corvées, jusqu’à un maximum de 150 jours par an. Les 8 % restants de la population se composent des e’, la plus basse couche sociale, esclaves domestiques considérés à l’égal des animaux domestiques. Ils n’ont aucun bien et peuvent être vendus, mariés de force, tués par caprice. Ils sont domestiques chez le maître qui doit leur fournir la nourriture et l’habillement. Parfois ils ont droit à une petite portion de terre octroyée par le maître, un logement, du bétail et des outils. Ils travaillent toute la journée pour le maître, le soir seulement ils peuvent travailler pour eux-mêmes. Certains surveillent la maison du maître, coupent du bois, préparent la nourriture, font tourner la meule, tissent et servent la maîtresse de la maison. A la tête de ces trois classes se trouve le tusi, propriétaire de toute la terre et plus haut potentat de la région. Son fils aîné lui succède, son second fils dirige le monastère lamaïste.

Dans les années 1930, le tusi de Yongning, Ah Minzhu, a sous sa juridiction dix-huit villages divisés en vingt-quatre « gérances » et trente-six « compagnies ». Il dispose d’une prison, de cangues, de menottes, de boulets et de chaînes pour les pieds, de fouets en cuir… mais le tusi de Yongning tue rarement et évite les punitions cruelles, car la population jouit des droits coutumiers. De même, le tusi de Zuosuo, qui gouverne quarante-huit villages, réserve aux criminels des châtiments aux noms prometteurs « le singe déménage », « les canards se débattent dans l’eau », « crever les yeux », « couper les tendons », « couper les oreilles », « jeter dans la rivière », « couper la tête » et autres tortures, mais en réalité il les utilise rarement. Les gardiens de prison ne sont pas armés, les prisonniers ne s’échappent jamais. Les criminels peuvent se racheter avec de l’argent et ainsi les crimes graves sont sanctionnés par des petites peines. Il n’y a pas de loi écrite, les coutumes et traditions doivent guider les actions de chacun. D’après le droit coutumier, le peuple a le droit de posséder une portion de terre, mais il doit payer des impôts ou, sous forme de corvée, des droits sur la quantité de terre possédée. Si les paysans doivent un ou deux ans de fermage, le tusi peut saisir un bœuf, un cheval ou des biens des paysans, mais il ne peut leur ôter leur terre. Les voleurs doivent verser une compensation à leur victime, puis recevoir une éducation dans le clan familial. En cas de crimes graves, il est demandé une compensation plus lourde, suivie d’une exclusion du clan. Le tusi de Langqu, en cas de vol d’or ou d’argent, coupe les oreilles ou les tendons.

Une économie autarcique

Jusque dans les années 1980 et aujourd’hui encore dans les villages les plus reculés, les Mosuo du lac Lugu vivent en autarcie, subvenant difficilement à leurs besoins. Leur nourriture est constituée d’une soupe de farine de blé ou de maïs et parfois de légumes sauvages. Ils n’ont ni eau courante ni électricité. Chez la plupart d’entre eux il n’y a pas de lit, mais un tapis ou une planche de bois à même le sol. Les outils utilisés sont le plus souvent en bois ou bambou, rarement en métal. La plupart des terres sont cultivées avec des rotations de cultures et des jachères. En montagne et dans les vallées on pratique encore l’agriculture sur brûlis. La pêche sur le Lac Lugu qui abonde en poissons se fait avec des filets, des paniers, des piques, dans des canoés creusés dans un seul tronc d’arbre. A la maison, les Mosuo distillent l’alcool, tissent, pressent l’huile, fabriquent des outils rustiques.

Gastronomie Mosuo

Les femmes Mosuo attachent des queues de yaks dans leurs cheveux~pour faire une natte postiche enroulée autour de leur tête. Elles y ajoutent des fils de soie de couleur formant des grands cercles qui leur tombent jusqu’à la taille. Si les Mosuo reçoivent des invités, les plus âgés doivent boire avec eux trois petits bols de thé au beurre, accompagnés de concombres sautés avec du sucre. Les plus pauvres offrent des nouilles sautées au maïs ou des pommes de terre. Hommes et femmes fument une poudre de tabac appelée poétiquement « fumée d’orchidée » et boivent un alcool aigre, suolima. Chaque année, la maîtresse de maison tue un cochon et fume sa viande après l’avoir aplatie en forme de guitare chinoise, d’où son nom de ((viande pipa ». La viande pipa et le poisson acide du Lac Lugu sont des mets de luxe offerts aux invités. La danse collective guozhuang qui se danse au couchant autour d’un feu, accompagnée des chants alternés des garçons et des filles, apporte la bonne fortune. Le chant étant toujours parmi les ethnies du Sud de la Chine le meilleur des entremetteurs, de nouveaux couples se forment à se moment-là.

Les sources chaudes sacrées, lieux de rencontre libertins

Près de Yongning se trouve une source chaude qui est un lieu sacré pour les Mosuo. Autrefois, ils allaient à cheval camper près de la source et y séjournaient plusieurs jours, se baignant tous ensemble, hommes et femmes. Dans les années 1980, un mur a été construit par les autorités locales pour séparer les deux sexes. Mais, imperceptiblement, les briques du mur disparaissaient peu à peu et le mur était de plus en plus bas. Aussi, récemment, un bâtiment en béton a été construit par le gouvernement chinois pour séparer rigoureusement les hommes et les femmes. On dit que les Mosuo ont trouvé une autre source chaude, mais ils ne disent pas où elle est…

La maison-mère

La maison des Mosuo est en bois et composée de quatre bâtiments autour d’une cour:

  • premièrement, une pièce principale, appelée yimei, qui sert de salle à manger au centre de laquelle se trouve l’autel du dieu du Feu, juste au dessus du foyer ;
  • deuxièmement, une étable ou une écurie ;
  • troisièmement, un bâtiment à deux étages où se trouve la salle de prière;
  • quatrièmement, un bâtiment de deux niveaux appelé nizhayi, au rez-de-chaussée sont stockés les outils et à l’étage, les filles de la maison ont leur chambre, appelée la « chambre fleurie » où elles reçoivent leurs azhus.

