Matriarcat pré-celtique : la femme reine, guerrière et prêtresse face à l’empire romain patricien

Les Celtes constituent une civilisation patriarcale protohistorique de peuples indo-aryens, qui se définissent par l’usage de langues celtiques et par certains particularismes culturels. Les celtes ont jadis été présents sur une grande partie du continent européen et en Asie mineure. L’apogée de leur expansion se situe entre le VIIIe siècle av. J.-C. jusqu’au IIIe siècle. Une succession de conquêtes et de migrations les mènent jusqu’en Galatie, en Asie mineure (Turquie).

Le pater familias gaulois

Le caractère nettement patriarcal de la société gauloise est révélé par la structure de l’habitat (maisons indépendantes destinées à accueillir une cellule familiale restreinte), se confirme à la lecture de BG, VI, 19,3 : « Les maris ont le droit de vie et de mort sur leurs femmes comme sur les enfants ».

L’enfant sans père n’a pas d’existence sociale

Chez les Gaulois puisque seul le père peut faire la « Nouubrita » d’un nouveau né en présence d’un druide. La Nouubrita est la « reconnaissance » du nouveau né qui reçoit son nom. Cette courte cérémonie le fait entrer dans la « teuta » , la tribu, ou la nation. Si le père est mort au combat ou de maladie pendant la grossesse, le druide le remplace mais parle en son nom. Un enfant de père inconnu ne peut donc pas recevoir de nom, ne peut pas être intégré à la teuta, le peuple. Il n’existe tout simplement pas.

La domination d’autochtones matriarcaux

Bien que patriarcaux, leurs us et coutumes recèlent de nombreux vestiges de matriarcat des peuples autochtones conquis. L’ère celtique est la transition du matriarcat néolithique au patriarcat indo-aryen.

« En fait, tout se passe comme si les Celtes avaient été obligés de garder certains éléments des anciennes structures ayant existé chez les peuples autochtones qu’ils avaient conquis et assimilés. »  – Jean Markale

« Les feux de Saint-Jean, la célébration des équinoxes et des solstices n’est pas celte. Seuls les peuples précédents pratiquaient ces cérémonies. » – Jean Markale

Des femmes barbares courageuses

Le trait que tous les auteurs anciens soulignent le plus volontiers est celui du courage des femmes. Loin de se tenir loin des combats, les femmes sont prêtes à se lancer dans la mêlée pour venir au secours des hommes ! Le combat des femmes contre les troupes de Marius est à la fois « héroïque et effrayant ». Il apparaît comme l’image qui deviendra traditionnelle de la femme gauloise « échevelée », véritable furie. On remarquera que c’est, bien évidemment, un trait de barbarie que soulignent alors les auteurs anciens…

Nostalgie d’une ère révolue mais récente

La culture celtique témoigne de la nostalgie de l’ère matriarcale encore récente. Il y a chez eux un regret d’une époque antérieure où la femme jouait un rôle plus considérable : la transition d’une société tribale collectiviste et égalitaire, celle du peuple matriarcal des mégalithes (néolithique), vers une société patriarcale indo-aryenne tripartite de castes, qui suppose l’émergence de structures étatiques. La Gauloise participe, en effet, aux affaires publiques. Les Latins s’étonnent même que, chez les Gaulois comme dans la plupart des peuples regroupés sous le terme « barbares », les rôles étaient inversés. De fait, lorsque, après César, les armées romaines ont entamé la conquête de la Grande Bretagne, des peuplades celtiques qu’elles ont rencontrées étaient souvent dirigées par des femmes (ex : Boadicée, Maeve…). Pour confirmer la place de la femme celte dans cette période de l’âge de Fer, la culture Irlandaise accordait aux femmes le titre de guerrière, Druidesse, prophétesse, de Bardesse, sage femme et doctoresse.

