Matriarcat Nair (Inde) : la caste guerrière du dieu-serpent fertile, compagnon de la déesse-mère

« Constamment, le roi pleurait de vivre sans enfant. Il proposa même à Kunti de faire l’amour avec un autre, comme cela se pratiquait dans les jours anciens, lorsque les femmes n’étaient pas encore attachées à un seul et même homme. » – Le Mahabharata traduit et raconté par Jean-Claude Carrière, page 48

Une élite économique et intellectuelle

Les Nair, ou Nayar, sont un groupe de castes indiennes incluant de nombreuses subdivisions claniques. Ils vivent sur la côte de Malabar dans l’État de Kerala (sud-ouest de l’Inde). Leurs mœurs diffèrent beaucoup de l’Inde du nord. Sous l’administration britannique, les Nāyār, qui comprenaient les familles nobles et royales de petits royaumes féodaux de la région, occupèrent des postes importants dans divers domaines professionnels : fonction publique, médecine, enseignement et droit. Beaucoup furent influents au sein du parti du Congrès, qui obtint l’indépendance de l’Inde en 1947. En 1968, le centre de surveillance socio-économique du gouvernement du Kérala rapporte que la communauté Nair représentait approximativement 14,5% (2,9 millions) de la population totale de l’Etat.

Clans et ancêtres matrilinéaires

Jusqu’aux années 1960, les Nairs vivaient en familles élargies matrilinéaires (marumakkathayam) appelées tharavads, où toute la famille d’une même ancêtre féminine vivait sous le même toit. Seules les femmes vivent dans la maison commune. Les hommes vivent dans des maisons séparées. Ces unités familiales avec leurs coutumes matrimoniales inhabituelles, qui ne sont plus d’actualité aujourd’hui, ont été longuement étudiés. Ces coutumes varient d’une région à l’autre. Certaines régions pratiquaient la polygamie et la polygynie, et dans d’autres, sur la côte de Malabar, les femmes pratiquaient l’hypergamie (mariage avec une caste supérieure) avec les brahmanes (caste des prêtres).

Les guerriers vaincus du dieu-serpent

Historiquement, les nagas étaient une ancienne race indienne, dont on sait très peu de choses mis à part ce qui nous a été transmis à travers le culte des serpents. Les Nagas ont été mentionnés en tant que tribu non-aryenne, adorateurs de serpents de l’Inde ancienne. Une inscription sur une plaque de cuivre de la période Gupta (VIe siècle ap-JC) relate que les Nagas ont été élevés au rang de la caste guerrière des Kshatriya. Les Nagas auraient été vaincus par les Gupta, leurs femmes ayant ensuite été épousées par les vainqueurs. Un exemple est celui du roi Chandragupta II qui a épousé la reine Kuber Naga.

La caste des gardes des envahisseurs aryens

Une théorie a été proposée pour expliquer l’origine du système des castes dans le Kérala. Les aryens Jains auraient introduit ces distinctions vers le VIIIe siècle de notre ère. Les Jains auraient eut besoin de gardes quand ils arrivèrent dans la région, et ont recruté parmi les population locales. Ces populations gardiennes auraient été alors récompensées en les distinguant des autres autochtones, qui eux ont été exclues du système des castes. Cyrica Pullapilly affirment “qu’ils ont accompli la fonction de caste guerrière (kshatriya), mais ont été maintenus au statut de caste des servants (shudras). Voici l’origine des Nairs.” Ils sont généralement considérés comme une variété dravidienne des Kshatriyas aryens (caste des guerriers). Les Nairs ont ainsi été décrits par James Hastings : « Cette race-caste de communautés était à l’origine des tribus, mais en entrant dans le giron de l’hindouisme, ils imitaient l’organisation sociale hindoue, et se sont ainsi progressivement endurci vers ce système de castes. « 

Les brahmanes imposent le patriarcat par la guerre et la corruption

Les brahmanes Nambudiri, également transcrit Namboothiri, sont des brahmanes hindous de l’Etat indien du Kerala. Les Nambudiris sont associés par certains avec le développement du système des castes au Kerala. Il y avait un afflux important de ces gens de partout au 8ème siècle, quand ils ont agi en tant que prêtres, conseillers et ministres des rois locaux et envahisseurs des princes aryens. Les brahmanes ont utilisé leur relations sacerdotale et de conseillers, avec les forces d’invasion aryennes, pour faire valoir leurs croyances et leur position sociale. La quasi-totalité de ceux qui ont accepté leur statut sacerdotal, les brahmanes les ont élevé au statut de Shudra (servants). Ils ont permis à seulement un petit nombre d’entre eux d’être reconnu comme Kshatriya (caste des guerriers), qui étaient certains dirigeants locaux qui avaient collaboré avec eux (les Nair par exemple). Leur influence était importante dans tous les domaines: la religion, la politique, la société, l’économie et la culture.

Les Nairs sous l’empire des Indes britanniques

Le terme «Nair» lui-même en malayalam est un synonyme de guerrier. Les Nair ont été impliqué dans les nombreux conflits militaires de la région, avec et contre les portugais dès le XVIe siècle, ou contre les hollandais au XVIIIe siècle. A la suite des hostilités entre les Nair et les Britanniques en 1809, ces derniers ont limité les effectifs Nairs dans l’armée britannique indienne. Après l’indépendance de l’Inde, la brigade Nair de des forces militaires de Travancore, a été intégré dans l’armée indienne et devint une composante du 9e Bataillon du Régiment de Madras, le plus ancien de l’armée indienne.

Kalaripayatt, l’art martial des Nairs

Le Kalarippayatt, ou Kalarippayattu (കളരിപ്പയറ്റ്) [kaɭaɾipːajatːɨ̆], est un art martial originaire du Kerala en Inde du Sud. Kalarippayatt signifie, en malayalam, « le lieu des exercices », de kalari (കളരി), le lieu, l’arène, l’espace de dialogue et payatt (പയററ്), dérivé de « payattuka » signifiant combattre, s’exercer, s’exercer intensément. Les formes ancestrales du kalarippayatt se codifient au xiie siècle. Fondamentalement lié avec l’histoire du Sud de l’Inde, la discipline connaît un âge d’or entre le xve et le xviie siècle. À cette période, le kalaripayatt est un pilier institutionnel de la société kéralaise. Les Guerriers Nayars ou « Nairs » sont les garants de l’ordre social. La côte du malabar est alors le lieu de nombreux échanges commerciaux avec l’extrême orient et l’occident. Il est rapporté dans des écrits de voyageurs portugais que les côtes du malabar sont alors les plus sûres du monde. L’ordre règne dans la vie quotidienne et les conflits entre royaumes voisins se règlent en combat individuel et à mort entre les meilleurs guerriers. À la fin du xviie siècle, la couronne anglaise prend le pouvoir sur la région. Elle interdit la pratique du kalarippayatt, perquisitionne et détruit les armes… Les Maîtres sont mis sous haute surveillance… Certains cependant, continueront à enseigner clandestinement; ce qui permet au kalarippayatt de survivre jusqu’en 1947, date de l’indépendance reconquise.