C’est dans l’yimei, noire et enfumée, que dort la dirigeante de la famille. C’est également là que se déroulent les accouchements. Autour de l’yimei se trouvent les chambres des autres femmes de la famille.

Là où on préfère les naissances des filles

La famille patriarcale domine chez les Naxi de Lijiang, Weixi et Yongsheng, où la femme a un rôle très secondaire et où les mariages sont arrangés par les parents, par contre, chez les Mosuo de Yongning au Yunnan et de Yanyuan au Sichuan, la société matriarcale est encore largement préservée. L’ancien système matrilinéaire a été conservé jusqu’à maintenant dans les villages isolés autour du lac Lugu. C’est une des rares régions de Chine où l’on préfère voir naître une fille plutôt qu’un garçon !

Le frère et la sœur : les chefs de famille

La lignée maternelle est la seule qui compte, les enfants vivent toute leur vie chez leur mère, qui est chef de famille. La propriété est transmise par la mère à ses enfants et par les frères de la mère à leurs neveux. Les femmes représentent également la principale force de travail. La femme chef de famille gère les propriétés, les revenus, les dépenses de toute la famille. Elle est choisie parmi plusieurs sœurs comme la plus compétente et elle est pour cela respectée dans la famille. Après elle, la deuxième personne importante est l’oncle maternel aîné. Il préside les fêtes familiales, les funérailles et autres activités à caractère religieux. Il s’occupe des rituels qui sont effectués dans la salle de prière au monastère ou dans la maison familiale. C’est également lui qui s’occupe des enfants de ses sœurs.

Communisme familial

Avant de mourir, la femme chef de famille choisit une remplaçante. Les propriétés de la famille appartiennent à toute la famille. Le chef de famille hérite du droit de gestion de la maisonnée. Les sœurs de la même génération sont toutes mères de la génération suivante. Il n’existe pas de lien tante-neveu ou tante-nièce. Les enfants appellent leurs tantes « mère » et les mères appellent tous les enfants « fils » et « fille », y compris les enfants d’autres femmes reconnus par leurs frères. La femme reste toute sa vie dans sa famille. Elle y procrée, assurant ainsi la continuité de la lignée matriarcale. S’il manque des filles dans la famille, la mère en adopte. La fille adoptive peut avoir des rapports sexuels avec un membre de la famille de la même génération qu’elle. Mais ces relations sont interdites avec quelqu’un qui a la même ascendante.

Le chef du village est une femme

Seules les femmes jouissent du droit de succession. Les travaux considérés comme pénibles sont dévolus aux femmes. Les femmes vont chercher l’eau au puits ou au lac, elles s’occupent des récoltes, du travail de la terre, de la nourriture des animaux domestiques, de faire du feu… Les hommes se livrent à des travaux d’artisanat, au commerce et au transport par caravanes de chevaux. Ils s’occupent également des rituels religieux lamaïstes dans la pièce qui leur est réservée dans une aile de la maison. Les hommes adultes vivent chez leur mère, certains habitent dans une maison commune avec les hommes âgés.

Cérémonie d’entrée à l’âge adulte

A l’âge de la puberté, les cérémonies de la « prise de la jupe » et de « prise du pantalon » permettent d’annoncer qu’une jeune fille ou un jeune garçon ont atteint la puberté. Au cours de la cérémonie, ceux-ci doivent se tenir debout sur un cochon séché ou sur un sac de blé pour s’assurer un avenir favorable. Garçons et filles peuvent ensuite se fréquenter librement et avoir des rapports sexuels. Les Mosuo pratiquent une sorte de concubinage appelé ado ou azhu, selon les lieux.

La libre séduction

Les jeunes gens se rencontrent pendant les travaux des champs, au cours des fêtes ou des activités religieuses. Si un garçon arrache un objet appartenant à une fille et que celle-ci répond avec un sourire, c’est qu’elle est d’accord pour nouer des relations azhu. Si elle prend un air sévère et réclame l’objet volé, c’est un refus. Tous ceux qui ne sont pas de la même lignée maternelle peuvent nouer des relations azhu.

Jet nocturne de cailloux sur la chambre des fleurs

L’azhu ne peut entrer dans la maison de sa partenaire qu’une fois les anciens couchés et il doit quitter la maison au lever du jour. Pour accéder à la « chambre fleurie », où la fille le reçoit, il jette des cailloux sur la paroi extérieure de la chambre et la fille sort pour lui ouvrir la porte. Il doit laisser ses chaussures devant l’entrée de la chambre. En dehors de la « chambre fleurie », l’homme azhu en visite n’a pas accès aux autres pièces de la maison.

Seul l’attirance mutuelle sincère compte

Ils ne vivent pas en ménage, n’ont pas de bourse commune. Aucun des deux n’a de droit de possession sur l’autre. Chacun est libre d’avoir d’autres relations azhu. La fille ne peut passer la nuit dans la maison du garçon que si celui-ci n’a pas de frères. Si les deux familles sont très éloignées, le garçon peut être autorisé à rester plusieurs jours de suite dans la famille de son azhu. Ce type de relation peut s’établir avec plusieurs azhu, la plupart des femmes ont en général successivement six azhu dont deux durables et quatre temporaires. Quelqu’un de séduisant peut avoir dans sa vie une centaines d’azhu. Ce type de relation ne tient compte ni de l’âge, ni du statut social, ni de la richesse des deux partenaires.

Sans jalousie ni possessivité

Si un enfant naît, le père peut venir s’installer chez son azhu. S’il vit avec la mère, il doit alors apporter sa contribution à l’économie familiale, mais ce devoir disparaît si les relations sont interrompues. Dans le passé, l’identité du père n’avait pas d’importance et le mot père n’existait pas dans la langue des Mosuo, mais de nos jours, on sait en général qui est le père. Au fur et à mesure que l’âge avance, le nombre d’azhu diminue. Pour mettre fin à une relation azhu, la fille ferme sa porte et ne répond pas, lorsque le garçon vient frapper à sa porte. Il arrive que des azhu séparés se remettent ensemble quelque temps plus tard. De toutes façons, lorsqu’ils se rencontrent après la rupture, ils conservent une attitude chaleureuse. Les Mosuo affirment que les notions de possession et de jalousie n’existent pas dans la relation azhu.