Le statut inverse de la femme romaine

Chez les Romains elle n’a aucune possession. Elle quitte l’autorité du père ou du frère pour aller directement sous celle de son mari. Elle ne sort pas, ne participe pas à la vie de la citée. La Romaine n’a aucun droit de cité dans le cadre de l’organisation de l’Empire romain. Sa seule obligation est de gérer son foyer, contribuer à sa gestion matériel et éventuellement les travaux dits « de femmes ».

Une femme émancipée

Chez les Celtes, la femme a une existence propre. Elle peut disposer de biens propres dont la propriété lui est exclusive : ils la suivent lors de son mariage, en cas de séparation, elle en reste propriétaire. Les mariages sont temporaires et renouvelables. Il n’y a pas d’obligation de durée dans le couple celte. La femme étant toujours liée à sa famille d’origine, contrairement à la femme romaine, y retourne en cas de séparation. Celle-ci ne se fait pas sans motifs graves sous peine d’obligation de paiement d’un lourd dédommagement. La femme pouvait quitter son époux en cas de mauvais traitements, elle pouvait alors disposer de ses biens, mais aussi de sa part sur ceux acquis pendant toute la durée du mariage.

Ainsi, le proconsul note l’égalité financière et patrimoniale qui prévaut dans le mariage (BG, VI, 19, 1-2) : « Les hommes, en se mariant, mettent en communauté une part de leurs biens égale, d’après estimation, à la valeur de la dot apportée par les femmes. On fait de ce capital un compte unique, et les revenus en sont mis de côté ; le conjoint survivant reçoit l’une et l’autre part, avec les revenus accumulés ».

Les femmes boivent comme les hommes

Pour mieux souligner la différence entre les femmes barbares et les femmes grecques, nous pouvons voir comment Élien rapproche les femmes de Marseille des citoyennes des cités grecques et des femmes de Rome. Interdire le vin aux femmes est bien un signe de civilisation. Car Platon signale que les femmes celtes s’adonnaient à la boisson – comme les hommes…

Vertu des femmes gauloises

Chez les Celtes, la femme est consultée sur les questions qui sont du plus haut intérêt – et cela comprend les problèmes politiques. Polyen rapporte même comme elles devinrent les arbitres de conflits importants. Il signale aussi leur présence lors des assemblées. Il est intéressant de noter que Plutarque s’attache tout particulièrement à présenter la vertu des femmes gauloises. Il nous en donne quatre exemples qui révèlent :

– l’indépendance de la femme dans le cercle familial : c’est l’un des traits les plus sûrs que tous les auteurs ont souligné ;
– la préminence du groupe (femmes / hommes) sur la famille de type romain (dirigée par un paterfamilias) ;
– le courage des femmes gauloises ;
– leur violence aussi : on n’oublira pas que les Celtes ornaient leurs portes des têtes des ennemis qu’ils avaient tués au combat : le geste de Chiomare rappelle cette tradition.

Des vestiges de us et coutumes des peuples conquis et assimilés

Même si dans le cadre de la vie privée, la femme celte dépend de l’autorité de son père puis de son mari, contrairement à la Romaine  la Gauloise participe aux combats et à la vie de la citée à part entière. Attention, toutefois, Jean Markale nuance largement :

On sait maintenant que la société de type celtique, du moins en droit, accordait aux femmes une place que celles-ci n’avaient pas dans les autres sociétés contemporaines. Elles participaient à la vie politique et à la vie religieuse ; elles pouvaient posséder des biens personnels ; elles pouvaient régner ; elles pouvaient fixer librement leur choix sur un homme, elles pouvaient divorcer si leur mari outrepassait ses droits, et, en cas d’abandon du mari ou de l’homme suborneur, elles avaient la possibilité de réclamer une forte indemnité. Mais il faut se garder de conclure que la Femme celte vivait dans un authentique paradis. Car les lois qui les favorisaient, et dont on trouve la preuve dans les codes de lois gallois, bretons et irlandais, ces lois ont quand même été élaborées par des hommes qui appartenaient à une société fortement androcratique, ce que l’on pourrait appeler d’une façon très commode et justifiée – une société paternaliste. Ces lois visaient à maintenir les femmes dans un cadre, certes libéral, mais qui ne mettait pas en cause l’essentiel, c’est-à-dire qui éliminait toutes les conditions qui auraient pu nuire à la foule des individus mâles. En fait, tout se passe comme si les Celtes avaient été obligés de garder certains éléments des anciennes structures ayant existé chez les peuples autochtones qu’ils avaient conquis et assimilés.