Les Ezhavas, des maîtres en arts martiaux

Les Ezhavas sont une communauté avec des origines dans la région de l’Inde actuellement connu comme le Kerala. Les Chekavar, une section de guerriers au sein de la communauté, ont fait partie des milices des chefs et rois locaux. Il y avait aussi des experts de renom en Kalaripayattu, l’art martial du Kerala. Les arrangements familiaux du nord de Malabar étaient matrilinéaires, avec des arrangements de propriété patrilocales, alors que dans le nord de Travancore, ils étaient matrilinéaires, mais généralement matrilocaux dans leurs modalités de propriété. Le sud Malabar a connu un système patrilinéaire, mais avec communauté de biens divisible. Ces dispositions ont été réformés par la loi, pour Malabar en 1925, et pour Travancore en 1933. Le processus de réforme a été plus facile à réaliser pour les Ezhavas que pour les Nairs.

Une société traditionnelle égalitaire entre les sexes

Le système familial Malabar est basé sur le tharavad (clan). Toute la société est basée sur un système matrilinéaire. Les membres d’une Tharavad comprend la mère, les filles, frères et sœurs, de sang maternel uniquement. Pères et mari jouent un rôle mineur dans les affaires du Tharavad, qui concernent surtout la famille matrilinéaire. Comme le lignage passe par les femmes, la naissance d’une fille est toujours la bienvenue. « Dans la société Malabar, il y avait une prépondérance pour la fête des femmes. Le Tarwad a toujours accordé une plus grande attention aux femmes … »  Aujourd’hui encore, les femmes du Kerala occupent des positions très importantes dans tous les domaines de la vie. En fait, les femmes de Malabar jouissent de droits et privilèges égaux à ceux des hommes. Le tharavadu était une entité légale reconnue par la législation de la Famille Hindouiste Indivisible, et par les Lois Indiennes des Taxes sur le Revenu.

La dénomination des clans maternels

Chaque Tharavad Nair possède un nom unique. Les familles sont divisées lorsqu’elles sont trop grandes. La propriété de la famille est répartie selon les lignées féminines. Quand les familles élargies grandissent et établissent des branches indépendantes, les Shakhas (branches) modifient leur nom de telle manière que leur Tharavad-mère reste identifiable. Ainsi, la branche (Shakha) possède lui aussi un nom distinct et unique. Un autre terme pour désigner une branche est Thavazhi : Thay Vazhi signifie littéralement Par la Mère. Pour les communautés matrilinéaires comme les Nairs, le nom du Tharavad est transmis par la mère, à la différences des communautés brahmanes, les Namboothiris du Kerala par exemple, où le nom du Tharavad est transmis par le père.

L’héritage matrilinéaire craint par le pouvoir britannique

Le Marumakkathayam était un système d’héritage matrilinéaire répandu dans le présent État du Kerala en Inde : l’ascendance et la succession à la propriété était tracée par les femmes. Le Marumakkatayam a également été une source d’angoisse parmi les administrateurs coloniaux britanniques. Marumakkathayam signifie littéralement « héritage par les enfants des sœurs, plutôt que par les fils des pères ». Le mot Marumakkal en malayalam signifie neveux et nièces. Ce droit coutumier de l’héritage a été codifiée par la loi Marumakkathayam de Madras de 1932, c’est à dire, la loi de Madras n° 22 de 1933, publiée dans la Gazette du Fort Saint-Georges le 1er Août 1933. La famille élargie dans ce système matrilinéaire est connu sous le nom de Tharavad, et a formé le noyau de la société à Malabar. « Tarawad » signifie alors un groupe de personnes formant une famille élargie, avec communauté des biens, et régis par la loi d’héritage Marumakkathayam. Ce système d’héritage est désormais aboli par la loi sur  le »Système de Famille Élargie », en 1975, par la législation de l’État du Kerala.

Les fermes géantes des clans Nair

Un Nalukettu est la ferme traditionnelle d’un Tharavadu (clan Nair) où plusieurs générations d’une famille matrilinéaire vivaient. Ces types de bâtiments se trouvent généralement dans l’Etat indien du Kerala. La ferme d’un Tharavadu avait une architecture unique de style Kerala, avec une ou plusieurs cours intérieures fermées, entourées de plusieurs grands bâtiments comprenant des puits. Cette architecture traditionnelle consiste généralement en une structure rectangulaire où quatre salles sont réunies avec une cour centrale à ciel ouvert. Les quatre salles sur les côtés sont nommés Vadakkini (bloc nord), Padinjattini (bloc ouest), Kizhakkini (bloc est) et Thekkini (bloc sud). L’architecture a été spécialement conçue pour de grandes familles du Tharavadu traditionnel, afin vivre ensemble sous un même toit, et de profiter des installations communes de la ferme de matrilinéaire. Les tharavads comptent 50 à 80 membres, d’autres montent à plus de 200. Chaque ferme-clanique dispose de temples, d’écoles, bâties au milieu de vastes terres, pour prévenir les attaques ennemies.

La science architecturale de la maison-clan matriarcale

Thatchu Shasthra, était la science de la menuiserie traditionnelle, et Vasthu était la science de l’architecture traditionnelle. Cette branche de la connaissance a été bien développée dans l’architecture traditionnelle du Kerala, et a créé sa propre branche de la littérature connue sous les noms de Tantrasamuchaya, Vastuvidya, Manushyalaya-Chandrika, et Silparatna. L’agencement de ces maisons était simple, et répondait aux besoin du grand nombre de personnes qui demeuraient généralement dans un clan tharavadu. Une maison avec une cour est un Naalukettu, une avec deux est un Ettukettu, et une avec quatre cours est un Pathinarukettu. Ettukettu (huit pièces avec deux cours centrales) ou Pathinarukettu (seize pièces avec quatre cours intérieures) sont les formes les plus élaborées de cette architecture. Toutes les structures font face à la lumière du soleil, et dans certains naalukettu bien conçus, il y a une excellente ventilation. Les températures, même dans la chaleur de l’été, sont nettement plus douces dans le naalukettu.

Les chefs féodaux Nair

Samantan Nair ou plus communément Samantan (Sama + anta signifie égale distance), était un terme générique pour désigner un certain nombre de sous-clans, entre l’élite dirigeante et les propriétaires terriens féodaux du Kerala, et appartenant à la communauté Nair. Les Kshatriyas Samanta constituent une partie des familles royales d’autrefois, des royaumes hindous et États princiers, qui existait dans le Kerala jusqu’à la création de la République indienne. Comme la plupart des membres de la communauté Samanta Kshatriya étaient nobles, leurs résidences sont toujours appelés Swaroopams ou kottaram ou kovilakams, qui veut dire palais en malayalam. Les Samanta Kshatriya suivaient également le système matrilinéaire d’héritage. Robin Jeffrey, un anthropologue, a décrit le Samantas comme «un classement des castes matrilinéaires entre Nayar et Kshatriyas, et en a trouvé en nombre limité dans le nord de Travancore. Ils étaient plus nombreux à Cochin, et le Malabar britannique. »

Les palais des princes matrilinéaires

Kovilakam (Malayalam: കോവിലകം) est un terme qui désigne le principal manoir / immeuble / palais des lignées princières du Kerala, en Inde. Il s’agit de la résidence, où tous ceux qui n’ont pas réussi à obtenir le titre de Raja (roi), restent sous la direction du résident aîné, membre mâle ou femelle, de cette branche particulière de la famille. Une lignée princière du Kerala est constitué de plusieurs Kovilakams, représentant différentes branches matrilinéaires de la même famille, dont les membres pourraient accéder au trône de Raja, en fonction de leur ancienneté dans la lignée. Les résidences Kovilakam sont généralement de grands et beaux manoirs et palais, avec d’importants ouvrages de bois, et des peintures murales dans le style de l’architecture médiévale traditionnelle du Kerala. Un Kovilakam était généralement doté de domaines et propriétés (terres de la Couronne), suffisants pour l’entretien de ses membres constituants.