Des rebelles au mariage

Les autorités encouragent depuis 1949 le mariage monogame, avec plus ou moins de succès. La relation azhu se transforme parfois en relation d’époux. Le mariage est célébré par un festin, les lamas viennent réciter les soutras, bénissent les mariés avec du beurre sur le front, les font manger dans un même bol avec les mêmes baguettes un testicule (symbole de l’union) d’une bête tuée pour l’occasion. Cette cérémonie s’appelle « la mariée boit du vin ». Les nouveaux époux peuvent ensuite avoir leur propre habitation. Chacune des parties a le droit de rompre les relations de mariage à tout moment.

Funérailles : retour au ventre de la Mère

Les funérailles consistent en une crémation, qui est une cérémonie très élaborée. Les Mosuo croient que l’âme quitte le corps du défunt et influe sur le destin des vivants. Après la mort, on nettoie le corps qui est enveloppé en position fœtale dans un tissu blanc. On le dépose ensuite dans une fosse d’environ un mètre de côté creusée à même le sol de la maison, dans une pièce située près de l’yimei, où est également la réserve de grain. Cette fosse est recouverte de planches de bois et le corps y est laissé durant une période allant de trois jours à un mois, afin que les fluides du corps puissent s’écouler et l’âme s’échapper de son enveloppe charnelle. Des chaussures brodées sont confectionnées avec un orifice destiné à laisser l’âme s’envoler et mises aux pieds du mort. Dans l’ancienne tradition, des chevaux étaient sacrifiés au cours de l’enterrement. De nos jours, on amène des chevaux lavés et parés pour tenir leur rôle symbolique de monture de l’âme vers la terre des ancêtres, mais on ne les sacrifie plus. Dans la période qui précède la cérémonie, ces chevaux sont bien soignés et ne doivent pas travailler. La veille de la crémation, un feu est fait dans la cour de la maison du défunt, tous les villageois viennent et font une danse rituelle d’adieu et de souhait de bonne route jusqu’au ciel à l’âme du mort. Le jour des funérailles, les prêtres Daba psalmodient un texte sacré ayant pour but d’indiquer à l’âme du mort quel chemin exact elle doit parcourir pour retourner sur la terre de ses ancêtres, dans la direction du Nord. Ce rituel peut varier d’un village à l’autre, mais le chemin que l’âme doit parcourir est toujours identique. Après la longue procession qui l’accompagne jusqu’au lieu des funérailles, le corps qui a été installé dans un cercueil en bois est déposé dans une sorte de hutte en rondins de bois, nouvelle maison du mort, qui est brûlée par les lamas. Cette crémation est accompagnée d’offrandes et du sacrifice d’un coq. Les Mosuo pensent que ce coq sera l’azhu du mort dans l’autre monde. Les lamas récitent des sutras. Dès que les flammes montent, l’assistance s’en va, laissant les lamas prier.

Paganisme & bouddhisme

Les Mosuo cumulent le culte Daba — proche du Dongba des Naxi, mais sans écriture —, à la religion lamaïste. Un petit temple lamaïste se trouve sur une île au centre du lac Lugu.

Le tigre totémique

Diverses traces d’un ancien culte totémique du tigre se sont maintenues jusqu’à nos jours, en particulier dans les noms de lieu. La montagne du Lion, Ganmu en Mosuo, avait dans le passé un autre nom, Lala, qui signifie « tigre ». C’est une montagne-déesse qui est selon la légende issue d’une immortelle descendue du ciel. Une autre déesse, Bading Lamu, dont le nom signifie tigresse, est l’objet d’un culte dans certains villages. Le mont Nala, dans la région de Yongsheng, signifie « tigre noir ».

La fête de la déesse de l’amour

La montagne du Lion, Ganmu, est vénérée au cours d’un pèlerinage qui a lieu chaque année le vingt-cinquième jour du septième mois lunaire. Des sacrifices sont pratiqués par les prêtres Daba et les lamas. Les jeunes venus de tous les villages vêtus de leurs plus beaux costumes se rendent en procession sur la montagne du Lion et y campent une nuit. Le lendemain ont lieu des courses de chevaux, des pique-niques en montagne, des chants et des danses et une procession appelée « parade autour de la mère ». Les pèlerins marchent autour du lac Lugu dans le sens des aiguilles d’une montre par petits groupes et arrosent de grains de blé le monticule du lama, amas de pierres de mani sacré construit par les lamas. Les lamas récitent des sutras durant tout le temps de la procession.

La naissance du lac Lugu : un vestige du Déluge

La forme spécifique des barques Mosuo, dite  « en  auge de cochon », vient d’une légende. Il y a bien longtemps, le lac Lugu n’existait pas. Il n’y avait qu’un grand plateau desséché, où les gens vivaient dans une grande pauvreté. Un jeune berger découvrit un jour une grotte dans la montagne. Au fond de cette grotte vivait un énorme poisson. Lorsqu’il essaya de l’attraper, un morceau de la chair du poisson lui resta dans les mains. A son grand étonnement, le jeune berger vit la partie du poisson où le morceau avait été arraché se reconstituer instantanément sous ses yeux. Ce soir-là, après avoir fait son repas du morceau de poisson grillé, il s’endormit en pensant qu’il retournerait dans la grotte le lendemain pour reprendre un autre morceau. Au bout de quelques jours, le berger, tous les jours repu de chair de poisson, avait grossi et les voisins vinrent lui demander d’où venait sa bonne mine. Il ne put s’empêcher de leur dévoiler le secret de la grotte. Les habitants du village, mis au courant, décidèrent de s’emparer du poisson qui mettrait fin à leur misère. Ils firent tirer le poisson hors de la grotte à l’aide de neuf yaks attelés. Mais dès que celui-ci fut sorti, un geyser jaillit soudain dont l’eau engloutit tous les gens du village. Seule une jeune fille échappa à la noyade générale. Elle était occupée à nourrir ses cochons et sauta dans l’auge en bois des cochons qui flotta au milieu des eaux engloutissant toute la région. C’est ainsi que le lac Lugu fut formé et c’est pourquoi les barques des Mosuo ont la forme d’une auge de cochon. Cette jeune fille, seule survivante du déluge, est l’ancêtre des Mosuo.