Polyandrie et matrilignage

Une des caractéristiques les plus étonnantes – mais bien souvent, les auteurs antiques notent l’étrangeté des mœurs sexuelles des Barbares – concerne la « communauté » des femmes dont parle César et dont se fait l’écho Strabon.

Jules César dans La guerre des gaules, V, 14, nous dit : « Leurs épouses [aux Bretons] sont communes à des groupes de dix et douze hommes, particulièrement entre frères et entre pères et fils ; mais les enfants, qui naissent de ces unions, sont réputés appartenir à celui qui a amené, le premier, la femme encore vierge, à la maison. »

Il s’agit sans doute de la description d’un état assez ancien de la civilisation celte, qui avait disparu au Ier s. avant notre ère, mais qui avait pu se maintenir dans certaines tribus celtiques. Le fait même qu’il s’agisse de zones « marginales » s’accorde avec l’archaïsme de ces traditions.

Les femmes celtes ayant des mœurs assez libérés, il n’était pas possible de garantir avec certitude la paternité de l’enfant (voir Guenièvre & Lancelot). La descendance du roi, au lieu de passer par les enfants de son épouse, passait donc par les enfants de sa sœur (comme chez les Pictes d’Ecosse). Fils et neveux sont du même sang que le roi, mais seuls les enfants de sa sœur sont fiables (trame de Tristan et Iseult [Tristan devant à l’origine succéder au roi Mar’ch son oncle maternel], ou des Chevaliers de la Table Ronde [triptyque Arthur – Morgane – Guenièvre]). Voilà donc l’ancienne tradition. Aujourd’hui encore en Afrique noire subsiste des conflits de succession, entre l’ancienne tradition matriarcale (d’oncle maternel à neveux), et la nouvelle tradition patriarcale (de père en fils), souvent apportée par l’islam ou le christianisme.

Le rôle initiatique de l’oncle maternel

Chez les celtes, l’éducation de l’enfant était complétée chez son oncle maternel. Ainsi, William  »Braveheart » Wallace, chef de la résistance écossaise face à l’occupant anglais (XIIIe siècle), fut éduqué par son oncle maternel Argheim. Dans les familles royales Celtes, comme chez les Pictes, et jusqu’à la 1ère dynastie d’Écosse (maison Mac Alpin, IXe siècle), bien souvent, le trône ne se transmettait pas de père en fils, mais d’oncle maternel à neveux. Cette transmission est dite « avonculaire ». « On est sûr de la mère, mais pas du père ».

Lire Le fosterage (celtes, germains, moyen âge) : l’initiation par l’oncle maternel, un vestige de matriarcat

Une dégradation vers le patriarcat

La femme celte occupe donc bien une position favorable dans la société où elle vit, sa condition s’est ensuite nettement dégradée et elle devra attendre des siècles pour reconquérir ses droits. On peut considérer que la femme européenne d’aujourd’hui possède en gros les mêmes droits matrimoniaux que la femme celte. Conjugalisés comme tous les indo-européens, les Celtes ont évidemment connu la prostitution puisqu’ils pratiquaient le mariage. On lit toutefois que le statut de la femme celte a été honorable; le «caratrad», mot irlandais pré-chrétien, signifiant à la fois « contrat » et « mariage », n’altère pas les droits d’une femme mariée; elle continue de pouvoir tester, hériter, jouir de ses biens, exercer une profession ou un sacerdoce. Les prostituées sont là aussi des professionnelles reconnues par la loi.

Tristan et Iseut ou l’amour libre contre le mariage
Cette légende d’origine celtique relate un amour impossible lors de la transition de la famille matrilinéaire à la famille patrilinéaire. Mariage forcé, fuite, trahisons, duels à mort… tous les ingrédients de la tragédie patriarcale sont réunies dans cette oeuvre épique.