L’oncle maternel décide avec l’aval des matriarches

Le clan est géré par un « karanavan », qui est généralement l’oncle maternel le plus âgé. Il prend la plupart des décisions, cependant, avec l’aval des femmes les plus âgées du clan. Celles-ci sont les grands-mères maternelles, les mères, les tantes maternelles, les sœurs et cousines utérines. Mais en l’absence d’un homme capable de prendre cette place, une femme peut être karanavan, ses fonctions comprenant la gestion économique et les fonctions honorifiques. Panikkar, un écrivain bien connu de la communauté Nair, a écrit en 1918 que,

« L’autorité dans la famille est exercée par le membre le plus âgé, qui est appelé karnavan. Il a le plein contrôle de la propriété commune, et gère le revenu à peu près comme il lui plaît. Il organise les mariages (sambandhams) pour les garçons ainsi que les filles de la famille. Il avait jusqu’à récemment les pleins pouvoirs (au moins dans la pratique) pour s’aliéner tout ce qui leur appartenait. Sa volonté était la loi incontestée. D’habitude, dans les familles matrilinéaires, on parle de Matri-Potestas. Mais il convient de rappeler que parmi les Nayar l’autocrate de la famille n’est pas la mère, mais le frère de la mère. »

Sambandham, le mariage Nair

Les Sambandham servaient à légitimer l’enfant en identifiant le père d’une caste légitime. Cependant, sous le système matriarcal Nair, les femmes avaient des droits à la propriété , les enfants héritaient des mères et non des pères. Les pères étaient donc exclus de toute responsabilités pour élever leurs enfants, celles-ci incombant alors aux oncles maternels de l’enfant. La relation sambandham était habituellement organisé par le karanavan, mais cela arrive parfois quand une femme attire un homme dans un temple, un bassin de baignade ou tout autre lieu public. Une femme pouvait avoir une relation Sambandham avec un homme de même caste ou de caste supérieure (hypergamie). Cependant, les Sambandham ne pouvaient être considérées comme synonyme de concubinage, parce qu’ils ne pouvaient être contractés qu’après des cérémonies, sous peine d’excommunication. La première sambandham d’un homme était jugée capitale, et sa capacité à s’engager dans un grand nombre de ces relations augmentait sa réputation dans sa communauté. les relations Sambandham pouvaient être cassées, en raison des différences entre les époux ou par la volonté d’un karavanan, pressé par un homme de rang supérieur qui souhaite épouser la femme. Le mariage par sambandham n’était ni légalement reconnu ni contraignant. La relation pouvait finir à volonté, et les participants pouvaient se remarier sans ramifications. Les tentatives visant à réglementer les mariages sambandham par la Loi Nayar de 1912 à Travancore, et la Loi de Malabar sur le Mariage de 1896 en Malabar britannique n’ont pas beaucoup réussi.

Y’a-t-il réellement mariage ?

L’anthropologue Fuller a déclaré que «le système de mariage Nayar a fait d’eux l’une des plus célèbres de toutes les communautés dans les milieux anthropologiques», et Amitav Ghosh dit que, bien que les systèmes matrilinéaires ne sont pas rares dans les communautés de la côte sud de l’Inde, le Nairs « ont atteint un niveau sans précédent dans la littérature anthropologique sur la matrilinéarité ». Aucun des rituels n’a survécu de manière significative aujourd’hui. Deux formes de mariage rituel étaient traditionnelles:

  • le rite pré-puberté (mariage symbolique à 11 ans) pour les filles, appelé thalikettu Kalyanam, était généralement suivi par le sambandham quand elles devenaient sexuellement matures. Le sambandham était le moment où la femme pouvait prendre un ou plusieurs partenaires sexuels, et avoir des enfants d’eux. Un rituel appelé le tirandukuli marquait la première menstruation et avait généralement lieu entre ces deux événements.
  • une forme de hypergamie, selon laquelle les Nairs de haut rang épousaient des membres de castes supérieures.

Il y a beaucoup de débats pour savoir si les rituels traditionnels Nair rentrent dans la définition traditionnelle du mariage, et dont les institutions du Kalyanam, du thalikettu, ou du sambandham pourraient y prétendre. Thomas Nossiter a fait remarquer que le leur système matrimonial « est si vaguement arrangé que l’on a des doutes quant à savoir si le «mariage» existait vraiment.  » Les hommes et les femmes pouvaient avoir plusieurs partenaires à la fois, ils pouvaient rompre ces relations à volonté, et prendre d’autres partenaires à volonté aussi.

Polyandrie et polygynie

Fuller affirme qu’il existe des preuves absolues que les femmes Nair ainsi que les hommes avaient plus d’un partenaire de sambandham en même temps, que «les hommes et les femmes pouvaient avoir plusieurs partenaires à la fois, et chaque partie était libre de rompre la relation, pour n’importe quelle raison, chaque fois qu’ils le voulaient « .

Groupe de femmes Nair - Kerala 1914Nancy Levine et Walter Sangree établissent ​​que si les femmes Nair étaient maritalement engagées avec un certain nombre d’hommes, les hommes étaient également mariés à plus d’une femme. Les femmes et leurs maris ne pouvaient pas vivre ensemble, et leur relation n’avait pas de sens autre que « liaison sexuelle» et la légitimité pour les enfants.

Visites furtives arrangées

Le mari visitait la tharavad la nuit et partait le lendemain matin, et  n’avait aucune obligation légale envers ses enfants qui sont entièrement sous l’autorité du karnavan. Dans les familles Nair, les jeunes filles et garçons du même âge n’étaient pas autorisés à se parler, sauf si la sœur du jeune garçon était beaucoup plus âgée que lui. La femme du karnavan avait une relation inhabituelle avec le tharavad de son mari, puisqu’elle appartient à un autre, où s’y trouvent ses intérêts. Panikkar écrivit que le karnavan aimait l’enfant de sa sœur d’avantage que ses propres enfants, et il pense que c’est à cause de l’instabilité des mariages Nair. Le taux de divorce était très élevé du faite que la femme comme l’homme avaient des droits égaux pour mettre fin au mariage. Nakane écrivit en 1956 que les tharavads en tant qu’unités fonctionnelles ont cessé d’exister, et les grands bâtiments qui abritaient les tharavads finirent occupés par seulement quelques membres.