Recette Mosuo : Porc « pipa»

Ôter les poils, les tripes et les os d’un porc entier (sauf la tête). Saler et poivrer l’intérieur du porc, puis recoudre la peau du ventre et déposer le porc sur une planche de bois. Mettre une autre planche par dessus et presser le tout avec une lourde pierre. Attendre que la viande se déshydrate, puis suspendre la viande de porc ainsi aplatie, qui a la forme de la guitare « pipa «. Le porc « pipa » peut se conserver plusieurs années sans perdre sa saveur.

RÉCIT

La région du lac Lugu offre l’occasion peu commune de découvrir les us et coutumes d’une société matriarcale.

C’est il y a quelques années que j’ai commencé à découvrir le « pays des femmes ». À ce moment-là, je travaillais à Beijing. En cherchant un document, j’avais trouvé par hasard un article sur le lac Lugu qui me semblait très mystérieux et primitif.

Le « pays des femmes » — aussi appelé « société matriarcale » et « fossile vivant » — conserve encore le caractère de la société matriarcale primitive. Les gens choisissent de vivre sans se marier. Dans cette région, la femme est supérieure à l’homme, le pouvoir de la mère est suprême et la fille représente le futur d’une famille.

Le lac Lugu se trouve aux confins de la province du Yunnan et du district de Yanyuan de la province du Sichuan. Les deux tiers de cette région se trouvent dans la province du Sichuan. Un jour de mars, après avoir traversé des montagnes et des forêts, je suis arrivé à Lugu, un petit bourg semblable à un village.

En route vers le bourg de Lugu, j’ai rencontré un jeune homme qui m’a conduit dans une auberge appelée « Foyer des Mosuo ». C’est une maison en bois de style local. Elle ressemble beaucoup à la maison à cour carrée de Beijing, mais en est tout de même différente. Elle est divisée en quatre parties : la pièce principale, les chambres des femmes, la pièce consacrée à la vénération du Bouddha, et finalement, un dépôt et une étable.

La structure de la salle principale est complexe et typique. En général, elle fait face au sud ou à l’est. C’est un endroit où les membres de la famille mangent, font la cuisine, discutent des affaires et reçoivent les hôtes. Les chambres à deux étages qui se trouvent devant la salle principale sont les chambres à coucher des femmes adultes et âgées d’une famille. À gauche de la salle principale, le deuxième étage est consacré à la vénération du Bouddha. Le dépôt et l’étable sont en bas. Cette auberge est assez propre et confortable. On m’a logé à côté de la chambre des femmes.

À peine le jour était-il levé que je me suis mis en route. Il m’a fallu une demi-heure pour aller du bourg jusqu’au lac, en traversant des villages mosuo. Les villages entourant le lac sont tranquilles; de temps à autre, on entend l’aboiement des chiens et le chant des coqs. L’eau du lac est bleue et limpide.

La fée du lac

Au loin, dans un petit bateau, une jeune fille joyeuse ramait en chantant un air mélodieux. Elle est venue jusqu’à moi et m’a demandé si je voulais monter à bord. Elle m’a aidé à y monter et nous avons rapidement disparu dans le brouillard, comme si c’était un voyage dans un monde enchanté.

— Comment vous appelez-vous? lui ai-je demandé.

— Gao Zuoma. 

–À quel hôtel logez-vous? s’empressa-t-elle de questionner. 

–Je suis arrivé au bord du lac ce matin et je n’ai pas encore trouvé d’hôtel. 

—  Alors, venez chez moi. J’habite au bord du lac, pas loin d’ici. 

En ramant doucement, elle a recommencé à chanter une chanson populaire.

J’ai suivi Gao Zuoma jusque chez elle. Comme la maison de la plupart des Mosuo, la sienne est aussi une maison en bois à cour carrée. Dans la salle principale, il faisait très sombre; je me suis assis à côté du foyer. Sa mère m’a accueilli de façon très sincère et m’a dit : « Notre famille compte quinze personnes. Ce n’est pas une famille nombreuse pour les Mosuo dont la famille est matriarcale», a ajouté sa fille. À ce moment-là, les deux avaient déjà déposé devant moi des fruits, des bonbons et des graines de tournesol. Une sorte de bonbon local m’intéressait beaucoup et j’ai demandé à Gao Zuoma comment on le fabriquait.

Sa mère m’a offert un verre de vin local très moelleux. Puis, elle a commencé à me préparer un thé typique. Elle a d’abord cassé un morceau d’une brique de thé, l’a fait rôtir dans un pot puis l’a fait cuire doucement. Peu de temps plus tard, elle versait du thé dans mon verre. Gao Zuoma m’a révélé que c’était une coutume chez les Mosuo.

Elle m’a également dit que le village allait organiser une guozhuang (soirée) pour m’accueillir.

À la tombée de la nuit, les jeunes Mosuo se sont réunis au bord du lac et on a allumé un feu de camp. Au coup de sifflet et sous le rythme du tambour, les filles et les garçons ont commencé à danser, main dans la main, en chantant.

La guozhuang est une occasion où les jeunes peuvent mieux se connaître et se faire des amis. À travers la danse, ils se découvrent et peuvent tomber amoureux pour finalement devenir des compagnons de vie, sans avoir à se marier.

Mon séjour au lac Lugu avec les Mosuo m’a permis de connaître un peu leurs anciennes coutumes de mariage. « Axia » et « Azhu » sont deux mots de la langue ancienne des Mosuo qui signifient « compagnon intime ». Toutefois, « Axia » est utilisé entre les amoureux, alors que « Azhu » est utilisé par les autres personnes pour parler des amoureux.

Voir son géniteur au nouvel an

Selon ce mode de mariage, la famille est dirigée par la mère. La femme y occupe la position suprême. L’homme et la femme qui ont déjà établi des relations intimes passent la nuit chez la mère de la femme. L’homme doit retourner chez sa mère pendant le jour. S’ils ont un enfant, ce dernier appartient à la femme et est élevé par la famille de celle-ci. N’ayant pas le droit légitime d’élever son enfant, le père ne vit pas avec lui. Il peut cependant lui rendre visite et lui assurer une bonne vie. Quant à l’enfant, il peut rendre visite à son père le jour du Nouvel An. En cas de besoin, l’homme peut vivre dans la famille de sa femme pendant une courte durée, mais il ne fait pas partie de cette famille.