La Dame de Vix, une tombe féminine de prestige

Au VIe siècle av. J.‑C., la population celtique locale, rattachée à la culture de Hallstatt et dirigée par une aristocratie féminine, profita de ce site exceptionnel pour prélever sans doute une taxe de passage aux marchands d’étain. La puissance des princesses établies au mont Lassois leur permit, suivant le rite aristocratique de l’époque de la tombe à char, de constituer des sépultures d’une richesse exceptionnelle.

La tombe de Vix (Bourgogne) témoigne du haut statut des femmes gauloises

Cependant, le plus remarquable est que la sépulture de Vix renfermait les restes d’une femme ayant sans doute le rang de reine et de prêtresse, ce qui est révélateur du statut de la femme dans la société celtique. Cette émission interroge l’histoire de cette mystérieuse princesse celte et de son trésor, un diadème en or, un char et un impressionnant vase de bronze de plus de 200 kilogrammes.

Boadicée, une reine-guerrière celte

Boadicée, reine guerrière celte, 30 après J.-C.

Tacite (56-120 après J.C) dit dans ses Annales que « les Celtes n’avaient rien contre le fait d’être dirigés par une femme« . Ou encore dans « Vie d’Agricola« : « Sur l’île de Bretagne aucune loi n’interdit aux femmes de monter sur le trône ou de commander les armées« . Dans la mythologie celtique irlandaise, Aífe est à la fois une magicienne (druidesse) et une guerrière qui réside en Écosse. Elle commande une armée de femmes.

L’Histoire celte regorge de redoutables reines guerrières (la reine Maeve d’Irlande). Ainsi, l’homologue britannique de notre Vercingétorix est une femme ! Boadicée (Ier siècle après J.-C.) régnait sur la tribu des Icenis du peuple Briton (actuel Norfolk, nord-est de la province romaine de Bretagne). Violée et flagellée avec ses 2 filles, elle prend les armes et mène une insurrection contre l’occupant romain. Sa révolte rase colonies sur colonies ainsi que la ville romaine de Londinium (Londres). Finalement vaincue, elle mit fin à ses jours en s’empoisonnant.

L’historien romain Dio Cassius, la décrit ainsi : « grande, terrible à voir et dotée d’une voix puissante. Des cheveux roux flamboyants lui tombaient jusqu’aux genoux, et elle portait un torque d’or décoré, une tunique multicolore et un épais manteau retenu par une broche. Elle était armée d’une longue lance et inspirait la terreur à ceux qui l’apercevaient ».

Lire Mythologie celte : déesses, fées et druidesses du paganisme matriarcal

Medb, la reine guerrière d’Irlande

01a21a7c-b8ba-11e2-8434-2b472a358ee4.jpg (700×368)Dans la mythologie celtique irlandaise, la reine Medb (ou Maeve, Maëve) apparaît notamment dans « La razzia des vaches de Cooley » (Táin Bó Cúailnge), long récit mythique, qui appartient au cycle d’Ulster. Mebd, dont le nom vient du gaélique Méabh qui signifie « ivresse (du pouvoir) » est une des six filles de l’Ard ri Erenn Eochaid Feidlech, et une reine du Connaught mais nul roi ne peut régner sans l’épouser, car elle personnifie la Souveraineté. Guerrière et ambitieuse, sa seule vue affaiblit les hommes qui la regardent. La puissance et la liberté de la reine Mebd sont révélatrices du statut de la femme dans les sociétés celtiques de l’Antiquité.

Bibliographie

GRIMAL P., Rome et l’amour : des femmes, des jardins, de la sagesse, Robert Laffont, 2007.
BRUNAUX J.-L., Les Druides, Seuil, 2006.
DÉTIENNE M., « L’île aux femmes », in Dionysos à ciel ouvert, Hachette, Textes du XXe siècle, 1986.
RÉMY B. et MATHIEU N., Les Femmes en Gaule Romaine, Éditions Errance, 2009.