Reconnaissance de paternité légitime obligatoire

Tous les enfants nés d’une femme devaient être réclamés par l’un de ses partenaires de sambandham si elle voulait éviter d’être excommuniée hors-caste, vendue comme esclave ou même exécutée. Il y avait une présomption que les enfants non réclamés étaient la conséquence d’une relation avec un homme d’une caste inférieure, ce qui ne pouvait pas être le cas si l’enfant était revendiqué, en raison des restrictions de caste imposés dans le choix des partenaires sambandham.

Des bâtards hors-caste

Une caste est un groupe bilatéral, et la place de l’enfant dans la société de castes ne peut être déterminé par un seul parent. En outre, le système indien d’attribution de statut, dans la plupart des circonstances, interdit les relations sexuelles entre une femme et un homme de statut inférieur à elle-même, et interdit généralement à tous les enfants nés d’une telle union, l’appartenance à l’une ou l’autre caste des parents. Pour ces raisons, une reconnaissance de paternité certaine, et l’assurance que le géniteur est du bon statut, est absolument nécessaire.

Hindouisme védique et paganisme dravidien

Diverses pratiques de l’hindouisme sont uniques au Kerala, et ne sont pas suivies dans d’autres régions de l’Inde. Différents cultes de Shiva (divinité pré-aryenne) sont populaires dans le Kerala. Les Hindous du Kerala croient fermement en la puissance des dieux serpents, et ont généralement des bosquets consacrés aux serpents sacrés, appelés Sarpa Kavu, près de leurs maisons. Les clans guerriers Naïrs et Bunts du Tulu Nadu disent descendre des Nagvanshi, la dynastie des serpents. Les Bunts sont une communauté de la noblesse d’antan, fief de la région de Tulu Nadu dans le sud-ouest de l’Inde, qui comprend les districts de Udupi et Dakshina Kannada dans l’État indien du Karnataka, et Kasaragod Taluk du Kerala. Leur système d’héritage matrilinéaire s’appelle aliya santana. Panikkar, décrit en 1918 les pratiques religieuses des Nairs comme étant «un extraordinaire mélange de cultes hindous et dravidiens. » et que la communauté était à ce moment-là « comme un tout, un peuple presque sans religion ». De ceux qui étaient dévots hindous, il note que «… même si ils ont été hindouisés en apparence, et ont appartenu à l’Hindouisme, leurs croyances primitives ont survécu en grande partie … [Les] Nairs maintiennent toujours avec la même détermination leur culte des esprits, et leurs cérémonies démoniaques de magie noire… « .

Les déesses gardiennes des villages

Presque chaque village dans le Kerala a sa propre divinité gardienne locale, généralement une déesse. Les Malayali hindous vénèrent également la déesse-mère Bhagavathi. Bhagavathi ou Bhagavati (déesse en sanskrit) est la la dénomination générale des déesses au Kerala. Les temples de ces déesses sont appelés temples Bhagavathi. Les plus célèbres temples Bhagavathi dans l’état du Kerala sont Attukal Bhagavathy, Chottanikkara Bhagavathi, Chettikulangara Bhagavathi, Kodungallore Bhagavathi, Kadampuzha Devi, Pisharikavu Devi, Kavaserry Bhagavathi, Mangottu Bhagavathi etc.

Le théâtre Nair, d’oncle à neveu maternel

Mani Madhava Chakyar dans un de ses rôles les plus célèbres, Ravana, à Tripunithura. C'était l'une de ses dernières exécutions de Koodiyattam à l'âge de 89 ansLe Kutiyattam ou Koodiyattam est un théâtre dansé du Kerala, dans le sud de l’Inde. Ce théâtre rituel, traditionnellement joué dans les temples avec un orchestre de percussionnistes, s’est ouvert à de nouvelles scènes. L’apprentissage, autrefois réservé aux seuls membres de la caste des Chakyar, et réalisé d’oncle à neveu maternel, se déroule désormais dans plusieurs écoles appelées « mandalam ». En 2001, l’UNESCO a proclamé le Kutiyattam chef d’œuvre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Naga, culte phallique des serpents de la fertilité

En dépit d’être influencé par les traditions aryennes, les vestiges des coutumes Naga peuvent encore être trouvés parmi les Nairs, tel le culte de serpent. Les forêts sacrées, où le devatâ des nagas (des dieux serpents) sont adorés peuvent être trouvés dans de nombreux tharavads Nair. Ces forêts sacrées sont connus sous le nom de sarpa kavu («demeure du Serpent Dieu »). Ces sanctuaires où les offradres sont faites à des serpents, les chitrakudam (nagakotta) sont « un absolument indispensable » à chaque maison Nayar. Le culte des serpents était important pour l’ensemble du Tharavad puisque, comme le dit Gough, ils «… pouvaient infliger ou éviter la maladie en général, mais en particulier ils étaient jugés responsables de la fertilité ou la stérilité des femmes du Tharavad « . Il est possible qu’ils aient été considérés comme des symboles phalliques.

Hindouisme : serpents Nagas de la fertilité, totems des clans matriarcaux, et protecteurs de la nature

Les serpents-totems, protecteurs des clans matriarcaux

Chaque tharavad vénère son propre Para Devatha (divinité clanique, ou totem). Des temples sont bâtis pour vénérer ces divinité tutélaires. Un Kalarideivam ou Kalaridevatha était une divinité qui présidait à la pratique du Kalarippayattu (l’art martial Nair). Le serpent est vénéré par les familles Nair en tant que gardiens du clan matriarcal. Le culte des serpents, une coutume dravidienne, est si important dans la région qu’un anthropologiste affirma “Nul part au monde, le culte des serpents n’est aussi important que dans le Kerala”. Des bosquets sacrés aux serpents ont été découverts dans le sud-ouest de l’Inde parmi les plus anciens vestiges Nairs. Chaque Tharavad avait sont Sarpa Kavu (bosquet sacré aux serpents-totems), pour rendre un culte aux dieux-serpents. Des cérémonies annuelles de fêtes et rituels étaient accomplies au Sarpa Kavus.

Les bosquets sacrés des dieux-serpents

Le Sarpa Kavru (la demeure des serpents) est un espace naturel et traditionnel sacré, que l’on rencontre près des maisons traditionnelles Nair, dans l’état du Kerala en Inde du Sud. Le site est censé être habité par des serpents, et la zone inclut généralement une représentation du Naga Raja (roi des serpents), et d’autres Devatas Naga (divinités serpents), où des offrandes et des rites sont effectués lors de cérémonies spéciales, effectués par certaines sectes de brahmanes Nambudiris. Toutes les castes révèrent le Sarpa Kavru, avec accès interdit à la zone sans cérémonies officielles.

Un écosystème préservé qui  favorise l’éco-agriculture

Les Sarpa Kavus aident aussi à la conservation des sols et des eaux, en plus de préserver ses richesses biologiques. Les étangs et les cours d’eau adjacents aux bosquets sont des sources d’eau pérennes. Ce sont les derniers points d’eau pour beaucoup d’animaux et d’oiseaux, surtout pendant l’été. Les bosquets sacrés enrichissent le sol, par la composition très riche de sa litière. Les éléments nutritifs produits ne sont donc pas seulement recyclés dans l’écosystème des bois sacrés, mais trouvent aussi leur place dans les systèmes d’agriculture écologique voisins.