Là où l’amour ne déclenche pas de guerres

Lorsque les gens sont jeunes, ils peuvent connaître plusieurs « Axia ». Ils doivent toutefois mettre un terme à la relation avec le premier « Axia » pour commencer le deuxième et choisir de vivre ensemble. Quand les gens n’éprouvent plus de sentiment l’un pour l’autre, ils se séparent librement et cherchent un autre « Axia ». Ni l’un ni l’autre ne formule de plaintes ni ne ressent de haine. Les autres personnes n’expriment pas non plus de préjugés sur cette séparation. Cette relation matrimoniale n’est pas protégée par la loi; les pouvoirs claniques ou religieux et la règle familiale ne s’y ingèrent pas non plus. N’ayant pas été influencés par les intérêts économiques et politiques, les gens ont établi leurs relations d’« Axia » sur la seule base de l’amour. Dans cette région, on ne connaît ni crime ni bagarre passionnels,  ni de différends familiaux. Dans la vie amoureuse, on respecte le sentiment et la personnalité de l’autre, au lieu de lui demander de vivre selon sa propre habitude de vie. La durée de la relation dépend entièrement de l’intensité des sentiments. Quand la femme n’ouvre plus la porte, l’homme sait qu’elle ne l’aime plus et ne revient plus chez elle. Même chose pour l’homme. S’il ne revient plus, la femme sait qu’il n’éprouve plus de sentiment pour elle et que leur relation est vraiment terminée. Dans ce cas, les deux parties recommencent à chercher un nouveau partenaire. Le mariage peut durer quelques mois, quelques années ou toujours.

Le feu de camp a pris de l’intensité et illumine le visage de chacun. Le bruit des pas et les chants retentissent dans le ciel, À ces bruits et en voyant le feu de camp, les gens des villages voisins viennent assister à la soirée.

Gao Zuoma est sortie de la foule et m’a invité à danser. Ému par cette ambiance animée, je me suis mêlé à cette foule joyeuse.

Au cours du voyage au lac Lugu, j’ai passé tout mon temps avec Gao Zuoma. J’ai fait paître les bœufs, travaillé dans les champs et canoté sur le lac.

Au moment du départ, la cour de la maison de Gao Zuoma était pleine de gens. Ils m’ont accompagné jusqu’à la sortie du village. À ce moment-là, j’ai entendu au loin le bruit du galop d’un cheval. C’était Gao qui était venue me dire au revoir. Je lui ai souhaité que toute sa vie soit remplie de bonheur.

Mariage atypique des Tibétains et des Mosuo

Le mariage est aujourd’hui un problème qui préoccupe la société humaine. Dans certains pays, lors d’une cérémonie de mariage, les invités ne peuvent s’empêcher de se poser cette question : combien de temps ce mariage va-t-il durer ? De plus, le taux de divorce reste élevé, ce qui n’est pas rassurant non plus. Alors quelle est la signification du mariage au fond? Est-ce que la monogamie reste la meilleure option dans le mariage ?

Par nature, l’homme recherche la liberté, et en même temps, il rêve d’un amour éternel et d’une famille. Le mariage devient ainsi une lutte perpétuelle entre la recherche de la liberté et l’amour.

Aujourd’hui, nous allons donc vous parler de formes de mariage atypiques chez les Tibétains et les Mosuo, dans le Sud-Ouest de la Chine.

Aux confins de la province du Sichuan et du Yunnan, se trouve un lac pittoresque qui s’appelle Lugu où vivent quelque 70 000 Mosuo. Les Mosuo sont un sous-groupe de l’ethnie naxi. Ils ont une coutume très originale sur le plan du mariage : ils ne se marient pas en fait.

L’homme mosuo se rend dans la famille de sa fiancée pour y passer la nuit. Et il repart au petit matin. Quand le couple a des enfants, ces derniers habitent chez leur mère. Puis lorsque le couple ne s’aime plus, il divorce librement et change de partenaire.

La communauté mosuo est une société matriarcale où la femme la plus âgée de la famille est le chef.

L’enfant vit avec sa mère et son oncle. Celui-ci a de son côté, sa propre famille ailleurs. Mais il ne s’occupe pas de l’éducation de ses enfants. L’oncle aidera par contre sa soeur à élever ses neveux ou nièces. Une fois âgé, l’oncle sera pris en charge par son neveu.

Mais le plus étonnant, c’est que l’on retrouve cette même tradition à quelques centaines de kilomètres de chez les Mosuo, en amont de la rivière Yalong, dans certains villages tibétains. Alors, y-a-t-il un quelconque lien entre les Mosuo et les Tibétains? Une équipe de journalistes du magazine « Chinese National Geography » a donc mené une enquête dans ces contrées. M. Shan Zhiqiang est l’auteur de cet article, dont voici un extrait.

La rivière Yalong de la culture matriarcale Dongnü

Dans la vallée de Xianshuihe, dans le bassin de la rivière Yalong, notre guide Baimazeren, un Tibétain nous a dit qu’il avait commencé à passer la nuit chez sa fiancée qui habite sur la rive opposée, à partir de l’âge de 15 ans, à raison de 2 à 3 fois par semaine.

—Alors, pourquoi vous ne voulez pas l’épouser ?

—Parce que sinon, on n’est plus aussi libre, répond Baimazeren.

Juste pour passer une nuit avec sa fiancée, Baimazeren doit traverser la vallée et grimper la montagne jusqu’à atteindre le village de sa compagne qui se situe à 4000 m d’altitude. Puis, Baimazeren doit repartir avant qu’il ne fasse jour. Comment un tel mariage peut-il perdurer ? Est-ce seulement dû au poids de la tradition ?

Baimazeren nous a emmené chez sa compagne, dans le village de Bali. Toutes en pierres, les maisons à étages y sont hautes et solides comme les châteaux en Europe. Bordé d’une rivière et entouré de forêts, Bali ne dispose donc que de peu de terres cultivables.