Le temple des serpents de la fertilité

Le temple Mannarasala Sree Nagaraja (en Malayalam: മണണാറശ്ശാല ശ്രീ നാഗരാജാക്ഷേത്രം) est un centre de pèlerinage très ancien et connu internationalement pour les adeptes des dieux serpents (Nagaraja). Le célèbre temple Nagaraja « Mannarasala » est niché dans une clairière de la forêt, comme la plupart des temples aux serpents. Le Temple Mannarasala compte plus de 30.000 images de serpents le long des chemins et dans les arbres, et est le plus grand temple aux serpents du Kerala. Les femmes qui cherchent la fertilité viennent prier ici, et jusqu’à la naissance de leur enfant, organisent ici des cérémonies de remerciement, apportant souvent de nouvelles images de serpents en guise d’offrandes. Une pâte spéciale de curcuma qui est disponible au temple est réputé pour ses vertus curatives.

Les sous-castes matrilinéaires qui servent les temples

Ambalavasi est un nom générique pour un certain nombre de castes chez les hindous au Kerala, qui rendent des services du temple. Les Variyar et les Psharodis étaient les intendants du temple, et pratiquaient la matrilinéarité. Les Marars étaient une caste matrilinéaire, et ils jouaient de l’instrument de percussion appelé chenda, lors des fêtes du temple. Les Nambiars, ainsi que les Pothuvals, étaient des castes matrilinéaires, dont le rôle traditionnel était de jouer du tambour dans les temples. Les Nambiars, sont une caste indienne qui était historiquement des clans de propriétaires dans la région du Nord Malabar du Kerala. Les Nambiars sont à bien des égards similaires aux Nair, mais les alliances matrimoniales avec d’autres Nairs vers le sud était interdite, en raison de l’origine ethnique différente. Les Nambiārs vénéraient aussi principalement le Serpent (Nāga), et rendaient aussi un culte à Shiva, Vishnu, Durga et à des divinités claniques (Kula Daivam).

Concubinage pour les brahmanes, mariage pour les Nayar

La tradition des brahmane Nambudiri, qui limitait les mariages au sein de leur propre caste, a conduit à la pratique de hypergamie. Les différences de castes dans une relation entre un homme brahmane et une femme Nair signifiait que la femme ne pouvait pas vivre avec son mari dans la famille brahmane, et devait ainsi rester dans sa famille maternelle Nair. Les enfants issus de ces mariages devenaient toujours Nairs. Gough note que  » Ces unions hypergames étaient considérées par les brahmanes comme un concubinage socialement acceptable. Ces unions n’étaient pas  célébrées selon les rites védiques. Les enfants n’étaient pas légitimés comme brahmanes. Cependant, pour les castes matrilinéaires, ces unions étaient considérées comme des mariages, car ils remplissent les conditions du mariage ordinaire Nayar, et a servaient à légitimer l’enfant comme un membre acceptable de sa lignée matrilinéaire et de sa caste « .

Hypergamie entre Nairs et Brahmanes

Le système Veli (hypergamie) était intéressant pour les castes supérieures matriarcales, ainsi que pour les castes patriarcales des brahmanes Namboodiri. Chez les Namboodiri, seul le fils aîné avait le droit de se marier, afin de ne pas disperser l’héritage familial. Les hommes restant contractaient des unions Sambandham avec des princesses Kshatriya (caste des guerriers), des dames aristocrates Nair, ou d’autres castes matriarcales, permettant aux brahmanes de celler des liens avec l’aristocratie Nair régnante. Les enfants nés de ces unions, selon le Marumakkathayam, appartenaient à la caste et à la famille de leur mère, leur père Namboodiri n’étant alors pas obligé de subvenir à leurs besoins. Pour les castes matriarcales, contracter des unions Sambandham avec des brahmanes était un symbole de prestige et de statut social. Les Sambandham étaient donc intéressants pour les deux castes impliquées. Les Sambandhams Namboodiri-Kshatriya et Namboodiri-Nair étaient considérés comme des mariages « morganatiques » quand le mari avait un statut supérieur à celui de son épouse. Cependant, l’enfant bien que considéré comme légitime, n’héritait pas des titres et des richesses de leur père.

Un avantage démographique des Nair sur les brahmanes

Du faite de la majorité des brahmanes Namboodiri qui contractaient des alliances maritales avec des femmes de castes matriarcales inférieures, le nombre des Namboodiri a diminué rapidement. Et beaucoup de dames Namboodiri étaient alors forcées d’épouser des hommes beaucoup plus âgés qu’elles, ce qui engendrait de nombreuses jeunes veuves, et d’autres qui mourraient en tant que célibataires. Dans le même temps, les forces numériques des clans Nair et d’autres castes matriarcales augmentaient au détriment des dames Namboodiri.

Assimilé à du concubinage par les britanniques

La relation sambandham n’était pas reconnue par le gouvernement colonial britannique, qui y voyait une forme de concubinage alors interdit à l’époque. Les tribunaux civils ont refusé de la reconnaître, principalement parce que la relation pouvait très facilement être dissoute par l’une des parties, et parce qu’il n’y avait pas de droits de propriété qui y était associé (pas d’héritage patrilinéaire). La position dominante que les brahmanes Nambudiri détenaient sur la région, en raison de leur contrôle écrasant sur les exploitations agricoles, était vu par les hors-castes, comme un moyen pour les hommes Nambudiri de leur procurer des relations sexuelles avec les femmes de la communauté Nair de rang inférieur.

Les britanniques luttent contre l’amour libre

En 1896, le gouvernement de Madras a adopté la Loi de Malabar sur le mariage, en réponse aux recommandations de la Commission du Mariage à Malabar de 1891. Cela a permis tout membres de castes pratiquant le marumakkatayam (matrilinéairité) à Malabar, d’enregistrer un sambandham comme un mariage. C’était une loi permissive plutôt que restrictive : une relation enregistrée était entièrement de la décision des personnes impliquées dans cette relation. Initié par le travail de Sir C. Sankaran Nair, la mesure a été un échec. Panikkar a remarqué que dans les 20 années suivant l’introduction de la Loi, seuls six de ces relations ont été enregistrées, et que tous ceux impliqués sont des membres de la famille de Sir C. Sankaran Nair lui-même.

L’instauration du double héritage éradique les unions libres

La loi sur le mariage de de Malabar de 1896 a échoué pour légiférer sur les sambandhams. Des législations similaires ont suivi plus tard, tels la loi Nair de Travancore de 1912, de 1925, et la loi Nair de Cochin de 1920. En 1933, la loi Marumakkathayam de Madras est instaurée, les Sambandham sont considérés alors comme des mariages réguliers, conférant aux enfants le droit d’hériter de leurs 2 parents. Ces lois ont provoqué un rapide déclin du nombre de mariages Sambandham, et la pratique disparut en une décennie.

La disparition du système Nair

Éradiquer le féodalisme Nair ?