Le champignon-chenille

Mme Zhuomalamu nous a accueilli chez elle. Elle a 4 enfants. L’aînée et la cadette étaient parties dans les montagnes pour aller cueillir les fungus de Dongchongxiacao (qu’est-ce que le Dongchongxiacao? En fait, c’est une plante qui vit en haute altitude qui est née d’un phalène, une espèce de papillon de nuit. Ce phalène a pondu ses oeufs dans la terre et des chenilles en sont sortis en hiver. Mais une espèce de fungus s’est introduite dans le corps des chenilles et s’est nourrie de leur substance. Ce fungus s’est alors développé dans leur corps. Une nouvelle espèce d’être vivant a été alors engendrée, fruit de conditions climatiques spécifiques et de la composition de la terre. Entre mai et juillet, le fungus sort de la tête des chenilles et commence à pousser hors de la terre. La partie extérieure ressemble à une plante normale, la racine a la forme d’une chenille sur laquelle l’on peut même en distinguer les pattes. C’est cette racine que l’on utilise en pharmacie).

Mais son fils, sa 2e fille et son frère étaient eux aussi présents. Voici donc une famille typique matriarcale où les maris et pères de famille sont absents.

D’après Baimaci, le frère de Zhuomalamu, la fille aînée est née d’une première union et les 3 autres enfants, d’une autre union encore.

–Est-ce que vous avez également une fiancée que vous voyez régulièrement ? Je me permets de demander à Baimaci.

—Oui. répond-il, non sans hésitation, car il n’est pas pas sûr que l’on ne soit pas choqué par cette forme de mariage.

Baimaci nous a appris qu’il avait 3 enfants et qu’il les voyait 2 fois par an.

Fils ou neveux ?

J’ai toujours pensé qu’un père privilégiait les liens de sang et de ce fait s’occuperait davantage de ses propres enfants que de ceux des autres. Cet amour paternel est indéniable, comme le soleil se lève à l’Est. Mais, pas dans le village de Bali, où l’amour paternel n’est pas naturel mais est le fruit de la culture d’une société.

Je continue à questionner Baimaci :

— Entre vos propres enfants et ceux de votre sœur, lesquels vous préférez ?

— Ils sont égaux à mes yeux , répond Baimaci.

— Mais un jour, imaginez qu’ils soient tous kidnappés, et que vous ne pouvez en sauver qu’un ? Lequel sauveriez-vous ?

—Tous, dit Baimaci.

— Non, un seul, j’insiste.

A ces mots, Baimaci baisse la tête et réfléchit. Au bout d’un petit moment, il répond qu’il sauverait l’enfant de sa sœur.

—Pourquoi ? je demande.

—C’est l’enfant de ma sœur qui s’occupera de moi le reste de ma vie. Pas le mien, explique Baimaci.

On quitte la famille de Zhuomalamu. Notre guide Baimazeren nous invite alors chez lui. Sa soeur a épousé un homme qui s’appelle Baimaluobu, même si celui-ci semble regretter son choix.

Mariage ou libertinage ?

J’interroge donc Baimaluobu.

—Vous êtes marié. D’après vous, il vaut mieux se marier ou maintenir la tradition ?

—Je préfère la forme traditionnelle de mariage de notre société, car on vit séparément et on n’a pas de fardeau familial. Tandis que si on se marie, on doit s’occuper de tout. Il fait cultiver la terre, gagner de l’argent, construire une maison, élever les enfants etc. C’est trop pour un homme. Alors que si on ne se marie pas, on n’a pas besoin de quitter sa mère pour vivre avec sa femme. On vit toujours dans une grande famille et chaque membre vaque à sa propre occupation. Certains cultivent la terre, d’autres transportent des marchandises pour gagner de l’argent, d’autres encore, cueillent des fungus etc. Dans cette vallée, seules les grandes familles peuvent s’enrichir. Baimaluobu m’a dit tout ça avec émotion. Ses propos m’ont laissé perplexe.

Le soir, nous avons sorti nos sacs de couchage pour dormir. Surpris, les membres de la famille de Baimazeren nous ont observé. C’était très amusant, car nous étions curieux les uns des autres. Nous, nous dormons dans un sac, et nous épousons une femme. Chez eux, le mari habite ailleurs.

Je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi il y a une si grande différence entre nos moeurs. Pourquoi cette forme atypique de mariage n’existe que dans la vallée Xianshuihe et le lac Lugu ? Ces mentalités sont si éloignées de nos concepts patriarcal et monogamiste.

Le royaume féministe de Dongnü

Selon des archives, il existait auparavant un pays qui s’appelait Dongnü. Les femmes y étaient fonctionnaires et les hommes, militaires. Les femmes aristocrates prenaient des hommes, comme domestiques. Alors que l’inverse n’était pas possible. Les enfants prenaient le nom de famille de leur mère. Selon le tibétologue Ren Xinjian, de son prénom tibétain « Zewangduoji », ce pays Dongnü s’étendait dans les régions traversées par la rivière Yalong.

Dongnü était donc une société féministe mais non matriarcale. En effet, le matriarcat est une forme de société primitive. Mais Dongnü était un pays où les femmes s’occupaient de l’administration dans tous les domaines.

Les coutumes des Tibétains du bassin de la rivière Yalong et des Mosuo de Lugu sont identiques. On peut l’expliquer par le fait que la culture de Dongnü s’est répandue dans les régions aux confins du Sichuan, du Yunnan et du Tibet.

L’isolement, survie du matriarcat

Le lendemain, nous partons pour le district Yajiang dans la province du Sichuan. La route est vraiment difficile. Mais je me demande si l’accès était plus facile, est-ce que cette coutume matrimoniale existerait encore ? En route, Professeur Li Xingxing, ethnologue, passe son temps à chercher les tours de guet des Tibétains. (Dans certains endroits, les maisons des Tibétains sont si hautes qu’elles constituent des tours.)

Professeur Li nous a appris qu’il étudiait les déplacements des ethnies à travers les tours de guet. Mais sur la route, on n’en a pas vu une seule. Ce qui explique que dans l’Antiquité, cette route n’était pas un passage important. Un des rôles des tours de guets consiste justement à protéger ces passages.

Cela me fait penser que dans l’Antiquité, les gens d’ici et des alentours pratiquaient la forme de mariage des Mosuo, c’est-à-dire qu’ils ne se mariaient pas. Leurs traditions étaient bien préservées grâce à la difficulté de l’accès qui empêchait toute communication avec l’extérieur. Mais plus tard, la route reliant le Sichuan au Tibet a traversé cette contrée et a favorisé l’adoption des cultures extérieures. Le mariage conventionnel a donc remplacé l’ancienne forme de mariage. Et la vallée de Xianhuihe et le Lac de Lugu sont les deux seuls endroits qui ont été épargnés.

Mariage moderne ou mœurs primitifs ?

Avec notre véhicule, il nous faut trois journées pour parcourir les 800 kilomètres qui séparent la vallée Xianshuihe du Lac de Lugu. On peut donc s’imaginer que durant l’Antiquité, on avait besoin d’au moins une vingtaine de jours pour parcourir cette distance.

Arrivés au Lac de Lugu, un certain M. Yang, employé de l’office du tourisme local nous a accompagné. Dans le véhicule, nous avons discuté du mariage des Mosuo.

—Chez les Mosuo, les femmes passent la nuit avec leur amoureux mais ils ne se marient pas. C’est une forme de mariage moderne, confirme M. Yang.

En tant qu’employé à l’office de tourisme local, M. Yang nous a expliqué la perception des touristes vis-à-vis du mariage des Mosuo. Selon M.Yang, ils ont souvent un sentiment de supériorité envers cette tradition et se pressent en nombre au Lac Lugu, pour satisfaire leur curiosité, et observer par eux-mêmes ces mœurs primitives. Un peu comme le regard que porte les colonisateurs sur les autochtones.

Certains chercheurs estiment que les Mosuo sont les héritiers de sociétés matriarcales primitives, sous-entendant que cette forme de mariage est arriérée.

Patriarcat et propriété privée

Dans le reste du monde, la société humaine est monogame dans la majorité des cas. Il semblerait que cette forme de mariage soit apparue avec la propriété privée et le partage des biens. On peut alors dire que les hommes ne sont pas naturellement monogames et que rien ne les force à le devenir, si ce n’est des intérêts économiques. Mais de nos jours, la monogamie est confrontée à une dure réalité. Dans certains pays, le taux de divorce dépasse les 60% et on finit par se marier de plus en plus tard.

La fin du patriarcat en occident

Selon l’ethnologue tibétain Deng Tingliang, le non-mariage de ces couples mosuo et tibétains et le fait qu’ils vivent séparément sont peut-être les solutions idéales pour l’avenir.

Alors, quels sont les avantages de cette forme de mariage :

Tout d’abord, l’homme et la femme ne forment pas leur propre famille. Ils habitent dans leur famille respective avec leur mère, leurs frères et sœurs et leurs neveux et nièces. De ce fait, ils peuvent profiter des joies d’une grande famille toute leur vie. Et puis, il y aura toujours quelqu’un pour s’occuper d’eux, une fois âgés. De plus, cette forme de mariage a renforcé les liens entre les membres de la famille. Les tâches sont équitablement réparties entre eux.

Ensuite, l’homme et la femme n’exigent pas de leur partenaire respectif de rester avec eux toute leur vie. Ils se mettent ensemble et se séparent librement. Donc, il n’y a pas de problèmes de divorce, de garde des enfants ou de partage de biens.

Par ailleurs, l’Homme est naturellement attiré par plusieurs personnes dans sa vie. Dans ce cas-là, on ne se trouve pas confronté à l’exclusivité ou à la possessivité. Enfin, l’amour naît d’une attirance mutuelle, et ne laissera pas de place au mariage arrangé, forcé ou de raison.

Dans une société moderne, les hommes doivent lutter pour obtenir un statut et séduire ainsi les femmes. Alors que les hommes mosuo n’y pensent jamais. Un homme mosuo ne cherche ni la célébrité, ni la richesse car les femmes mosuo estiment que les possessions d’un homme sont de l’ordre de sa vie privée.

Cette forme de mariage a donc de nombreux avantages. Mais le plus important reste de pouvoir vivre dans une grande famille. Je me souviens des paroles de Baimaluobu de la vallée Xianshuihe qui disait : seule une grande famille peut s’enrichir.

Urbanisation et société individualiste

Au début de la société humaine, l’individu vivait dans une grande famille basée sur les liens du sang ou du mariage. Plus tard, avec l’apparition de la monogamie, des histoires de partage de biens, d’héritage s’y sont interférées et les relations de parenté sont devenues plus compliquées. Ainsi, il est difficile de maintenir une grande famille. Les enfants quittent la maison familiale après leurs études, et la famille est le plus souvent réduite aux parents. Dans une société moderne, les villes s’étendent de plus en plus, et les gens deviennent de plus en plus égoïstes. La pénurie de ressources et les problèmes liés au vieillissement proviennent de cette société monogamiste. Alors que la société des Mosuo nous donne à réfléchir.

Les tantes-mères

Au bord du lac Lugu, nous avons pénétré dans le village de Gesa où nous sommes restés chez Mme Bimu, âgée de 36 ans. La mère de Bimu est décédée. Sa tante, la sœur de sa mère, Mme Lamu, est donc une personne importante dans cette famille. Selon la tradition Mosuo, on appelle aussi toutes les tantes maternelles « Maman », et on les traite comme sa propre mère. Donc il arrive que certains enfants mosuo ne savent même pas qui est leur mère biologique, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte.

Les 13 membres de la famille de Bimu habitent dans une maison en bois qui a plus d’un siècle. Le seuil de la maison est très haut pour empêcher le vent et les animaux domestiques d’y pénétrer. Le foyer est allumé toute l’année et sert de lieu de rassemblement à la famille qui l’utilise comme chauffage et éclairage. La maison n’a pas de fenêtres pour maintenir la chaleur à l’intérieur des murs.