Au début du 20e siècle, le système d’héritage matrilinéaire était de plus en plus considéré comme un vestige indésirable d’un passé féodal. La baisse du rôle traditionnel des guerriers, l’émergence d’une économie basée sur l’argent, avec la fin de l’esclavage agricole et les effets de l’éducation occidentale, le tout combiné a provoqué le déclin de ces pratiques traditionnelles. Les changements socio-culturels qui ont accompagné l’industrialisation, la modernisation et l’éveil politique ont eut des conséquences néfastes sur de nombreuses institutions anciennes. Les réformes sociales se propagent avec l’éducation moderne. Tous ces facteurs ont eut un impact au cours du XIXe siècle, et ils provoqué l’érosion de la domination sociale que les Nairs avaient autrefois sur le Kerala.

Vers la propriété individuelle de père en fils

Des groupes de mécontents, y compris les hommes Nair, ont cherché à apporter des réformes, pour que les terres soient reconnues comme propriétés individuelles, transmissibles par héritage, et ce de père en fils. Le changement a eu lieu dans un laps de 25 ans, et dans les années 1940, le mode de vie des Tharavadu était un souvenir du passé. Ce processus a été plus rapide dans certaines régions que dans d’autres. Dans le Kerala central, les systèmes traditionnels résistaient encore jusqu’à la fin des années 1960, bien que l’hypergamie avait largement disparu partout dans les années 1920. La dissolution des propriétés collectives des Tharavadus en parts individuelles (Ohari Bhaagam) est survenue avec la nouvelle législation. Les clans ont été émiettés, et le système matrilinéaire désintégré. Les grandes fermes claniques se sont effondrées et ont été vendues.

Vers le patriarcat aryen

La polyandrie des sambandhams, et aussi l’existence des grandes familles tharavads ont effectivement décliné au cours du XIXe siècle, tout comme la pratique de l’hypergamie. La monogamie et les petites unités familiales nucléaires sont devenues la norme, comme ça l’était déjà dans le reste du pays. Les communautés matrilinéaires ont été obligées de changer avec le temps. Les oncles maternels ont commencé à s’occuper de leurs propres enfants au lieu de leurs neveux et nièces. Les pères ont pris en charge leurs fils et filles, et le mari et la femme ont commencé à vivre ensemble avec leur progéniture. Les nouvelles lois sont alors en contradiction avec le marumakkattayam : l’épouse est désormais sous tutelle de l’époux. Cependant, la culture matriarcale continue à régner sur la culture Keralite et leurs personnalités. Le Tharavadu reste dans le cœur de nombreux Nairs. Même aujourd’hui, dans la plupart des familles, les enfants portent le nom de leur mère, et non de leur père.

Extraits de Paul Lafargue

Etude sur les origines de la famille, le matriarcat

La découverte d’une civilisation raffinée

A la fin du XVº siècle, lorsque Vasco de Gama aborda sur les côtes de Malabar, les Portugais débarquèrent au milieu d’un peuple remarquable par l’état avancé de sa civilisation, le développement de sa marine, la force et l’organisation de son armée, la richesse de ses villes, que chanta Camoens, le luxe des habitants et la politesse de leurs mœurs ; mais la position sociale de la femme et la forme de la famille bouleversèrent toutes leurs idées apportées d’Europe. – Bachofen a rassemblé, dans ses Antiquarische Briefe, des documents sur la famille naïre de sources les plus diverses, d’écrivains arabes, portugais, hollandais, italiens, français, anglais et allemands, depuis le moyen âge jusqu’à l’époque moderne.

Une société résistante

La famille naïre a donné des preuves exceptionnelles de vitalité : elle a su résister au christianisme, à l’oppression de l’aristocratie brahmanique aryenne et à la religion musulmane. Cette tenace institution familiale se maintint chez les peuples de Malabar jusqu’à l’invasion de Hyder-Ali en 1766.

Matrilinéaire & collectiviste

Les Naïrs, l’élément aristocratique du pays, formaient de grandes familles de plusieurs centaines de membres, portant le même nom, analogues au clan celtique, à la gens romaine, au génos grec. Les biens immobiliers appartenaient en commun à tous les membres de la gens ; l’égalité la plus complète régnait entre eux. Le mari, au lieu de vivre avec sa femme et ses enfants, demeurait avec ses frères et sœurs dans la maison maternelle ; quand il l’abandonnait, il était toujours accompagné de sa sœur favorite ; à sa mort, ses biens mobiliers ne retournaient pas à ses enfants mais étaient distribués entre les enfants de ses sœurs. La mère ou à son défaut, sa fille aînée était le chef de la famille ; son frère aîné, nommé le nourricier, en gérait les biens ; le mari était un hôte ; il n’entrait dans la maison qu’à des jours déterminés et ne s’asseyait pas à table à côté de sa femme et de ses enfants. Les Naïrs, dit Barbosa, ont un respect extraordinaire pour leur mère ; c’est d’elle qu’ils reçoivent biens et honneurs ; ils honorent également leur sœur aînée, qui, doit succéder à la mère et prendre la direction de la famille.

Un peuple libertin

La dame naïre possédait plusieurs maris de rechange, dix et douze et même davantage, si le cœur lui en disait ; ils se succédaient à tour de rôle, chacun avait son jour conjugal marqué, pendant lequel il devait subvenir aux frais du ménage ; il pendait à la porte son épée et son bouclier pour indiquer que la place était occupée. La gloire et le renom de la dame se mesuraient au nombre de maris coopérant à son entretien. Le mari pour ne pas jeûner les jours où il n’avait pas accès auprès de sa dame, faisait partie d’autres sociétés matrimoniales ; il pouvait à son gré se retirer d’une association conjugale pour entrer dans une autre, et la dame avait le droit de le répudier s’il lui déplaisait ou remplissait mollement ses devoirs. La femme naïre était polyandre et l’homme polygyne.

Des enfants sans père, mais pas sans oncle

Les enfants appartenaient à la mère, elle se chargeait de les nourrir. « Aucun Naïr, dit Buchanan, ne connaît son père. Chaque homme regarde comme ses héritiers les enfants de sa sœur ; il les aime du même amour que dans les autres parties du monde, les pères aiment leurs enfants. On regarderait comme un monstre celui qui, à la mort d’un enfant qu’il supposerait sien à cause de la ressemblance et de la longue cohabitation avec la mère, montrerait autant de chagrin qu’à la mort d’un enfant de sa sœur ».

Différents types d’unions

À la différence de la plupart des hindous, les Nāyār étaient de tradition matrilinéaire. La cellule familiale, dont les membres possédaient conjointement la propriété, comprenait les frères et les sœurs, les enfants de ces dernières et les enfants de leurs filles. L’homme le plus âgé était le chef officiel du groupe. Les règles de mariage et de résidence variaient. Au Kerala central, les hommes du groupe matrilinéaire vivaient en commun et les époux ne faisaient que rendre visite à leurs femmes. Dans le nord et le sud du Kerala, au moins vers le XVIIIe siècle, les hommes du groupe avaient tendance à vivre ensemble en maison communautaire avec leurs femmes et leurs enfants mineurs. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les Nāyār des royaumes centraux de Calicut, Walluvanad, Pālghāt et Cochin observaient des coutumes de mariage tout à fait particulières qui ont été très étudiées : les femmes étaient entretenues par leur groupe matrilinéaire et les pères n’avaient ni droits sur leurs enfants ni obligations envers eux. Cependant le concept de mariage et de paternité ne faisait pas entièrement défaut car le mariage rituel restait essentiel et, au moins dans certaines régions du Kerala, les enfants devaient observer un deuil cérémoniel à la mort du mari rituel de leur mère.