Un peuple modèle pour l’Humanité

Autrefois, on pensait que sans le mariage, une société ne pouvait pas fonctionner. Mais les Mosuo sont là pour prouver le contraire. Lors du 50e anniversaire des Nations Unies, on a donné aux Mosuo le titre de communauté modèle, car selon les anthropologues, il n’y aurait pas de rapports de domination entre les hommes et les femmes ni de conflits relatifs au droit de propriété comme dans la plupart des sociétés patriarcales. Et surtout, il ne faut pas oublier que les Mosuo n’ont pas dans leur vocabulaire les termes liés à la guerre, aux meurtres ou à la prison.

Polyandrie tibétaine au pied des monts enneigés

De nombreux anthropologues et ethnologues ont écrit des articles relatifs à la forme de mariage des Mosuo. Mais pourquoi la société matriarcale qui a disparu dans le reste du monde existe-t-elle encore dans les vallées entourées par les monts enneigés en Chine ?

L’équipe de journalistes de « Chinese National Geography » continue encore à en chercher la réponse.

Dans le district de Deqin, dans la province du Yunnan, au pied du Mont enneigé Meili, se trouve le village de Wunongding. Nous y avons rencontré des femmes qui étaient polyandres, c’est-à-dire qu’elles avaient plusieurs maris.

Selon Gerongdingzhu, un villageois tibétain, cela fait depuis des générations que sa famille est polyandre. En fait, les frères épousent la seule et même femme.

« Wunongding » signifie littéralement en chinois, « pics entourés de brouillard ». Ce qui correspond parfaitement à la situation sur place. Parmi les 20 familles que comporte ce village, 8 familles sont polyandres. Il y a même une famille où la femme a épousé les quatre frères. C’est un phénomène assez courant dans les familles tibétaines de ces régions situées aux confins du Tibet, du Yunnan et du Sichuan.

Gerongdingzhu a 36 ans. Son frère Yongzhengzhima, 30 ans. Leur femme s’appelle Qupin et elle a également 36 ans. Tous les trois ont eu ensemble deux fils. Chaque membre se répartit les tâches. Yongzhengzhima se rend souvent dans les montagnes pour paître les yaks. Son frère Gerongdingzhu qui est chargé de cultiver la terre et d’aller vendre les produits récoltés, ne sait même pas combien de yaks possède sa famille.

Les conditions naturelles donnent naissance à ce genre de division du travail. Dans les vallées, le climat favorise la céréaliculture. Le climat des montagnes est propice à l’élevage. Mais le plus souvent, la zone pastorale est éloignée du lieu de résidence et des champs de culture. Une personne doit donc se désigner pour vivre sur les sommets. Ces activités basées à la fois sur l’agriculture et l’élevage exigent l’intervention de deux personnes. Il est donc nécessaire que chaque famille ait deux hommes : l’un travaillant comme paysan, l’autre, comme pâtre. C’est ainsi que naît une société polyandre.

Je demande alors à Gerongdingzhu :

— C’est quoi le mieux : une société monogame ou polyandre ?

—Je trouve que c’est mieux qu’une fratrie puisse épouser la même femme, répond-il immédiatement.

—Mais si ces frères n’aiment pas la même femme, comment font-ils ? —Dans ce cas-là, il peut alors épouser une autre femme et construire une nouvelle famille avec elle, explique Gerongdingzhu en souriant, mais c’est assez rare, car chez nous, on va se moquer de cet homme.

—Pourquoi ?

—On se moquera de lui car cela signifie qu’il ne veut pas préserver sa famille. Si on quitte sa propre famille pour vivre ailleurs, il faut donc diviser les biens.

—Et alors ?

—Alors, la famille devient plus pauvre. Par exemple, ma famille a 20 yaks, après la division, il n’en restera plus que 10. Ici, il faut savoir agrandir une famille pour s’enrichir.

—Mais pourtant, la loi sur le mariage exige la monogamie ?

—Oui, mais cela veut dire que si l’on veut cultiver la terre, on est obligé de renoncer à l’élevage. On ne peut pas faire ces deux métiers en même temps et donc on ne peut pas s’enrichir, dit-il.

—Et cet enfant ? C’est ton fils ou c’est le fils de ton frère ?

—C’est notre fils, répond Gerongdanzeng, l’air surpris, comme si pour lui, la question paraissait stupide.

Plus tard, l’équipe de journalistes du « Chinese National Geography » a rencontré d’autres familles partageant le même système dans d’autres endroits. Après avoir recoupé les entretiens avec les habitants locaux et les archives locales, M. Shan Zhiqiang, le rédacteur en chef de ce magazine a finalement réussi à expliquer cette forme atypique de mariage. Pour lui, cela serait dû à des raisons historiques et aux conditions naturelles.

En effet, ces régions sont d’anciens territoires du pays Dongnü qui préconise la supériorité de la femme sur l’homme. Ce système jette donc les bases de ce mariage atypique.

Par ailleurs, face au choc des autres cultures, cette forme de mariage peut être préservée car ces villages sont isolés au milieu de vallées qui elles-même sont entourées de monts enneigés. La seule façon de survivre dans de telles conditions naturelles, est d’appartenir à une grande famille.

Dans ces vallées, la superficie de terres cultivables est très faible. Chaque terre a son propre propriétaire, ce qui ne laisse plus de terres libres. Il est donc impossible pour les nouvelles générations de quitter leur famille et d’avoir leur propre lopin de terre. Par conséquent, les seules solutions sont soit de ne pas se marier, ou alors qu’une fratrie épouse la même femme pour maintenir une grande famille. Et ce, afin d’éviter d’avoir à faire construire de nouvelles maisons et à partager les terres. Cependant, il est intéressant de voir que la population stagne dans ces contrées.

Une solution pour les problèmes démographiques ?

Cela pourrait donc servir de modèle de référence pour les pays en voie de développement qui doivent faire face à des problèmes de surpopulation et de manque de terres cultivables, ou aux pays développés qui souffrent de réduction de leur démographie.

Ces villages se retrouvent donc complètement isolés du monde extérieur à cause de conditions de vie rudes. Ce qui favorise le maintien de leur tradition. Espérons que notre modernisation saura également préserver la tranquillité de leur vie.