La virginité est une honte

Les Naïrs semblaient avoir pris à tâche de déranger les idées morales des braves Européens. Le droit de possession d’une vierge, réservé aux seigneurs féodaux comme un de leurs plus précieux privilèges, et acheté par les seigneurs du capital, à fort bas prix il est vrai, était considéré par les Naïrs comme une corvée. Pour déflorer les vierges, ils employaient des étrangers, des hommes du port qui recevaient un salaire, préalablement débattu. Bartema raconte que dans la ville de Tarnassari, les rajahs chargeaient les étrangers de tenir compagnie à leurs femmes pendant les premières nuits de noces. Georges IV d’Angleterre partageait l’opinion des Naïrs: il disait que c’était là un travail de palefrenier. Barbosa qui fait une si leste description de la cérémonie nuptiale, s’écrie avec une indignation toute chrétienne : « Dans l’opinion de ces païens, une fille qui mourrait vierge n’irait pas au paradis ». Le cadavre des vierges était violé, la virginité devenant là un péché mortel !

Des moeurs qui scandalisent la chrétienté européenne

Si ces mœurs étranges eussent été observées chez des sauvages placés au dernier échelon de l’espèce humaine, on aurait tout prêt le jugement porté par les Espagnols sur les Peaux-Rouges, qu’ils massacraient sauvagement : – « Les Naïrs sont des gens sans raison – gentes sin razon ». Les chrétiens de nos jours et beaucoup de savants anthropologistes avec eux, pourraient ajouter : – « Les Naïrs sont des peuplades dégénérées, leurs mœurs abominables portent témoignage de leur dégradation ». Les Naïrs, au contraire, formaient l’aristocratie indigène d’un peuple policé, à coup sûr plus civilisé que les Portugais du XVIº siècle.

Une peuple fossile : la famille naturelle primordiale

On pourrait sa poser cette question : La famille naïre basée sur la communauté des biens dans le sein du clan, sur la polygamie des deux sexes, sur la suprématie de la mère, maîtresse souveraine de la maison, son frère aîné n’étant qu’une espèce de majordome, sur la filiation maternelle, la mère seule transmettant à ses enfants son nom, son rang et ses biens, serait-elle un de ces faits anormaux, une de ces monstruosités sociales engendrées par des circonstances tellement exceptionnelles, qu’elle n’ont pas dû se retrouver ailleurs ? En admettant que chez aucun peuple de la terre on n’eut observé depuis les temps historiques des mœurs analogues, l’homme de science hésitant, ne devrait-il pas se dire : – Rien n’est miraculeux. La tératologie de Geoffroy Saint-Hilaire classe dans la série animale le monstre, qui n’est qu’un organisme arrêté à une de ses phases de développement et reproduisant un type inférieur de la série. La famille naïre, ce phénomène social, ne reproduirait-elle pas une des formes familiales primitives, qu’aurait traversées l’humanité dans le cours de son évolution ? Mais les mœurs familiales des Naïrs ne sont pas une exception unique. Si l’on feuillette les récits des voyageurs sur les peuplades sauvages de l’ancien et du nouveau monde, si, l’esprit débarrassé des préjugés civilisés et éveillé par les narrations des explorateurs modernes, on relit les historiens, les poètes et les philosophes de l’antiquité, si l’on analyse les rites religieux, et si l’on étudie les livres sacrés, on ramasse une abondante moisson de faits qui démontrent que tous les peuples de la terre ont eu à un moment de leur passé des mœurs analogues à celles des Naïrs.

Le meilleur niveau de vie de l’Inde

Le Kerala est l’aberration statistique de l’Inde! Les femmes sont majoritaires, et l’espérance de vie est plus proche de celle des nations développées que le reste de l’Inde. Les taux d’alphabétisation est presque le double de celui de reste de l’Inde. Les traces d’un système matriarcal signifient que des femmes Malayali apprécient un degré de respect social, nié aux femmes dans la plupart des autres communautés. Les Nairs ont le seul matriarcat du Kerala aujourd’hui. Les femmes des castes supérieures, surtout celles appartenant à la communauté relativement aisée des nairs, suivaient une longue tradition d’alphabétisation fonctionnelle car elles voulaient lire les textes religieux écrits en langue malayalam, leur langue, tels que le Ramayana et le Mahabharata. Les filles naires se trouvaient dans une situation privilégiée pour fréquenter l’école, en raison de la prédominance du système matrilinéaire leur permettant de circuler librement et en toute indépendance. Comme les femmes naires jouissaient d’un statut privilégié au sein de la famille, et qu’une fille était nécessaire pour préserver la lignée familiale, les petites filles jouissaient d’une liberté sociale considérable au sein de la famille. Aucune barrière sociale ou culturelle ne s’opposait à ce qu’elles fréquentent l’école. Le système matrilinéaire fut un des facteurs probants de l’amélioration rapide du taux d’alphabétisation chez les femmes nairs. En 1941, le taux d’alphabétisation des femmes chrétiennes indiennes lui était égal ou supérieur.

ll fut un temps en Inde, où les femmes détenaient le pouvoir

Source : NAMHAO

Zoom sur le système ancestral malayali : le matriarcat

Situé au sud ouest de l’Inde, le Kérala est un des plus beaux États de l’Inde par sa verdure flamboyante et ses splendides lagunes, appelés les backwaters. Le Kérala fut aussi nommée autrefois « la terre des femmes malayali” par les voyageurs occidentaux, impressionnés par la puissance des femmes malayali dans la société.

Le meilleur niveau de vie de l’Inde

femme nair keralaL’Etat du Kérala, contredit aujourd’hui toutes les statistiques du pays par son taux d’alphabétisation avoisinant les 100%, une meilleure hygiène de vie, une espérance de vie plus longue et une égalité hommes femmes sans commune mesure avec le reste de l’Inde. En effet, cette réussite le Kérala la doit beaucoup à ses femmes, celle du royaume des Nair en particulier, leur impact sur la société kéralaise actuelle reste encore visible.

Les femmes Nair  au pouvoir

418px-Rani_Bharani_Thirunal_Lakshmi_Bayi_of_Travancore_(1848–1901)Au XVème siècle, au sein de la grande et puissante caste Nair, les femmes détenaient le pouvoir, pas sur des trônes royaux avec des armées gigantesques, mais en tant que chefs de ménages avec des positions souvent très importantes. Les femmes ont été formées, respectées, allaient et venaient sans crainte ni censure. Elles étaient éduquées, et apprenaient la littérature, les sciences et les arts.

Les Nairs forment la caste la plus élevée dans l’Etat kéralais, ce sont des descendants de nobles, de familles royales et occupent des postes dans la fonction publique, la médecine, l’enseignement et le droit.

Les Nairs ont défié le reste de l’Inde, là où les schémas patriarcaux sont restés retranchés depuis les textes post-védiques renfermant les femmes au statut de sudras, de basse caste.

Lorsque Vasco de Gama est arrivé sur la côte Malabar, vers la fin du XVème siècle, il découvrit une civilisation avancée, riche et raffinée mais aussi une société où la femme avait une place centrale. Les Européens découvrirent alors le système matriarcal kéralais, qui bouleversa toutes les pensées venues d’Occident.

Plusieurs siècles après, on peut se demander si le système matriarcal a pu perdurer dans une Inde proie des conservateurs, où la femme est avant tout relayée aux fonctions de mère ou d’épouse encore dans de nombreux états.

Le mariage matriarcal

La cérémonie de mariage typique des Nair, appelé sambandam, était simple. Le fiancé donnait un morceau de tissu, mundu, à la mariée en face d’une lampe dans la présence de la maîtresse de maison. Le mari passait alors quelques jours dans la maison de la mariée, appelé le tarawad et revenait ensuite à sa propre demeure.  Cette pratique est donc contraire à la tradition hindoue qui veut que l’épouse quitte définitivement le domicile parental pour s’installer chez l’époux.

Le mariage matriarcal était fondé sur le consentement mutuel et était dissoluble à volonté. La relation mari / femme n’était pas considérée comme sacré, et chacun était libre de quitter l’autre sans donner de justification.  De plus, La pratique de la polygamie et de la polyandrie était bien attestée dans certaines familles Nair, surtout dans la partie centrale du Kérala.

La Princesse Gowri Parvathi Bayi de la famille royale Travancore dont les ancêtres ont suivi la succession matrilinéaire depuis 700 ans a expliqué dans ses témoignages que les relations entre mari/femme ne sont pas celles que nous connaissons aujourd’hui. Elle affirme que «Dans ce système, le mari et la femme avant le mariage ont conservé leurs identités individuelles, le maintien d’une relation très sympathique »

Au Kérala, les gens croient fermement et avec fierté que ce système protège les femmes et assure leur bien-être.

Un peuple matrilinéaire

La femme la plus âgée est la maîtresse du tarwad, un vaste complexe résidentiel matriarcal avec plusieurs bâtiments, un temple, un grenier, des puits, des vergers, des jardins et des grandes propriétés foncières. L’homme le plus âgé, appelé karanavan (le frère de la maîtresse des lieux en général), s’occupait  de traiter les affaires de la maison et exécutait les décisions prises avec la maîtresse des lieux.

Les mari n’avait pas d’obligation envers ses enfants, il respectait sa mère et l’honorait et portait une attention particulière à ses sœurs et ainsi qu’aux enfants de celles-ci.

Le théologien Claude Buchanan écrivit à ce propos ceci : « Aucun Naïr, ne connaît son père. Chaque homme regarde comme ses héritiers les enfants de sa sœur ; il les aime du même amour que dans les autres parties du monde, les pères aiment leurs enfants. On regarderait comme un monstre celui qui, à la mort d’un enfant qu’il supposerait sien à cause de la ressemblance et de la longue cohabitation avec la mère, montrerait autant de chagrin qu’à la mort d’un enfant de sa sœur ».

L’apport des femmes Nair dans la société kéralaise

Une grande partie de la force de ce système s’explique aussi par son évolution. Beaucoup de femmes ont été aussi adopté dans des familles royales lorsqu’il n’y avait pas d’héritière. La famille royale de Travancore et ses reines sont très célèbres pour avoir combattu les libertés sociales et intellectuelles des femmes.

En 1811, la fille d’un musicien, Swathi Thirunal, a été adopté et devint reine à 20 ans. Elle a fait des changements radicaux, elle a aboli toutes les formes de l’esclavage, a interdit la surimposition des pauvres et a fait une refonte totale du système judiciaire afin de protéger ceux qui sont trop pauvres pour «payer» la justice.

  • En 1817, par un décret royale, elle donne accès à l’éducation à toutes les classes sociales.
  • En 1868, la Reine Gowri Lakshmi Bayi a commencé des campagnes de vaccination.
  • En 1925, la reine régente Setu Lakshmi abolit les sacrifices d’animaux dans les rites hindous et interdit la coutume locale des Devadasi, ( des danseuses du temple) qui avait dégénérée en forme de prostitution dans les temples .

«Nos femmes d’antan étaient très bien informées, baignées dans le sanscrit et pouvaient correspondre avec des chercheurs, » dit Princesse Bayi. «Nos grands-mères, même parlait couramment l’anglais. ». Les femmes du Kerala étaient des lectrices voraces, adepte de la musique et des arts et de n’ont jamais perdu leur temps. Même celles qui sont restées chez elles avaient le zèle d’acquérir des connaissances. »

Les origines du système

Les historiens remontent à l’ère des guerres entre les Cholas et les Cheras, vers le Xème siècle après JC, une loi avait été établie pour empêcher les hommes de fixer leur amour et leur attachement à leur femme et à leurs enfants, c’était une manière d’être plus disposé à se consacrer à des services de guerre.

Princesse Bayi le remonte à 1299, lorsque le roi Sangramadheera Ravi Varma, n’ayant pas de successeurs du côté de sa mère, a adopté deux princesses pour continuer la lignée. « Dès lors, la matrilinéarité est venu à être suivie par la caste des guerriers, les Kshatriya et  s’est ensuite propagée à d’autres communautés,» a t-elle indiquée.

La famille nucléaire l’emporte

Le tournant se produit au début du XXème siècle avec l’arrivée des Britanniques, imposant leurs propres concepts éthiques en matière de mariage. Seuls les mariages monogames furent autorisés. La famille nucléaire est donc devenue la norme.

Le déclin de ce système matriarcal s’explique aussi par le fait qu’ à cette période, l’économie ne repose plus sur agriculture mais sur l’industrie et les modes de vie des Nair n’étaient plus compatibles avec la modernisation. Au début du XXème siècle, ce système matriarcal disparaît ainsi que la polygamie et la polyandrie.

Une vague de sans-abri inconnue jusqu’alors

La famille nucléaire fut saluée comme apportant la modernité, et la civilisation. Le matriarcat a été jugé «rétrograde» et «médiéval». La plupart des maisons et des terres ont été divisées entre les membres de la famille, désolidarisant ainsi les liens familiaux. Le Kerala a vu alors une vague de sans-abri, un phénomène déconcertant inconnu jusqu’alors dans le système familial matriarcal.

Bien que la maison matriarcale a maintenant disparu, remplacée désormais par la famille  nucléaire, l’élévation de la féminité, le respect et la place primordiale accordée à la femme se maintiennent  toujours.

Les Keralais, hommes et femmes, sont fiers de cela. À ce jour, ils étonnent les visiteurs provenant d’autres États à quel point les femmes du Kerala tiennent tête aussi bien à la maison comme au travail et qu’elles peuvent circuler pratiquement n’importe où sans crainte de harcèlement.

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